Nouveaux Essais, p. 'i-i'\ (article sur Franz Wcepkè
3. Dans une lettre de Paul de Saint- Victor à Taine, Saint-Victor se plaignant d'avoir été considéré par Taine comme un « impassible ... lui
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traduction intellectuelle, la pure notation algébrique d'un objet ; elle en est, ou doit en être la représentation complète : elle l'explique et elle le peint tout ensemble: et c'est pourquoi, tout naturellement, elle s'achève et s'épanouit en une image visuelle. Et sans doute, ces images n'auront pas le rare privilège de figurer à nos yeux, de dresser en pied devant nous des êtres vivants. L'imagination de Taine, je l'ai dit, est incomplète : les couleurs et les formes, les faits et les sensations de toute sorte, les objets inanimés, les œuvres de l'art et les multiples spectacles de la nature, voilà, ce semble, son domaine propre : mais ce domaine déjà si >aste, comme elle l'exploite, comme elle l'élargit, comme elle l'anime et le vivifie ! Tous ces froids svmboles appelés en témoignage et en justification par la pensée qu'ils illustrent et qui s'en pare reçoivent d'elle comme un sens tout nom eau et un commencement d'existence spirituelle.
Il n'est donc pas besoin, pour expliquer le stvle puissamment coloré en même temps que très abstrait de Taine, de parler de procédé et d'artifice. Tout simplement il a suivi sa pente : il avait à un degré presque égal la passion des idées générales et le goût des eboses concrètes ; il a fondu ces deux passions dans son œuvre écrite ; il a voulu aller jusqu'au bout de sa nature, et donner à son besoin d' « atteindre l'essence » comme à son imagination naturellement violente les satisfactions que ces deux facultés réclamaient. Qu'on ne croie pas que les pages descriptives du I oyage ""•'' Pyrénées par exemple, soient de purs et simples « exercices de virtuosité ». Il a prononcé à cet égard un mot décisif, et qu'il faut retenir :
disait : « Comment adrnirerais-je tout ce qu'il y a de chaleur dans votre force, d'enthousiasme dans votre compréhension de toute chose, de sève et de feu dans votre talent magistral, si j'étais le marmoréen et le dégoûté que vous dites ? » (A. Delzant, Paul de Saint- Victor, G. Lévy, 1880, p. 189-190).
« Je demande pardon pour ces métaphores, écrit-il ; on a l'air d'arranger des phrases, et l'on ne fait que raconter ses sensations. » Cela est rigoureusement vrai de toutes les images dont il parsème ses livres. Et qu'il ait, pour mieux « raconter ses sensations », obéi aux influences d'alentour ; qu'il ait profité des leçons et des exemples des Gautier et des Flaubert, des Saint- Victor et peut-être même des Goncourt : rien de plus exact, et d'ailleurs rien de plus légitime. Mais il n'aurait pas écrit comme eux s'il n'avait pas vu les choses comme eux. « On ne se donne pas son stvle, dit-il encore ; on le reçoit des faits avec qui l'on est en commerce. » Vivant à la l'ois parmi les abstractions et parmi les phénomènes du monde sensible ou du monde moral, il a, dans sa prose, étroitement uni ces deux « ordres ». Les faits ne se sont imposés à son attention qu'autant qu'ils lui paraissaient susceptibles d'être convertis en une idée ; et l'idée, à son tour, n'était complète à ses yeux que si elle se transformait en une sensation ' .
Cette structure toute personnelle d'esprit, cette forme particulière d'imagination, également propre à saisir 1' « essence » abstraite et les contours visibles des choses, nous explique les caractères originaux du style de Taine. A une condition cependant : c'est que l'on y joigne un autre trait, que nous lui demanderons de définir : « Par le fond de l'esprit, celui-ci est un classique. On s'en aper-
i. « Plusieurs propositions abstraites de suite lui causaient à la fin une sorte de malaise. Il avait un besoin impatient de les retraduire en langage concret, d'accompagner chaque idée d'une sensation, de l'éclairer par une de ces comparaisons lumineuses, admirablement tenues jusqu'au bout et rigoureusement parallèles dont il avait le secret, de la confirmer par une file serrée de petits faits où il mettait de la couleur et de la vie. » (E. Boutmy, op. ai., p. 20-2G).
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çoit à sa passion, je dirais presque à son adoration pour Ia noble antiquité grecque. On s'en aperçoit mieux encore à la structure de son style. 11 ne procède point par de petites phrases saccadées et haletantes, par brusques élans désordonnés, par soubresauts irréguliers et violents comme les vrais romantiques et les visionnaires de race germanique, mais par longs morceaux dont tous les membres sont liés, et qui, d'une marche continue, vont jusqu'au coup final. Il lie ses idées ; il redouble ses expressions ; il mesure et prolonge les crescendo ; il atteint naturellement au rythme et à l'ampleur : il est orateur dans le vrai et noble sens du mot, car il démontre et il explique, et quoiqu'on le considère le plus souvent comme un esprit foncièrement moderne et foncièrement coloriste, j'ose dire que par la logique naturelle, par le développement progressif, par les symétries involontaires de ses idées et de son style, il est Latin, Italien, Fiançais si l'on veut, en tout cas partisan et admirateur involontaire de cette grande école de rhétorique e\ d'éloquence qui, née à Athènes et à Rome, s'est transmise à travers le \vu" siècle jusqu'à nous '. »
Est-ce de Taine lui-même, ou de Paul de Saint-\ictor qu'il s'agit ici? Qu'on relise après cela le livre île l'Idéal dans l'art et la belle étude sur Edouard Berlin, ce » manifeste d'un classique intransigeant », comme on l'a si heureusement appelée 2 ; qu'on analyse les procédés d'expression familiers à l'écrivain ; qu'on étudie l'allure générale et comme le mécanisme de sa phrase, sa manière propre de composer, de conduire ses développements et d'enchaîner ses idées, de les présenter suivant un ordre régulier et progressif, de les « condenser » à la fin « dans
i. Derniers Essais de critique et d'histoire, p. 3o-3i ; article sur Paul de Saint-Victor.
>. E. Boutmy, op. cit., p. 34. — Voir aussi aux appendices la lettre si caractéristique à Francis Poictevin.
une formule portative » ; qu'on recueille enfin tels aveux significatifs tombés çà et là de sa plume: « Le public ne comprend pas et ne veut pas comprendre ; il faut lui dire si y fois les clioses pour qu'il les entende une fois. La vérité n'entre clans son esprit que par force; il faut la lui rebattre pour qu'il finisse par l'écouter... Tout écrivain doit dire en commençant : Mon cher lecteur, je vais expliquer ceci. Et à la fin : Mon cher lecteur, je vous ai prouve cela '. » Lu pur classique seul a pu tenir ce langage et suivre fidèlement ces préceptes : et l'on a là peut-être le meilleur commentaire et la plus éloquente justification de cet autre mot de Taine sur lui-même qu'on a déjà cité : Ma forme d'esprit est française et latine. » C'est donc bien à l'esprit classique qu'il convient de rapporter la forme que revêtent tous les ouvrages de Taine. Lne tragédie de Racine, un sermon de Bourdaloue ne sont pas mieux « composés » qu'un article ou qu'un livre de lui. Habile distribution des parties, sens délicat des proportions, ingéniosité piquante de la mise en œuvre, aisance heureuse et finesse des transitions, tout cet art élégant et subtil qui s'enseigne et qui s'apprend, dont médisent ceux-là seuls qui n'en sont pas capables, et qui l'ait que l'écrivain, pour « être lu avec plaisir et compris du premier coup », « prend à sa propre charge » toute la peine qu'il épargne à ses lecteurs, on sait que Taine y est passé maître. Et de même, rien de plus classique que le ton tout naturellement oratoire de ses moindres pages, que l'allure constamment périodique de son style. Non qu il ne sache prendre, quand il le veut, le Ion plus léger, la phrase courte, alerte et vive d'un A oltaire ou d'un Diderot. Mais ce n'est pas là sa manière habituelle. La lorme savante, puissante et grave, organique et vivante
i. Article sur le Ménati'dre de Guillaume Guizot (Bévue de V Instruction publique, 10 mai i8jj).
d'un Bossuet ou d'un Pascal, avec ses amples développements progressifs, ses oppositions graduées, ses jeux de lumière et d'ombre, voilà celle qu'il préfère et qu'il manie avec une sûreté, un tact et une maîtrise enfin qui, à n'en pas douter, le feront étudier plus tard parmi les modèles de la prose classique française.
Mais, comme il l'a dit d'un autre écrivain, ci ce n'est point là du style à facettes: toutes ces nuances et toutes ces antithèses de mots sont des nuances et des antithèses d'idées ' ». S'il aime ce style, c'est qu'il est par excellence le stvle qui « démontre » et qui « explique » : c'est qu'il y voit, et avec raison, un instrument logique au premier chef. « L'art de philosopher n'est que l'art décomposer2. » Regardez-v de près. Ces épithètes redoublées ne sont pas mises pour arrondir la phrase : elles sont là pour définir avec plus de précision l'objet auquel elles sont accolées. Ces ci dix façons au moins d'exprimer une même pensée n'ont pas pour unique objet d'attirer et de forcer l'attention du lecteur : elles nous révèlent surtout un esprit difficile à contenter, avide et impatient de rendre toutes les nuances de l'idée qu'il a conçue, qu'aucune expression ne satisfait et n'épuise, et qui, à travers toutes les formules qu'il invente, cherche encore et toujours la formule concise et unique dont il a besoin pour se faire entendre jusqu'au bout. Mais rien dans tout cela n'est placé au hasard. Toutes ces épithètes qui se suivent, s'appellent et se correspondent, tous ces traits qui se succèdent et s'ajoutent les uns aux autres, lancés et comme assénés d'une main vigoureuse et infatigable, ce sont des faits, des définitions et des preuves, qui viennent éclaircir, fortifier et enfoncer plus profondément dans l'esprit l'idée générale
i. Article sur V Histoire de Washington, par C. de Witt {Revue de V Instruction publique, 12 avril 1 855).