CHAPITRE III
(( Quoique philosophe, il fut poète. »
(Art. sur les Jeunes yens de Platon.)
Un concert vague emplit l'espace illimité; Les oncles de l'éther palpitent en cadence ; L'atome imperceptible exécute sa danse, Sur un rythme savant, à sa forme adapté.
Par son premier élan et son poids emporté, L'astre roule, décrit son orbe et recommence; Le monde harmonieux, sous un arcliel immense. Vibre et chante tout bas l'hymne de sa beauté.
O mes bienheureux chats! Votre rouet paisible Nous apporte une voix de ce chœur invisible Où se dit le secret du mystique univers.
O grave mélopée! O musique discrète!
J'écoute, je comprends ; mon cœur devient poète,
Et mon cœur tout entier a frémi dans mes vers.
Ces beaux vers, d'une forme un peu laborieuse peutêtre, sont d'Hippolyte Taine. Comme pour se prouver à lui-même qu'il était capable de parler la langue des Hérédia et des Sully Prudhomme, il avait composé douze sonnets humoristiques qu'il voulait dérober au grand public, et qui sont « dédiés » à ses chats. Nul doute qu'il n'eût tenu qu'à lui d'assouplir encore son instrument, et d'écrire,
I£|0 ESSAI sur tvim:
s'il l'avait voulu, soit des Trophées, soit même une Vie intérieure. Assurément il était au moins aussi bien doué pour l'art diiïicile des vers que plus d'un des poetse minores du romantisme ou du Parnasse. Mais lui-même, trop modeste, n'en jugeait probablement pas ainsi. « J'ai vu de trop près, disait-il, les vrais artistes, les tètes fécondes, capables d'enfanter des figures vivantes, pour admettre que j'en sois un. » Et pourtant, comme si l'expression des idées abstraites ne lui suffisait pas, comme s'il v avait en lui des réserves inemplovées de sensibilité et d'imagination que la pbilosophie, la critique, l'bistoire même ne parvenaient pas à épuiser, comme si, tout au fond de luimême, il éprouvait je ne sais quel besoin et quel désir impérieux de création artistique, il fut plus d'une fois tenté par la littérature d'imagination : « Mon plaisir cette année, écrivait-il en 18G2, a été d'observer en vue d'un roman futur; j'allais dans les salons comme à l'amphithéâtre1. » Le roman fut commencé; mais au bout de quatre-vingt-dix pages,' le romancier improvisé s'arrêta, constatant que son roman « n'était cpie de l'analvse psvcbologique personnelle ». Peut-être eut-il tort de ne pas poursuivre : Adolphe et Dominique ne sont pas autre chose que v de l'analvse psycbologique personnelle » ; et il eût été curieux de voir Tainc frayer en quelque façon la voie à M. Paul Bourget.
Quoi qu'il en soit, s'il est vrai que, comme l'a dit Sainte-Beuve, en deux vers involontaires,
Il existe, en un mot, chez les trois quarts des hommes, Ln poète mort jeune à qui l'homme survit,
le poète cbez Taine est mort assez tard, — ses vers sont datés de i883, — pour qu'on puisse se demander s'il n'aurait pas toujours vécu. Ne prenons pas, j'y consens,