‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 46 sur 85 · E. Boutmy, op. cit · texte numérisé non relu

E. Boutmy, op. cit

3. Cité par M. Sorel (Discours de réception à l'Académie française).

qui est presque une confession littéraire, louer chez un romancier et critique contemporain « la brusquerie de l'élan, l'habitude du mot propre et pittoresque, la persuasion qu'il faut dire ce qu'on voit, comme on le voit, la sincérité de l'impression qui ne recule jamais devant la circonstance frappante et la vérité du petit fait sensible, la fermeté de la main qui enfonce droit et profondément la saillie et la raillerie, l'intensité de l'émotion qui, longtemps concentrée et méditée, éclate au profit d'une noble cause en ironies amères ou en sympathies passionnées...1 » Je le demande à qui sait lire : est-ce que ces lignes, qui expriment en raccourci toute l'esthétique et toute la « rhétorique a naturalistes, n'éclairent pas dune vive lumière toute l'œuvre écrite de Tainc et ne nous donnent pas, je n'ose dire la clef, mais au moins l'une des clefs de son stvle?

Car il a tenu parole : il a dit ce qu'il a vu comme il l'a vu ; il n'a jamais reculé devant le mot propre et pittoresque, devant la circonstance frappante et la vérité du petit fait sensible. Et par là il rejoint ceux qu'il appelait « les vrais romantiques et les visionnaires de race germanique ». Les écrivains les plus hardis de l'école classique, remarquonsle, un Racine, un Molière, même un Bossuet, nous livrent bien rarement leurs sensations, leurs usions à l'état brut : le plus souvent ils les atténuent, ils les transposent ; ils les dépouillent de ce qu'elles ont de trop individuel, partant, de ce cpii, en elles, risquerait de eboquer le goût commun de leurs lecteurs : ils songent toujours à leur public, et ce public aime mieux ceux qui lui complaisent que ceux qui bétonnent. Ou bien, quand ils consentent à ne pas nous priver d'une image neuve, imprévue, pittoresque, ils l'amènent avec tant d'art, ils nous v préparent avec tant d'adresse, ils l'enveloppent et la neutralisent par des alliances de

i. Article sur l'Esprit des femmes de notre temps, par C. Selden [Débats du alj janvier i865 I.

LE POÈTE l5.)

mots et de sons si ingénieuses et si discrètes, qu'elle passe inaperçue, et que nous avons besoin de relire et de réfléchir pour en bien saisir toute la hardiesse et tout l'éclat. Avec ïaine, rien de semblable. La « sensation » étant donnée, il veut la reproduire telle quelle ; et il ne quittera la plume que lorsque sa phrase, par le mouvement qu'il lui a imprimé, par la qualité des mots, adjectifs ou verbes qu'il y a réunis, par l'espèce des images qu'il y a semées, lui aura rendu cette sensation initiale dans toute sa plénitude et dans toute sa naïveté. Et si l'on observe que les Concourt ne procèdent pas autrement, il faut au moins s'empresser d'ajouter que, chez Taine, la sensation s'accompagne toujours et se double d'une idée, que les mots sous sa plume servent toujours à expliquer et à définir en même temps qu'à peindre et à faire revivre, et qu'avec lui enfin la forme classique n'est jamais en péril, et le moule traditionnel de la phrase française jamais en danger d'être brisé, comme un délicat objet d'art antique aux mains d'un Barbare ignorant et puéril.

Suivons les principaux effets de cette disposition native soigneusement entretenue et érigée en système. Si ïaine, comme tous nos bons écrivains, est respectueux du génie de la langue, s'il conserve à la phrase sa physionomie générale, il ne se fait aucun scrupule de l'enrichir du labeur et des conquêtes légitimes de tous les bons ouvriers qui ont manié avant lui ce souple et viril instrument. Depuis plus d'un siècle, la prose française a subi une transformation telle que, peu à peu, l'abîme qui, jadis, la séparait de la poésie, a été comblé presque entièrement. Par delà les grammairiens du xviu'' siècle, on est allé ressaisir la phrase si forte et si pleine que parlaient nos grands écrivains classiques; à l'étudier de près, on en a mieux compris les ressources et les vivantes beautés. On ne s'en est pas tenu là. On a ramené dans le courant ordinaire de la langue bien des mots expressifs et drus, qu'un goût trop

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