Littérature anglaise, 5e éd., t. I. p. xiv
2. Débats du 'i mars 1867, article sur MendelssoJni et la musique allemande, par Camille Selden.
3. Essais (~e éd., p. 4a4), article sur l'Opinion en Allemagne et les conditions de la paix.
Et quand, les défaites succédant aux défaites, l'invasion, avec son cortège d'humiliations et de misères, vint remplir tous les cœurs français d'une angoisse que, depuis 181 5, ils n'avaient pas connue, alors il se lit dans l'âme de Taine tout un douloureux et profond travail. Non, il n'était pas vrai, comme il l'avait cru au temps des fiers désintéressements de la jeunesse, que la science fût le tout de l'homme ; et l'art ne console pas, quand la patrie est là qui agonise. Et lui, l'homme des abstractions et des livres, lui, l'éternel « contemplatif », il se releva homme d'action. Mêlant sa plainte à celle de tous ceux qui, poètes jusque-là « impassibles » ou frivoles, — un Banville, un Lcconte de Lisle, — ou érudits détachés du présent, — un Fustel de Coulanges, un Renan, — se firent alors les échos des tristesses nationales, il prolesta dans un mémorable article contre les injustices intéressées de « l'opinion allemande » et contre les inexorables « conditions de la paix ». Puis vint l'année terrible, les horreurs delà guerre civile et de la Commune, « l'anarchie spontanée », et toutes les péripéties du sinistre drame dont le lugubre souvenir a pesé si longtemps sur la conscience française. Taine en fut « bouleversé jusqu'au fond de l'âme ». Sa sensibilité, très fine et très ardente1, mais qui, jusqu'alors,
1 . Taine a fait à ce sujet un aveu qui est pour nous des plus précieux à recueillir. Etudiant dans V Intelligence (je éd., t. I, p. 78-79) les différentes sortes de mémoires, il écrivait : « Pour mon compte, je n'ai qu'à un degré ordinaire celle des formes, à un degré un peu plus élevé celle des couleurs... La' seule chose qui, en moi, se reproduise intacte et entière, c'est la nuance précise d'émotion, âpre, tendre, étrange, douce ou triste, qui jadis a s-uivi ou accompagné la sensation extérieure et corporelle ; je puis renouveler ainsi mes peines et mes plaisirs les plus compliqués et les plus délicats, avec une exactitude extrême, et à de très grandes dislances ; à cet égard, le chuchotement incomplet et défaillant a presque le même effet que la voix. >> Disposition singulière et qui nous révèle une rare — et peut-être peu enviable — capacité de jouir et de souffrir. — Je ne puis, à ce propos, m'empècher de remarquer qu'on n'a pas. à ce qu'il me semble, suffisamment tiré parti, pour étudier la << psychologie » de Taine, de toutes les indications, presque involontaires, que renferme V Intelligence.
ne s'était guère traduite dans ses livres, — tant il veillait jalousement sur elle et s'efforçait de la contenir, — que par l'amertume de son ironie, l'intransigeance passionnée de quelques-uns de ses goûts, la violence et la continuité de ses métaphores, sa sensibilité, dis-je, exaspérée, remuée jusque dans ses plus intimes profondeurs, comme un torrent qui rompt ses digues, déborda, se répandit et s'emporta en soudaines alarmes et en sombres pressentiments. Certes, il était par nature, sinon par raison, peu porté à l'optimisme. Mais, comme tous ceux qui croient avoir peu d'illusions sur l'homme, mais qui, en somme, ne l'ont guère étudié que dans les livres, il fut surpris, déconcerté par ce brusque contact avec la réalité vivante, et lui qui avait écrit Graindonje, il parut dérangé dans son rêve comme s'il eût été l'auteur de l'Emile1. La vision fugitive qu'il avait eue, aux journées troublées de i848, de l'homme tel qu'il est en temps de révolution, lui revint en mémoire, s'imposa dès lors, avec une force d'obsession extraordinaire, à son âme de penseur pacifique et timide, à son imagination grossissante de romantique impénitent. Le « gorille féroce et lubrique » lui apparut dans toute sa
i. Il est à noter que la plupart des pessimistes professent un pessimisme en quelque sorte tout théorique, sans application directe et positive à la réalité présente et quotidienne. Survient-il quelque fait d'ordre général ou privé qui confirme d'une manière éclatante les théories qui leur sont chères : ils en sont surpris, décontenancés, comme s'ils conservaient par devers eux la tenace illusion d'un optimisme invétéré ; et celte inconséquence fait sans doute beaucoup plus d'honneur à leur bon cœur qu'à leur logique. Le « cas >> de Taine est, si je ne me trompe, un peu plus complexe. Il était, non pas misanthrope, comme on l'a trop dit, mais « naturellement triste », et, son imagination et sa sensibilité aidant, le premier regard qu'il jetait sur l'homme et sur la vie ne le confirmait que trop dans cette disposition native (voir son Grahidorge, ses Notes sur la province, etc.). Mais sa philosophie intervenait alors : il prenait confiance dans les forces de la raison, il était plein d'espoir dans « l'avenir de la science >>, il finissait par croire à la « perfectibilité » de l'espèce humaine. Et cette seconde nature, se superposant, si je puis dire, à la première, lui suggérait les idées profondément optimistes qu'il a semées çà et là dans son œuvre. C'est celte seconde nature qui a été surtout froissée et meurtrie en lui par les événements de 1870-71.
HISTOIRE DE SA PENSÉE ET DE SES LIVRES Si)
hideur, et il se dit que, pour empêcher ses ravages, on ne saurait lui forger trop de chaînes et de trop solides carcans.
En même temps, d'autres influences, heureusement moins hrutales, plus apaisantes, semblaient comme se concerter pour atténuer, pour adoucir les anciens partis pris de sa raison, le dogmatisme intempérant et combatif de sa pensée. Il avait dépassé la quarantaine ; et c'est l'âge où l'esprit lentement se dépouille des fougueux préjugés et des brillants paradoxes que la jeunesse lui a légués et qu'elle a entraînés dans son cours, où, d'un fond trop riche et trop mêlé, tout homme se préoccupe de ne retenir que ce qui a résisté à l'épreuve de la vie, que ce qu'il pourra sans scrupule léguer à ceux qui le suivront. Aussi bien, ïaine n'avait plus le droit d'affecter l'attitude — orgueilleuse et si vaine — du penseur solitaire qui, contemplant face à face ce qu'il croit être la « vérité pure », enregistre les arrêts qu'elle lui dicte, plein de dédain pour la foule immense qui les méconnaît ou qui les ignore. Il n'était plus seul au monde : le mariage1, la paternité, le bonheur intime, toutes les douces, tendres et fortes attaches qui, en augmentant nos responsabilités et nos devoirs, nous font la vie à la fois plus précieuse et plus grave, nous guérissent de bien des illusions et de bien des chimères, nous assagissent, nous pacifient, et nous rendent le sens délicat du réel, tout cela agissait sur lui dans le même sens et, sous le philosophe épris de logique abstraite, faisait reparaître l'homme. Dans la crise inorale qu'il venait de traverser, des inquiétudes l'avaient assailli touchant son œuvre antérieure ; certaines objections qui lui avaient été adressées, et qu'il avait dédaignées ou repoussées avec quelque impatience, lui étaient revenues à
i. Il avait épousé le 8 juin 18G8 M"e Denuelle, fille d"iin architecte d'un rare talent.
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l'esprit : il n'était plus aussi sur qu'autrefois que tout fût également bon et sain dans ses livres, que la parfaite probité intellectuelle justifie tout, et qu'une pensée sincère ne puisse jamais faire de mal. Et, plein d'une immense pitié pour ce pays dont il se sentait un des fils, et qui, sous le talon de l'étranger, se débattait pour ne pas mourir, il se dit, avec quelques autres nobles et généreux esprits ', que les temps étaient finis de la science pure et de la spéculation désintéressée, et qu'il fallait avant tout aider la France à revivre d'une vie qui fût digne de son passé2.
C'est de ces préoccupations nouvelles que sont sorties les Origines de la France contemporaine'6, et l'on sait avec quelle fidélité elles s'y sont reflétées. A dire vrai, nouvelles, elles ne l'étaient peut-être pas entièrement, et le normalien de i84oqni se proposait, quand il aurait quitté
i. C'est alors, et sous l'influence des mêmes événements, qu'un ami et un disciple de Taine, M. Emile Boutmy, se détourne des études esthétiques, — il venait de publier sa Philosophie de l'architecture en tjrèce, — pour se consacrer aux éludes politiques et historiques ; que Fustel de Coulanges porte son attention sur «. les problèmes de la politique contemporaine » (voir Guiraud, Fustel de Coulanges, chap. v), et commence cette Histoire des institutions- politiques de l'ancienne France qui devait soulever de si vives polémiques, et où il n'est pas difficile de voir percer des intentions analogues à celles qui ont dicté à Taine les Origines de la France contemporaine. Si ces deux grandes œuvres avaient été achevées, elles se seraient admirablement complétées l'une l'autre.
2. Voir aux Appendices divers extraits d'articles ou lettres de Taine datant du lendemain de la guerre, et qui expriment avec une fidélité singulière et une rare éloquence l'état d'àme que j'analyse ici (cf. en particulier les extraits XXV, XXVI. XXVIII, XXXII, XXXIV).
3. En même temps qu'il s'attelait à ses Origines (automne de 187] I, Taine publiait une brochure, datée du 3 décembre 1871 (Du suffrage universel et de la manière de roter), qui ne me parait pas avoir été suffisamment remarquée, et dont les sages conseils auraient cependant pu nous épargner bien des tâtonnements et bien des mécomptes. Au reste, ce n'est pas là qu'il faudrait chercher, et de son propre aveu, le dernier état de sa pensée politique : « Cette brochure n'est qu'une esquisse bien incomplète, et le remède qu'elle indique serait fort insuffisant. Voir dans le dernier chapitre du Régime moderne un plan plus complet au moins pour la société locale. » {Note inédite de Taine, décembre 189]
l'Ecole, d' « étudier les sciences sociales et l'économie politique », devait, on le pense bien, y retrouver son compte. Un peu plus tard, en i854, se faisant lire l'Histoire de la Révolution française de Bûchez et Roux, « il y fut surtout frappé, nous rapporte M. Monod, de la médiocrité intellectuelle des hommes les plus fameux de la période révolutionnaire et se dit qu'il y avait là un problème historique intéressant à étudier » ; et l'on se rappelle d'autre part ses projets d'études historiques et sociales en i864- Enfin, en digne élève de Guizot et de Macaulav, il avait toujours professé que la science en général, mais surtout la science historique était susceptible, et dès aujourd'hui, d'applications pratiques, et que le meilleur moyen de connaître le devoir présent et la loi de l'avenir, c'était d'étudier et de comprendre le passé. Même, à plus d'une reprise, il avait essayé de définir les lois, « toutes très précises et très générales », qui, selon lui, doivent fournir à l'homme, « insecte intelligent, le moyen de prévoir et de modifier jusqu'à un certain degré les événements de l'histoire ». Le moment n'était-il pas venu de descendre maintenant au détail et de montrer, par un illustre exemple, que les espérances qu'il fondait sur cette science de l'histoire, « la dernière venue des sciences morales », n'étaient pas illusoires, et qu'elle était déjà capable, à elle toute seule, de guérir et de sauver un pays? Et puis, Tainc pouvait-il, sans se renoncer lui-même, interrompre ou clore cette « grande enquête sur l'homme » qu'il avait entreprise, et qui, depuis plus de vingt ans, était l'objet lointain, mais toujours présent, de son effort? Pouvait-il, faisant de l'histoire, se désintéresser de la psychologie, lui qui était persuadé que « l'histoire au fond est un problème de psychologie » ? Jusqu'alors, c'est surtout dans l'histoire des littératures et de l'art cpi'il avait pratiqué ses « expériences » ; il avait étudié de près ces délicates organisations intellectuelles qui sont celles des artistes ; leurs person-
nages imaginaires, considérés par lui comme de véritables âmes vivantes, lui avaient servi à contrôler ses observations ; et les résultats de psychologie générale qu'il avait rapportés de ces diverses études, il les avait consignés dans l Intelligence. Mais, pour être complet, « il fallait à la théorie de l'intelligence ajouter la théorie de la volonté » ; et cette œuvre, s' « il n'osait encore l'entreprendre1 », du moins il souhaitait, il rêvait de pouvoir l'accomplir. Or, quel meilleur moyen de s'y préparer que d'étudier longuement, minutieusement l'époque de notre histoire où l'on a peut-être le plus agi, où les volontés ont été le plus tendues, où les « professeurs d'énergie » abondèrent autour de celui qui concentra en lui les volontés de tout un peuple, Napoléon ? « Il faut faire la psychologie du jacobin pour comprendre la Révolution de 1789 en France. » Cette phrase n'est pas tirée, comme on pourrait le croire de la Préface de la Révolution, mais bien de celle de l'Intelligence, et, mieux que tous les commentaires, elle nous montre le lien qui unit entre elles les deux œuvres.
Enfin, par un autre biais, les Origines se rattachent, et d'une manière assez étroite, à l'Histoire de la littérature anglaise elle-même. De son long commerce avec le génie anglo-saxon, ïaine avait rapporté une admiration très vive pour toutes les œuvres de cette civilisation, si différente de la notre. 11 avait, à plusieurs reprises, en i858, en 1860, en 1861 et en 1863, voyagé et séjourné dans le pays; il avait, suivant sa coutume, très curieusement observé les mœurs, l'éducation, les habitudes religieuses, politiques et sociales des Anglais; il n'avait rien négligé
1. Il y avait déjà travaillé d'ailleurs. La Revue philosophique a publié en novembre 1900 un certain nombre de pages sur la volonté qui doivent dater de i853 ou i85i et qui faisaient partie d'un traite plus complet de psycbologie. dont la première partie est une première ébauche de l'Intelligence. Elles étaient suivies de courtes notes et d'esquisses de plans pour la volonté, postérieures à l'Intelligence et écrites probablement dans l'hiver de 1870.
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pour pénétrer et pour comprendre leur esprit. Pendant la Commune, au mois de mai 187 1, il avait été invité par l'Université d'Oxford à venir y faire en français une série de conférences sur la littérature française; il avait répondu à cet appel, avait, en six leçons, étudié dans le théâtre de Corneille et de Racine les mœurs sous Louis XIII et sous Louis XIV, et, en même temps epic Dôllinger, avait reçu le titre de docteur injure civili, honoris causa. Il profila de ce dernier voyage pour compléter ses observations, — et ses Notes sur l'Angleterre, qui parurent peu après ; — et son admiration d'autrefois s'accrut alors de toute l'envie que le douloureux spectacle de nos misères intérieures ne pouvait manquer de lui inspirer à l'égard de nos heureux voisins. « Un Français rapportera toujours d'Angleterre cette persuasion profitable, que la politique n'est pas une théorie de cabinet applicable à l'instant, tout entière et tout d'une pièce, mais une affaire de tact où l'on ne doit procéder que par atermoiements, transactions et compromis1. » Et, après dix ans de travail, c'est la même persuasion que Taine rapportait de ses recherches sur les Origines de la France contemporaine2. De là à croire que la France avait, en matière politique notamment, beaucoup à emprunter à l'Angleterre, il n'y avait qu'un pas; et ce pas, à son insu, Taine l'a franchi bien souvent. Certes, il s'en serait vivement défendu, et je n'ignore pas toutes les déclarations contraires dont il a parsemé ses livres, ce Laquelle des deux civilisations vaut le mieux, demandait-il, celle de l'Angleterre ou celle de la France? » Et il répondait fort sagement : « Il me semble que chacun des deux peuples a le genre d'habit cpi'il préfère. » Nul donc, à de