‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 40 sur 85 · ESSAI S LU TAINE · texte numérisé non relu

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cette œuvre, mais certains aspects seulement. La critique ainsi comprise dessine le cadre, mais il est bien entendu qu'elle ne touche pas au tableau. Elle renonce à l'explication totale et directe qu'elle avait imprudemment promise; elle se contente d'une explication partielle et tout extérieure. Pour étudier la sculpture en Grèce, elle considérera longuement « la race », « le moment », « les institutions », et négligera — systématiquement — la statuaire et les sculpteurs. « Par un long détour et des cercles de plus en plus rapprochés, nous avons suivi toutes les origines de la statue, et nous voici arrivés à la place vide que l'on reconnaît encore, où s'élevait son piédestal, et d'où sa forme auguste a disparu. » — J'ai peur que cette place vide ne soit aussi celle de la cause dernière que, jadis, on avait eu l'ambition et l'espoir d'étreindre, et qu'en nous quittant pour remonter auprès de Zeus, Pallas Athênê n'ait avec elle emporté son secret.

« Dans le monde imaginaire comme clans le monde réel il y a des rangs divers, parce qu'il y a des valeurs diverses. Le public et les connaisseurs assignent les uns et estiment les autres. Nous n'avons pas fait autre chose depuis cinq ans, en parcourant les écoles de l'Italie, des Pays-Bas et de la Grèce. Aous avons toujours, et à chaque pas, porté des jugements' . » Voilà qui est parler net et franc: et si peut-être, dans ces lignes de Taine, il est difficile de reconnaître le langage qu'il tenait encore cinq ans auparavant, il en faut faire honneur à cette admirable probité intellectuelle qui lui fit toujours préférer la contradiction avec lui-

i. De l'idéal dans l'art {Philosophie de l'ait, t. II, p. 269).

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même à l'obstination dans l'erreur. Il avait fini par reconnaître que, non pas « depuis cinq ans » seulement, mais à vrai dire, depuis qu'il pratiquait la critique, il avait « toujours, et à chaque pas, porté des jugements ». « Sans le savoir, il avait en main un instrument de mesure. » Et cette critique qui, jadis, « laissait à chacun la liberté de suivre ses prédilections particulières », convient maintenant qu'elle « a pu approuver » et « désapprouver », « blâmer » et « louer » ; elle avoue qu'elle a « dû » le faire ; elle fait plus : elle veut « établir des valeurs » et « assigner des rangs ». En un mot, elle aboutit à un jugement, et elle suppose une esthétique.

Non d'ailleurs que ce soit là, pour Taine, abdiquer ses principes et renoncer à sa méthode. Il continuera à procéder en naturaliste: cette « règle » qu'il cherche, c'est à la science, c'est aux « sciences naturelles » qu'il en va demander le secret.

Et il commence par tenir très exactement sa promesse. Il emprunte aux sciences de la vie leur fécond principe de la subordination des caractères, et il en tire un premier moyen de classer les œuvres d'art, suivant « le degré d'importance du caractère » qu'elles expriment. Mais lorsque, ce premier « critérium » lui paraissant trop vague encore et, par suite, insuffisant, il en imagine un second, et nous propose de classer dans notre estime et notre admiration les œuvres de la littérature et de l'art suivant le caractère plus ou moins « bienfaisant » qu'elles manifestent, ici, et presque de son propre aveu, Taine abandonne le point de vue du « naturaliste » pour adopter le point de vue, jadis tant raillé, du « moraliste ». Et quand enfin, sous le nom de « convergence des effets », il rend à la perfection de la forme toute sa valeur et tous ses droits, comme s'il sentait qu'en esthétique ce sont les considérations esthétiques qui doivent avoir le dernier mot, n'est-ce pas un nouvel aveu que, si étroite que puisse être — ou paraître — « la

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parenté de l'art a\ec la science » , la science est foncièrement impuissante à expliquer l'art, à en régler les manifestations, en un mot, à fonder la « critique du jugement » esthétique l ?

Sera-t-ellc plus heureuse quand elle essaiera de soumettre à sa discipline l'histoire politique et sociale? Sur ce point encore, Tainc était rempli d'une invincible espérance que son exemple, il faut bien en convenir, n'a pourtant guère justifiée. Il avait voulu sur la France contemporaine se faire « une opinion scientifique ». Peu satisfait du présent, inquiet de l'avenir, il avait, nous l'avons vu, voulu chercher un remède aux maux dont souffrait son pays. Pour cela, et conformément à sa doctrine, il s'était mis en devoir d'en analyser les causes ; et comme ces causes ne sauraient être plus aisément étudiées que dans « la crise terrible et féconde par laquelle l'ancien régime a produit la Révolution, et la Révolution, le régime nouveau », se plaçant « en naturaliste » devant son sujet, « comme devant la métamorphose d'un insecte », il s'était vaillamment mis à l'œuvre, et il avait appliqué à l'observation de Y « intéressant » phénomène une « curiosité dégagée, — il le croyait du moins, — de tout parti pris », de toute « arrière-pensée ». L'entreprise était surhumaine, et il nous l'a bien fait voir. L'homme ne saurait, en étudiant. l'homme « faire le neutre ou l'indifférent », comme disait déjà Bossuet dans son robuste et fier langage. « J'ai écrit, a déclaré ïaine quelque part, comme si j'avais eu pour sujet les révolutions de Florence ou d'Athènes. » Mais, pas plus que Grote ou Mommsen, lorsqu'ils racontaient l'histoire de la Grèce ou de Rome, il n'a pu s'empècher de prendre parti ; et c'est même pour cela que, comme eux, il est un grand historien. Et je suis assurément bien loin

i. Sur ce point encore, Taine a fini par se démentir formellement : « A mon sens, écrira-t-il à M. Francis Poictevin, l'art et la science sont deux ordres différents. » (Lettre du 4 octobre iSf<3).

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de prétendre que son .sincère et ardent désir d'impartialité, que ses préoccupations scientifiques mêmes lui aient été inutiles. Elles l'ont contraint à l'enquête la plus étendue, la plus minutieuse qui ait encore été laite sur « les origines de la France contemporaine » ; elles l'ont amené à lancer dans la circulation une foule de laits nouveaux ou peu connus dont il faudra désormais tenir compte; enfin, à la lumière des documents — même incomplets, même étudiés d'un reyard prévenu — bien des idées justes, neuves ou profondes ont jailli, et qui sont acquises à l'histoire : car quand Taine trouve la vérité, on sait avec quel éclat et avec quelle force il l'exprime et il l'impose. - Alais, ceci bien établi, est-ce un pur « savant », est-ce un vrai « déterministe », est-ce un simple « amateur de zoologie morale » que celui qui flétrit en termes aussi violemment indignés les pires excès des journées révolutionnaires, qui dresse contre les Jacobins, contre Robespierre, contre Napoléon un aussi éloquent réquisitoire, qui « juge » aussi sévèrement l'œuvre politique et sociale de nos ancêtres, et qui nous suggère d'une façon aussi pressante de la refaire sur de nouveaux frais?

Et la conclusion qui s'impose, — conclusion qui l'eût désolé, peut-être, s'il avait pu la tirer lui-même, et si le propre des convictions philosophiques depuis trop longtemps formées n'était pas de se refuser à l'évidence : mais n'est-ce pas lui rendre hommage encore que de la formuler :' — la voici, ce me semble. Disciple trop fidèle et trop conséquent de Spinoza et de Hegel, Taine avait essayé de « souder les sciences morales aux sciences physiques » ; et à mesure qu'il appliquait à un nouveau sujet d'études son inexorable déterminisme, sa rigide méthode de déduction à outrance, à mesure aussi son système recevait de la réalité un nouveau démenti. Son objet semblait s'obstiner à se dérober à ses prises ; visiblement, et de plus en plus il répugnait à entrer dans les cadres tout faits où on vou-

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lait l'emprisonner. Critique générale, esthétique, histoire, toutes les provinces que Taine a voulu conquérir à la « science » lui ont ménagé d'éclatantes défaites ou de sourdes révoltes. Et lui-même y prêtait la main : il savait dans la pratique se relâcher de son intransigeance doctrinale. Sous le philosophe, on voyait paraître l'homme. A côté du logicien rigoureux, il y avait en lui un critique, un esthéticien, un historien de premier ordre, auxquels le logicien nuisait un peu, mais qui, pourtant, finissaient par reprendre leurs droits. Et c'est pourquoi son œuvre compte en critique, en csthetiqueetenhistoire.ee Heureusement, pour vous, lui disait Guillaume Guizot, vous n'êtes pas parvenu à nous convaincre, et votre talent vous sauve en ruinant votre système... Mais l'étendue de vos connaissances, la robuste hardiesse de votre esprit, l'enchaînement et l'éclat de votre style, tous les procédés de critique étrangers à votre méthode, que vous employé: à Votre insu aussi bien que s'ils vous étaient propres, toutes les idées étrangères à vos formules que vous expose; malgré vous aussi largement que si vous trouviez vous-même vos formules insu Disantes... » — On ne saurait mieux dire ; et il fallait laisser la parole à un ami aussi clairvoyant.

Et cependant, parmi toutes ces contradictions heureuses, le système demeurait dchout, rigide, immuable, tel qu'il s'était dressé dans la pensée de Taine aux alentours de la vingtième année. « J ai réuni l'homme au monde dans la matière ; tu réunis le monde à l'homme dans l'esprit, lui écrivait l'aradolen 1S49 : voilà la différence ; je suis panthéiste matérialiste, ta es panthéiste spiritualhte, et voilà tout ce qui nous sépare. » Et voilà ce que Taine aurait pu répondre à ceux cjui, trompés par la qualité de sa langue,

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l'espèce de ses métaphores, ses nombreux emprunts aux sciences de la nature, lui reprochaient son « matérialisme ». De fait, c'est bien ce qu'il répondait, quand il daignait répondre. Se recommandant des stoïciens, de Spinoza et de Hegel, il n'avait pas de peine à prouver qu'on ne peut sérieusement leur attribuer les « vulgarités » de Ilobbes et d'Helvétius ; il lui était facile de distinguer l'une de l'autre « la philosophie qui réduit l'esprit à la vibration d'une pulpe, et la philosophie qui l'érigé en cause de l'univers ». « Si quelqu'un est spiritualislc dans le vrai sens du mot, ce sont les penseurs dont je défends la cause. Ils adorent l'idéal, mais ils ne l'épaississent pas en allégories. Ils tâchent de comprendre la beauté suprême, mais ils ne l'enferment pas dans des images. Ils mettent une raison créatrice et divine à la source et au terme des choses, mais ils n'ont pas besoin de la personnifier pour la saisir1. » Ces lignes sont de 1860. En voici cl autres qui datent de douze ans plus tard : « On peut être déterministe avec Leibnitz, et admettre néanmoins avec Leibnitz que l'homme est responsable... Déterminisme parfait et responsabilité complète: cette vieille doctrine des stoïciens est aujourd'hui celle des deux penseurs les plus opposés et les plus profonds de l'Angleterre, Stuart Mill et Carlyle ; j'y ai souscrit pour mon compte, et je ne crois point que je fasse une action « abominable » en continuant à l'accepter 2 ». Et aussi : « J'ai publié un traité de l'Intelligence, dont la conclusion est que « le monde physique se réduit à un svstème désignes », qu'au fond ses événements se ramènent à des événements moraux analogues aux nôtres, bref qu'il n'y a rien de réel dans la nature, sauf les éléments de l'esprit et leurs divers groupes ; croyez-vous qu'un matérialiste, au sens propre

i. Lettre aux Débats du 5 mars 18G0.

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