‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 41 sur 85 · Lettre aux Débats du 19 décembre · texte numérisé non relu

Lettre aux Débats du 19 décembre

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du mot, voulût souscrire à ces assertions ' ? » Non, certes : niais Spinoza y eût souscrit ; et il eût signé aussi cette phrase de Taine qui est de la même époque: « Laissons de côté dans Herbert Spencer la partie faible et arriérée, c'est-à-dire l'hypothèse scolastique d'une substance inconnaissable2. »

De cette philosophie, dont on voit assez, j'imagine, les origines et les tendances, de ce « spinozisme rajeuni et transformé par le contact de la science moderne 3 », ainsi qu'on l'a 1res heureusement défini, de l'œuvre que cette philosophie soutient et qu'elle inspire, quelle conception de la vie découle et se dégage ? Le plus souvent, on a voulu faire de Taine un véritable apôtre de la désespérance, el de son œuvre une véritable école de pessimisme. Et, j'en conviens, les prétextes ne manquaient pas à cette interprétation. On rappelait cet inexorable déterminisme qui ne laisse à l'activité humaine aucun jeu et aucune issue, telles formules peu flatteuses à l'égard de l'homme, telles pages tragiquement sombres du Voyage aux Pyrénées, de Graindorge, des Origines : « Le meilleur fruit de la science est la résignation froide, qui, pacifiant l'âme, réduit la souffrance à la douleur du corps. » Oh ! que nous voilà loin, ce semble, de l'optimisme du xvme siècle !

Et pourtant, regardons-y de près. Relisons l'article sur Marc-Aurèle. « Tout est bien et tout est beau... Qui ne se sentirait pénétré d'admiration et de joie à l'aspect de cette sourde volonté vivante qui soutient et transforme les êtres, qui triomphe dans leur renouvellement, comme dans leur permanence, et dont toutes les démarches sont l'œuvre de l'universelle raison? » La résignation stoïque n'est pas le fruit amer d'une sensibilité froissée et doulou-

i. L'tlre au Fi'ançà'S du 20 janvier 1*71-

2. Article sur T. Ribjt, Bain, H. Spencer (Délia ts du l\ mars 187^). .'■>. Homuny, l'Idée de la nécessité dans la philosophie de M. Taine (Revue philosophique, 1887, t. XXIV).

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rcusc; elle est le libre exercice d'une raison calme, apaisée, heureuse, qui adore les nécessités éternelles, et qui, en les contemplant, participe à leur éternité. « Nous avons beaucoup appris depuis seize siècles, mais nous n'avons rien découvert en morale qui atteigne à la hauteur et à la vérité de cette doctrine1. » — Rien, — sauf le christianisme, ce stoïcisme des humbles.

Telle paraît bien avoir été, à l'égard du problème du bonheur, l'attitude habituelle de la pensée de ïaine, et telle est bien, je crois, la persuasion intime qui, au total, se dégage de son œuvre. Et il est possible, il est même certain que sa sensibilité d' « homme naturellement triste qui a cherché un alibi dans la lumière des hautes spéculations pour se dérober au noir de ses pensées de fond » s'est .souvent trahie dans ses livres par de brusques échappées, par d'âpres accents d'une mélancolie tantôt très sobre et tantôt largement épanduc. Comme tous ceux qui ont vraiment vécu, il avait connu « les premiers crève-cœur de la jeunesse » ; il avait éprouvé « la dureté ordinaire du commerce humain » ; et ses déceptions, çà et là, s'avouaient

i. A In place de celte phrase et de la suivante, on lisait dans le texte primitif (Débats du jô mars i858) : « Quelque jugement que l'on porte sur cette doctrine, j'ose demander si les gens qui, aujourd'hui, pensent ou essaient de penser d'après Marc-Aurèle ont l'esprit bas et immoral. >) Il y a là un accent personnel, avec une pointe d'amertume peut-être, qui suffisent à nous révéler la portée presque polémique de cet article. — Quelques années plus tard ( 1 863), venant à parler de Marc-Aurèle à propos des Entretiens sur l'histoire de Zeller (Nouveaux Lundi», t. IX, p. 33") Sainte-Beuve, avec sa finesse ordinaire, s'exprimait ainsi sur le compte du noble empereur: « Il a eu, dans ces derniers temps, un rafraîchissement de renommée parmi nous Je ne sais comment cela s'est fait,

mais je vois comme un concours ouvert à son sujet et qui n'est pas fermé encore. » Et il signalait les articles ou livres de Noël des Vergers, de Renan, de Martha, de Bersot, de Louis Bouilhet et de Paul de Saint- Victor. Il aurait pu mentionner aussi l'article de Taine, le livre d'E. de Suckau. et un article enfin de J.-J. Weiss (Débats du 16 janvier 1861). Il semble, en effet, qu'à ce moment précis du siècle, il y ait eu, dans l'histoire des idéss en France, comme une sorte de renaissance stoïcienne qui n'aurait pas été sans action sur la formation et la vulgarisation de certaines théories morales contemporaines. C'est vers la même époque C18GG) que se fonde le journal intitulé La Morale indépendante.

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au détour d'une page. Mais le philosophe en lui n'aimait pas qu'on transformât en système ces impressions et ces surprises de l'expérience et de l'humeur individuelles. « Misanthrope et détracteur de l'espèce humaine », voilà comment il qualifiait Schopcnhauer l. « Je le remercie, disait-il d'un critique, de ne m'avoir pas rangé, comme l'a fait M. Bourget, parmi les pessimistes. » Et il ajoutait : « Etre pessimiste ou optimiste, cela est permis aux poètes et aux artistes, non aux hommes qui ont l'esprit scientifique. » Virons-nous pas plus loin encore? Vécouterons-nous pas la leçon qui est comme impliquée dans cette œuvre remplie jusqu'au hout par le culte et la passion de la science, dans cette vie qui a été soutenue parla conviction intime, conviction sans éclipse et sans défaillance, que la science est « la reine légitime du monde et de l'avenir », qu'elle sullit ou suffira un jour à toutes les aspirations et à tous les vrais besoins de l'âme humaine, qu'elle mérite tous les sacrifices, justifie tous les espoirs, contient tous les remèdes!' Combien de fois et sous combien de formes Taine ne nous a-t-il pas tenu ce langage! Combien d'hymnes à la science ce poète n'a-t-il pas chantés ! A la fin de l'un deux, il s'écriait : « Confinés dans un coin de l'espace et de la durée, éphémères, abrégés demain peutêtre par le contre-coup d'une explosion ou par le hasard d'un mélange, nous pouvons découvrir plusieurs de ces lois et concevoir l'ensemble de cette vie. Cela vaut la peine de \ivre; la fortune et la nature nous ont bien traités2. » Quelques années plus tard, il était plus explicite encore. Prenant éloquemment la défense de tous ceux qui ont

i. Derniers Essais de critique et d'histoire, p. 112 (article sur la Philosophie de Schopeuhauer, par Th. Ribot).

2. Essais de critique et d'histoire : M. Troplong et M. de Montalembert, éditions actuelles, p. 328. L'article a d'abord paru dans les Débats des 28, 2y, 3o avril 1867. Je relève cette curieuse variante dans le texte primitif : <( Cela seul faudrait la peine de vivre, et dans l'im-

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Voué leur vie à la science, « ingénieurs et pionniers qui sondent et jalonnent » la route de l'avenir : « Ils travaillent, disait-il, et ils sentent qu'ils ne recueilleront [tas le fruit de leur labeur. Mais si grand que soit le blâme qu'ils encourent, ils ont confiance en la vérité. Ils pensent que plus l'homme s'instruit, plus il devient capable d'améliorer sa condition et sa conduite. Ils sont persuadés qu'en fait de morale comme en fait de physique, l'abondance et l'exactitude des connaissances finissent par aboutir au droit jugement et à la bonne pratique... Ils osent dire enfin qu'aujourd'hui déjà, dans l'état tel quel de nos connaissances, parmi tant de lacunes et d'ébauches, ni la discordance des observations, ni le pêle-mêle des doctrines ne conduisent un esprit bien fait au découragement ou au scepticisme1... » Ces optimistes paroles, jamais Taine ne les a désavouées ; elles expliquent sa vie et elles achèvent sa doctrine. « Je l'ai entendu un jour, écrivait M. Sabatier peu après sa mort2, dire à quelques-uns de ses disciples, fort étonnés de cette confidence : « Je crois sérieusement que le monde va au mieux, que le bien est une réalité, et c'est ce qui fait cpie je puis m'associer en toute sincérité d'àme à la prière des humbles : Advenial regnum tiuun! » Et ceux, qui ont recueilli cet aveu, et ceux qui se sont nourris de cette forte et haute pensée ne reliront jamais sans un retour sur eux-mêmes et sur leur maître ces dernières lignes des Derniers Essais de critique et d" histoire3 ,

mense chaos des destinées mortelles, nous ne sommes pas les plus maltraités. » On voit que, d'une année à l'autre (la i"' édition des Essais est de i858, et la phrase corrigée, telle qu'on l'a lue plus haut, s'y trouve déjà), l'optimisme de Taine est devenu plus rohuste, plus afhrmatif.

i. Article sur Camille Selden, l'Esprit des femmes de notre temps (Débals du alj janvier i865).

■i. Temps du - mars i8g3. — Sur cette question du pessimisme ou de l'optimisme de Taine, voir encore Delbos, op. cit., p. 5o8-5ao; Boutmy, op. cit., p. Ii-j-'jS, et Barzellotti, op. cit., p. »<j-3o, 38o-38ç).

3. Article sur Edouard Bertin (mai 1889) écrit pour le Livre du Centenaire du Journal des Débats. Taine était, au dire de Renan, « l'homme qu'Edouard Bertin avait le plus aimé ». (Feuilles détachées, p. i'u).

véritable testament moral d'une vie vouée tout entière au dur labeur de l'intelligence :

« Longtemps encore ils reverront dans leur esprit cette figure mâle, rude, vieillie, et qui pourtant savait sourire ; plus d'une fois ils réfléchiront sur sa manière d'entendre la vie. C'est à peu près celle que Gœtbe a enseignée et pratiquée avec une maîtrise incomparable : renfermer son ambition dans l'enceinte de sa personne, et considérer le succès extérieur comme accessoire ; étendre incessamment la portée de son regard et l'horizon de sa pensée; pour cela, ne pas tenter plusieurs routes, en amateur, ne pas voguer au hasard, mais se choisir et se frayer une voie particulière, y persister, y avancer tous les jours, de toute sa force, aussi loin qu'on peut; et néanmoins ne pas s'y confiner : au contraire, se ménager par côté des percées et des sorties, des excursions et des aperçus, multiplier et diversifier ses points de vue, garder jusqu'à la fin la grande curiosité, ajouter à son esprit tout ce qu'on peut puiser dans les autres esprits; dès le début, savoir ses limites et les accepter, être content d'avoir pu contempler et penser le monde, croire que cela vaut la peine de vivre. D'autres partis pris plus tranchés sont plus frappants ou plus attrayants; celui-ci, plus proportionné à la nature humaine et au cours ordinaire des choses, est peut-être le meilleur à prendre. »

Peut-être, — s'il n'y manquait le Misereor super lurbam.

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