‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 33 sur 85 · ESSAI SUB TUNE · texte numérisé non relu

ESSAI SUB TUNE

et laborieusement poursuivies, les vastes et puissantes généralisations, en un mot le caractère étrangement complexe, et, au premier regard, quelque peu déconcertant. Œuvre d'histoire psychologique, œuvre de philosophie politique, œuvre de morale sociale, — œuvre d'art enfin, les Origines sont tout cela ensemble ou tour à tour, et, pour les juger avec équité, c'est de toutes ces données qu'il faudrait pouvoir et savoir tenir compte. Tous les aspects et tous les dons du génie de Taine, ceux que nous connaissions déjà et ceux que nous soupçonnions à peine, toutes les ambitions de sa pensée, toutes les secrètes générosités de sa nature morale v ont trouvé leur place et leur emploi. Dans ce dernier et noble effort pour atteindre une vérité qui, cette fois, fût utile à tous, le vigoureux athlète a comme ramassé toutes ses ressources, tout ce qu'il v avait de meilleur et de plus robuste en lui. Et, à l'inverse de Renan dont la vie intellectuelle s'était passée à semer successivement sur sa route presque toutes les « certitudes » qu'il tenait de ses premiers maîtres, à se dépouiller d'année en année des parties les plus graves de son génie ', lui, Taine, au risque de se contredire, avait peu à peu reconquis la plupart des vérités nécessaires à cet « homme pris tout entier » que, déjà, il avait entrevu durant son voyage en Italie, et qui, de jour en jour, lui apparaissait maintenant comme avant plus de droits à ce qu'on reconnût, qu'on respectât et qu'on « remplit » « tous les besoins » dont « il est plein ».

Est-ce à dire que « tous ces besoins », Taine fût désormais prêt à les reconnaître jusqu'au bout, à s'v « accommoder », à s'v prêter tout entier ? Cet « ordre » religieux

i. Je me suis parfois demandé, sans pouvoir, naturellement, me répondre d'une manière satisfaisante, si l'inÛuence de Renan, — du Renan d'avant 1870. — n'aurait pas été pour quelque chose dans l'évolution morale de Taine, dans l'attention croissante qu'il a prêtée aux questions religieuses.

dont les perspectives paraissaient s'ouvrir devant lui, allait-il donc y entrer résolument ? Et clans cette admirable page d'apologétique expérimentale que nous rappelions tout à l'heure, a-t-il dépassé, — ce que d'autres, sur ses traces, semblent vouloir faire sous nos yeux, — le point de vue d'un simple apologiste du dehors ? Les Origines, à elles seules, suffisent à répondre. « Depuis un siècle, un événement extraordinaire se produit : déjà, vers le milieu du siècle précédent, les découvertes des savants, coordonnées par les philosophes, avaient formé l'esquisse complète d'un grand tableau qui est encore en cours d'exécution et en voie d'avancement ; c'est le tableau de l'univers physique et moral... Tous, prédécesseurs et successeurs, travaillent d'après nature, et s'invitent à comparer incessamment la peinture au modèle... Or, entre ce tableau et celui que leur représente l'Eglise catholique, le désaccord est énorme, et les deux dogmes principaux décrétés par les deux derniers conciles sont justement les mieux faits pour empêcher à jamais toute réconciliation de la science et de la foi... » — Certes, Taine avait un peu changé depuis le jour où il ne voulait voir dans le catholicisme qu'une simple « gendarmerie morale » ; dans le svslèmc un peu étroit où, à vingt ans, il avait enfermé sa pensée, par probité intellectuelle, par loyauté morale, son infatigable labeur aidant, il avait jeté bien des faits, bien des idées qui avaient élargi le cercle, et, en maint endroit, l'avaient fait éclater. Mais, à son insu, le cercle se reformait comme de lui-même : le pli était pris de trop longue date. Toujours, fruit des ignorances et des affirmations tranchantes de la vingtième année, cette idée d'une contradiction absolue, irrémédiable entre la « Science » et la •< foi catholique » venait s'interposer entre le réel et lui, fausser sa vue et rabattre sa pensée sur elle-même. Et peut-être eiit-il vécu vingt ans de plus, qu'il en eût toujours été ainsi.

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Et pourtant, il faut vivre. Et comment vivre sans réconcilier entre elles ces deux puissances, en apparence ennemies, mais toutes deux nécessaires, le christianisme et la science ') « Chez le protestant, l'opposition n'est ni extrême, ni définitive..., et l'on entrevoit clans le lointain un moment où les deux collahoratrices, la loi éclairée et la science respectueuse, peindront ensemble le même tableau, ou séparément deux fois le même tableau dans deux cadres différents. » Ceci, je pense, est assez clair. « Pour la religion, écrivait-il un peu plus tard, ce qui me semble incompatible avec la science moderne, ce n'est pas le christianisme, mais le catholicisme actuel et romain ; au contraire, avec le protestantisme large et libéral, la conciliation est possible '. » L'illusion, nous l'avons vu, datait de loin, et devait persister jusqu'au dernier jour 2.

Cependant, la vieillesse était venue, glorieuse, heureuse, pacifiée. Comme s'il avait prévu qu'il ne pourrait achever sa dernière œuvre, il s'était, presque aussitôt après la guerre, interdit tout épisode, toute diversion à son patriotique labeur : de loin en loin seulement, il se laissait entraîner à écrire quelques rares articles : il remettait au lendemain des Origines tous les projets qu'il caressait encore, son traité de la I olonté, son livre sur Sainte-Beuve. Toujours actif d'intelligence, il demeurait 1res attentif au mouvement de la pensée contemporaine, aimant à s'entourer des jeunes, les encourageant, leur prodiguant ses conseils, les écoutant comme il savait

i. Lettre du g décembre 1891

2. Ceux qui aiment, en pareille matière, les oppositions et les contrastes ne manqueront pas de rapprocher le dernier état de la pensée religieuse de Taine de ces lignes de Fustel de Coulanges : « Je désire un service conforme à l'usage des Français, c'est-à-dire un service à l'église. Je ne suis, à la vérité, ni pratiquant, ni crovant ; mais je dois me souvenir que je suis né dans la religion catholique et que ceux qui m'ont précédé dans la vie étaient aussi catholiques. Le patriotisme exige que si l'on ne pense pas comme les ancêtres, on respecte au moins ce qu'ils ont pensé. » (Guiraud, op. cit., p. 2(JG.)

HISTOIRE DE S.V PENSÉE ET DE SES LIVRES Io3

écouter. Puis, le mal qui le guettait s'abattit sur lui pour ne le plus quitter. Il dut s'interdire tout travail, laisser là les gerbes commencées. Il se résigna, relut plus assidûment que jamais son cber Marc-Aurèle. Le 5 mars i8g3, cinq mois après Renan, il s'éteignit, « La colonne de lumière et la colonne de nuées ont disparu, laissant Israël sans guide dans le désert l. » On fit à Taine, sur sa demande, de modestes funérailles protestantes. Il ne voulut aucun discours sur sa tombe. Il repose aujourd'hui ;i Mcntbon-Saint-Bernard, et sur le monument qu'on lui a élevé, on lit ces simples et justes paroles : Causas rerum altissimas candido et constanti animo in philosophia, historia, litteris perscrutatus, veritatèm unice dilexit.

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Dans des pages merveilleuses de finesse et de mesure et où Sainlc-Bcuvc a ramassé tous les scrupules, toutes les réserves qui lui étaient inspirées par la méthode de Taine, par son habitude et son ambition d'enfermer un esprit dans une formule, de définir d'un mot sa structure, son « procédé général intérieur », le délicat et pénétrant critique Unissait par s'écrier : « Pour moi, ce dernier mot d'un esprit, même quand je serais parvenu à réunir et à épuiser sur son compte toutes les informations biographiques de race et de famille, d'éducation et de développement, à saisir l'individu dans ses moments décisifs et ses crises de formation intellectuelle, à le suivre dans toutes ses variations jusqu'au bout de sa carrière, à posséder et à lire tous ses ouvrages, — ce dernier mot je le chercherais encore, je le laisserais à deviner plutôt que de me décider à l'écrire ; je ne le risquerais qu'à la dernière extrémité. »

i. Gaston Paris, Penseurs et Poètes, p. 34i.

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