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Lettre inédile à Edouard de Suckau, 8 février

le mot poète dans un sens trop étroit. Souvenons-nous que nous vivons au w1' siècle, et depuis Chateaubriand, comptons tous les vrais poètes cpii n'ont jamais écrit qu'en prose. Songeons enfin qu'il y a plusieurs sortes et comme diverses familles de poètes et que, pour mériter ce titre glorieux, l'amour et le sens de la vie, le goût passionné des couleurs et des Cormes, la sensibilité aiguë et frémissante, le don de traduire par des mots cette disposition d'esprit et d'âme, en un mot un certain tour d'imagination et de style sont à coup sûr choses plus nécessaires que la possession et l'emploi continu des procédés et des ressources de la versification et du rythme. Et cherchons dans l'œuvre de Taine les marques et les effets de ce que j'appellerais volontiers sa vocation poétique.

« Quoique philosopbe, il fut poète, je veux dire créateur de formes vivantes '. » Ce mot de Taine sur Platon, admirablement juste en ce qui concerne l'auteur du Gorgias, ne saurait s'appliquer à l'auteur de l'Intelligence. Imaginer un personnage, le représenter par des traits si nets, si vrais, si heureusement choisis, par des tours de phrase si naturels et si exactement appropriés, que peu à peu il se lève dans l'esprit du lecteur comme la vision d'un être réel, bien vivant, que l'on vient de rencontrer et que l'on

i. Ce dernier membre de phrase : «je veux dire créateur de formes vivantes » a été ajouté après coup, quand Taine a recueilli son article sur les Jeunes gens de Platon dans ses Essais de critique et d'histoire (éditions actuelles, p. i5G). Dans la Revue de V Instruction publique ( i3 septembre i85ô) où parut tout d'abord l'article, puis, dans la ire édition des Essais (i858, p. 2i5), il avait simplement écrit: « Quoique philosophe, il fut poète. » Cette correction souligne, ce me semble, le sens un peu spécial et, selon moi, trop exclusif que Taine attachait au mot poète, et qu'il avait pourtant tout intérêt à ne pas faire triompher.

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saura reconnaître : cet art où des écrivains qui n'étaient pourtant ni romanciers, ni dramaturges, comme Platon et comme Pascal, sont passés maîtres, Taine, — on vient de voir qu'il en a eu clairement conscience, — ne l'a point véritablement possédé. Même quand il lui arrive de peindre ou de copier d'après nature, quand il trace un portrait, quand il essaie de mettre sous nos veux un personnage historique, visiblement son effort trahit son ambition, et, quelque talent d'écrivain qu'il déploie, l'œuvre réalisée reste inférieure à son rêve. Deux lignes de Micbclet ou de Saint-Simon remplissent mieux leur objet que des pages entières de Taine, et l'art exquis, les retouches délicates, les phrases « enroulées » de Sainte-Beuve réussissent mieux à donner l'illusion de la vie. Quand j'ai lu les Philosophes classiques, je ne vois ni Cousin, ni Jouffrov, ni « M. Pierre », ni « M. Paul » ; Racine ou Balzac, Franz W œpke ou Sbakspeare, Robespierre ou Napoléon m'apparaissent dans Taine comme des êtres abstraits, non comme des figures vivantes. Peut-être me les a-t-on fait comprendre; mais on ne me les a pas fait vivre. L'imagination luxuriante qu'ils ont traversée pour m'atteindre, peut avoir bien des qualités : elle n'est en aucun cas et à aucun degré une imagination dramatique.

Mais, cette sorte d'imagination, ni Victor. Hugo, ni Lamartine ne l'ont eue : peut-on dire cependant qu'ils n'ont pas été poètes? Les vrais lyriques, on l'a remarqué bien souvent, ne savent jamais se déprendre d'eux-mêmes. Quoi qu'ils fassent et quoi qu'ils inventent, ce sont leurs propres aventures, ce sont leurs impressions particulières qui servent de matière à leurs plus beaux poèmes. Tous leurs héros se ressemblent entre eux parce que tous ils sont copiés sur le même modèle intérieur : quand ils croient, ces poètes, raconter et peindre, en réalité, ils ne font que se souvenir, et se souvenir d'eux-mêmes. Ils projettent littéralement leur moi sur l'univers, et leurs œuvres ne sont

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jamais que le prolongement de leur personnalité intime. Et elles vivent sans cloute, mais d'une vie tout individuelle, d'une vie qui n'est que l'écho ou le reflet de leur propre existence. De là, l'accent si particulier et souvent si passionné qu'elles affectent. De là, les images nombreuses, variées, éclatantes dont elles sont pleines : autant de signes involontaires d'une sensibilité qui déborde, d'une âme qui cherche à traduire et à faire comprendre à d'autres âmes ce qu'il v a en elle de plus personnel et de plus profond, à leur donner comme la contagion de son propre frémissement. Les pavsages, les descriptions, les coins de nature ne sont pas là pour eux-mêmes : le poète ne s'attarde pas à décrire pour décrire. Ces paysages sont des « états d'âme » ; ces descriptions sont des évocations; ces coins de nature sont des images, des symboles qui, arrachés à ses rives, emportés dans le rapide courant de l'inspiration intérieure, en rendent le Ilot plus pressant, plus impétueux et plus divers.

Supposons maintenant un poète qui ne soit pas tout sensibilité, mais qui, au contraire, soit doué d'une réelle puissance de pensée abstraite, qui ait, en un mot à exprimer, non pas seulement des sentiments, mais des idées. Les idées nous peuvent devenir aussi personnelles que des sentiments. Pour peu qu'elles naissent dans une âme profonde et vibrante, elles ne tardent guère à se transformer en passions véritables. Et les passions intellectuelles, comme les autres, sont une source de poésie. Il n'est pas jusqu'aux philosopbies en apparence les plus sèches et les plus austères qui ne puissent parler à l'imagination et au cœur. Tout grand système est au fond un vaste poème1. A travers les syllogismes de l'Éthique et de la Raison pure, on perçoit comme un chant ardent et des effusions pas-

i. « La poésie est une philosophie » (Essai sur Tite-Live, irc éd., P- "9>

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sionnées, et sur les sommets escarpés où Kant et Spinoza nous conduisent, se découvrent à l'œil ébloui d'infinies et grandioses perspectives de hautaine ou attirante poésie. Que toute cette poésie diffuse ou latente prenne conscience de sa force et de ses ressources: qu'elle n'ait, en quelque sorte, plus honte d'elle-même ; qu'elle ne réprime plus son élan : que, sans cesser d'obéir aux lois de la logique, aux conseils de la raison, elle écoute et veuille traduire les vibrations de l'âme qui la contient et qu'elle exprime; qu'elle n'ait plus une perpétuelle défiance à l'égard des prestiges et des puissances du verbe humain ; que, non contente de s'insinuer discrètement et de laisser deviner ses richesses au terme du chemin, elle les étale et s'en fasse gloire durant tout le voyage: que, par la cbaleur et le mouvement du style, par l'éclat imprévu et la rayonnante beauté des images, elle révèle aux regards les moins attentifs sa vraie nature et son secret pouvoir. Et l'on aura les vers de Parménide ou de Cléantbe, et ceux aussi de Lucrèce.

Et l'on aura les œuvres de Taine. Très différente de l'imagination dramatique, plus proche parente, à ce qu'il semble, de l'imagination lyrique, l'imagination philosophique a eu en lui l'un de ses plus complets représentants. Il avait à un degré éminent, — il faut répéter le mot de M. Maurice Barrés, — « le don de rendre émouvantes les idées, de dramatiser les abstractions ». Aussi passionnément épris de pensée pure que de réalité concrète, il a donné dans toute son œuvre, et jusque dans l'Intelligence, à ce double besoin de sa nature une triomphante satisfaction. Depuis son premier jusqu'à son dernier livre, toutes les idées qu'il exprimait, il les a parées d'un chaud vêtement d'images, et, sous le rigoureux contrôle d'une raison sévère et toujours en éveil, parmi tant de métaphores splendides et longuement poursuivies, il n'en est peut-être pas une dont un rhéteur puisse critiquer la justesse ou

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condamner l'incohérence. Cola a paru si extraordinaire, cette étroite union de deux facultés en apparence contradictoires, et le plus souvent séparées, a causé une telle surprise, qu'on a voulu y voir, je le sais, l'effet d'une gageure, la volonté bien arrêtée de frapper l'attention, le désir enfin de conquérir un plus grand nombre de lecteurs. Et sans voir que le reproche dépassait l'écrivain des Origines et allait atteindre jusqu'à l'œuvre et au talent d'Alfred de Vigny et de Sully Prudhomme : « Le stvle de Taine, a-t-on dit, est un miracle de volonté. Il est tout artificiel. On sent que non seulement il n'est pas l'homme, mais qu'il est tout le contraire de l'homme1. »

J'oserai ne pas être de cet a\is. Et, sans nier qu'il y ait eu dans le style de Taine, comme dans sa pensée et dans sa personne même, une volonté toujours tendue et toujours présente, une volonté qui contenait, qui disciplinait et qui unifiait la nature, — mais la volonté, après tout, n'est-elle pas elle aussi dans la nature? — voici, je crois, comment on pourrait se représenter l'espèce particulière d'imagination de Taine se créant la forme d'art originale qui a fait de lui l'un de nos grands écrivains.

Il était né, nous l'avons dit, avec une sensibilité très vive et très impressionnable, mais qui, comme il arrive chez les bautes et nobles âmes, avait sa pudeur jalouse, et qu'il dérobait avec une ombrageuse intransigeance aux yeux indifférents ou indiscrets. Affinée et développée par la vie familiale, par le contact quotidien de la douleur maternelle, par le spectacle inoublié des grandioses et apaisantes beautés naturelles, nourrie des émotions, des images et des rytbmes dont les poètes de tous les temps, mais surtout ceux de la génération précédente avaient bercé leurs douleurs et enebanté leurs contemporains,

i. Emile Faguet, Histoire de la littérature française, t. II, p. V''i- 4o5.

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cette sensibilité s'épanchait largement dans les lettres de la première jeunesse. J'imagine qu'elle devait peu percer dans ses compositions d'écolier. Les professeurs, d'ordinaire, goûtent peu le style métaphorique, et ils n'encouragent pas à le cultiver. Ils ne se sentent pas chargés de former des poètes, et un raisonnement bien conduit, un ensemble serré de réflexions judicieuses, voilà qui les touche plus qu'une image neuve ou qu'un mouvement heureux. Puis, vint pour Taine la période de « crise » intellectuelle et morale, et ce moment, que nous avons tous connu, où l'on se jure à soi-même de n'être plus jamais dupe de son imagination et de son cœur, de ne plus relever que de la seule raison, où l'on s'enivre de chimères abstraites, où, de très bonne foi, l'on se figure l'aire tenir le monde dans le raccourci d'un syllogisme. S'il comprit dès lors tout ce que peut receler de poésie le s\stème de Spinoza et de Hegel, il ne dut s'en ouvrir qu'à de rares et intimes amis ; ses travaux d'Ecole normale eux-mêmes n'en laissèrent vraisemblablement rien paraître ; et l'on s'explique Sarcev gardant de Taine le souvenir du plus sec et du moins écrivain des philosophes1.

Mais, plus tard, libre de sa plume, et maître de toute sa pensée, comprenant que la philosophie, surtout la

i. Rappelons ici re témoignage put lequel on a édifié loule une légende : « Il n'avait point, à proprement parler, de style en sa jeunesse, à l'Ecole. 11 écrivait clairement; mais la langue n'était guère pour lui qu'un système de notation algébrique pour exprimer ses idées par des signes connus. Il a senti plus tard l'impérieux besoin d'avoir un style, parce qu'on n'agit sur les aines et que l'on n'enlève les imaginations que par le style. 11 a, je crois, hésité entre le style de Voltaire et celui qu'il a adopté définitivement aujourd'hui... 11 a beaucoup connu et pratiqué 1< :s Théophile Gautier, les Paul de Saint-Victor, les Concourt : il s'est mis laborieusement à poursuivre le mot pittoresque, l'image éclatante... Je n'oserais pas affirmer que tout soit voulu et factice dans cette manière ; mais je penche à croire que Taine, tout en obéissant peut -être à un instinct secret, se l'est faite lentement, artificiellement, par un violent et pénible1 travail... » (F. Sarcey, Souvenirs de jeunesse, 8" éd., 1892, p. i63-i6A),

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sienne, est synonyme de poésie, se rendant d'ailleurs un compte fort exact des conditions modernes de la production littéraire, se sentant en lui tout un fond d'imagination à dépenser et comme Un rêve de beauté à réaliser, éprouvant en un mot le besoin impérieux de faire servira son œuvre toutes les ressources de son esprit et de son talent, il renonce à ce dédoublement à demi involontaire de lui-même ctu'il avait affecté jusqu'alors, et ses amis ou ses proebes ne seront plus désormais les seuls à jouir d'une personnalité très riebe, féconde en contrastes. A vrai dire, il s'abstiendra toujours de « confessions » ou de « confidences ». « On a beau être illustre, a-t-il dit quelque part, on ne devient pas pour cela la propriété du public ; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à s'appartenir ; on peut réserver de soi ce cpi'on juge à propos d'en réserver. Si on livre sesœuvres aux lecteurs, ou ne leur livre pas sa \\t\ ' » Et ailleurs : « Le lecteur n'a que faire de nos sentiments personnels ; je m'abstiens ■d'exprimer les miens.2 » Ce sera toujours sa devise. Mais il ne se refusera plus à nous dire, ou du moins à nous faire sentir l'impression personnelle, originale que font sur lui les idées en traversant son esprit pour frapper jusqu'à son cœur, et l'ébranlement qu'il en recevra, il le laissera se communiquer librement à sa pbrasc : non contente d'exprimer une idée, elle traduira désormais une émotion3. Et de même, pour lui, l'idée n'est pas la simple

i. Littérature anglaise, éd. actuelles,! V, p 4 '(élude sur Dickens). — « 11 avait, écrit M. Boutmy, sur le secrel cl ù à la vie privée, des délicatesses de fond presque infinies, qui étaient comme autant de points vulnérables, et ces délicatesses se tournaient en sévérités décidées lorsqu'on les offensait d'une certaine manière. » Rien de plus exact : cet <( amour de l'ombre et du silence » se fait jour à plus d'une reprise dans la Correspondance, et il est, par exemple, telle lettre à Planât où il s'exprime avec une vivacité singulière.

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