‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 47 sur 85 · ESSAI SUR T.YI.NE · texte numérisé non relu

ESSAI SUR T.YI.NE

dédaigneux avait fini par en proscrire. D'autres ont été créés, d'autres ont été empruntés aux lexiques spéciaux des arts, des métiers ou des sciences, d'antres enfin nous sont venus de l'étranger. Le vocabulaire ainsi enrichi et renouvelé, la palette ainsi chargée de couleurs toutes neuves, on s'est avisé que la prose, comme la poésie, avait son rythme à elle : on s'est rendu compte que, par d'heureuses combinaisons de sons, par de fines alliances de mots, par une épithète ingénieusement placée, par des coupes de phrase et des pauses savamment distribuées, on pouvait étendre presque à l'infini la valeur expressive du langage ; et l'on est arrivé à faire rendre à cette langue si monotone et si pauvre dans son agilité spirituelle qu'on écrivait encore à la fin du dernier siècle, jusqu'aux plus délicates et aux plus fugitives nuances de l'émotion et de la « sensation » personnelles. Toutes ces acquisitions nouvelles ont passé dans la prose de ïaine : et, de Rousseau à Chateaubriand, de Chateaubriand à \ ictor Hugo et à Théophile Gautier, tout ce qui s'est fait pour assouplir et pour élargir sans la faire éclater la forme verbale que tant de chefsd'œuvre ont consacrée, pour la rendre capable de serrer de plus en plus étroitement la pensée, d'en reproduire tous les mouvements, d'en suivre toutes les ondulations, il s'en est habilement emparé pour traduire la sienne. « Comme un homme, au milieu d'une fête, qui boit dans une coupe ciselée, debout à la première place, parmi les applaudissements et les fanfares, les veux riants, la joie au fond du cœur, échauffé et vivifié par le vin généreux qui descend dans sa poitrine, et que subitement on voit pâlir ; il y avait du poison au fond de la coupe : il tombe et râle ; ses pieds convulsifs battent les tapis de soie et tous les convives effarés regardent. » Dans les soixante volumes de ^ oltaire, vous ne trouverez pas une seule phrase ainsi construite. L ne vision émue a surgi dans l'esprit du poète : à mesure qu'elle se déroule sous « les veux de son âme », d'un mot, d'une

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rapide et vive formule, il en noie les principaux détails et comme les divers moments successifs ; le mouvement de sa phrase suit les battements de son cœur et, en se développant, reproduit l'ordre exact des images que son émotion a successivement fait naître. A la rime près et à la cadence aussi, c'esl une véritable strophe; et l'on croirait lire la traduction fidèle de quelques vers de Shakspeare, ou encore telle page de Bossuet où semble avoir passé l'inspiration des prophètes d'Israël.

Ce besoin de tout dire et de faire passer dans les mots toute la franchise et toute la force de l'impression personnelle, après avoir transformé la phrase, crée tout naturellement le style imagé. N'en croyons pas Taine quand il écrit, l'ingrat: « Il faut dire hardiment que le style métaphorique est le style inexact et qu'il n'est ni raisonnable, ni français ' ». « Le luxe d'images, a-t-il dit plus justement ailleurs, indique l'élan intérieur de l'inspiration poétique-. » Lui-même, on sait avec quelle persistance il a vérifié cette loi. Toutes les espèces de métaphores se sont donné rendez-vous dans ses livres, et il est assurément, dans notre siècle, l'un des trois ou quatre grands écrivains qui ont le plus fait pour donner à l'imagination française les satisfactions dont le romantisme lui avait inoculé le besoin. Il a des images fraîches et neuves, dignes de son cher Musset ou de Tennyson : « Une lumière jeune jouait sur les cimes humides, comme un sourire trempé de larmes ». Il en a de grandes et de fortes qui font songer à Pascal ou à Hugo, et qui, dans un raccourci lumineux, expriment avec une vigueur incomparable toute la poignante mélancolie de la destinée humaine. Parlant de Cromwell : « La mort vient, qui le tire par les pieds hors de la scène, faisant la place

i. Article sur Stendhal (Nouvelle Revue de Parts, ier mars 1.864). 2. Article sur La Rochefoucauld {Revue de V Instruction publique, 19 avril i855).

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nette pour d'autres tragédies et d'autres comédiens. » El ailleurs, à propos de tous ses amis disparus : « Nous marchons derrière eux, à petite distance, dans le sentier qui s'est dérobé sous leurs pas. Il s'effondre sous les nôtres : chaque jour nous enfonçons davantage et cette terre qui les recouvre nous monte déjà jusqu'aux genoux. »

l n pareil « talent de voir les formes colorées et de transformer sans effort les idées abstraites en images sensibles » ne va pas sans quelques inconvénients. Tout se pave en ce inonde, et nos plus rares qualités ont pour rançon d'assez graves défauts. On ne croit pas impunément que « la force est la source de la véritable beauté ». et qu'il suffit presque, pour être un grand artiste, de savoir « raconter ses sensations ». Car, si nos sensations sont habituellement violentes, si elles nous font habiter parmi les « grandeurs charnelles », si elles nous induisent en visions brutales, et en images constamment matérielles, les « raconteronsnous » toujours telles cpie nous les éprouvons? N'auronsnous aucun scrupule à dire « ce que nous vovons comme nous le vovons » ? Principe dangereux, qui peut justifier les pires excès de plume, et que Faine, — voyez son étude sût Edouard Berlin*, — a fini par renier éloquemment. quand il vit où il pouvait conduire de moins candides que lui. Mais lui-même, il en avait été la première victime. Emporté par sa verve et par ses théories, il accumulait les épitliètes trop vives, les couleurs trop vovantes, les comparaisons trop matérielles. 11 appelait Horace un « polisson », Tartuffe « un sale cuistre, un paillard rougeaud de sacristie2 » : il déclarait enfui que « le vice et la vertu sont

i. Voir aussi aux Appendices la lettre déjà citée à Francis Poictevin.

i> . Quand il a trouvé une expression particulièrement forte pour traduire son impression, il lui arrive de la reproduire en divers passages. <( Le Christ maigre du moven âge, le misérable ver de terre déformé et

sanglant », lisons-nous dans YHlst. de la lift. angl. (t. 1, p 262);

dans la Philosophie de l'art (t. II, p. 352): « ...Christs qui semblent

des produits comme le vitriol et le sucre1 »; et de gaîté de cœur il encourait le reproche immérité de matérialisme de la part des esprits superficiels ou inattentifs qui ne s'apercevaient pas qu'ils étaient la dupe d'une métaphore trop forte. Ce qu'on a, bien à tort, appelé le « matérialisme » de Taine, ce n'était tout simplement que sa vivacité, et j'oserai dire sa naïveté d'expression.

Mais peut-être cette énergie de style, « œuvre d'un esprit qui au moindre choc produit trop et bondit trop loin », n'a-t-elle pas été sans rendre au génie de Taine d'importants services : elle lui a du moins permis de s'exprimer tout entier, de déployer toutes ses puissances de poète naturaliste. Or, ce poète serait-il complet, si nous négligions un dernier trait qui achève de le peindre, si nous nous abstenions de noter son symbolisme ingénu, cl le don singulier qu'il possède d'animer et de personnifier les phénomènes naturels? « 11 n'y a que les dieux pour exprimer les choses; chaque pa\sage en produit un; je remonte toujours à mes anciens, pour y trouver l'expression achevée, vraie, des sensations sourdes qui bourdonnent alors dans mon âme. II me faudrait ici quelqu'un de ces poètes primitifs pour évoquer la déesse de ces montagnes, de ce vert si doux, de celle fraîcheur intarissable. Impossible d'exprimer la grâce, la jeunesse éternelle de ces pyramides verdoyantes et vierges, où seules les forêts habitent, où rien n'a vécu, sauf les forêts, depuis le pre-

des vers de terre foulés et sanglants... », et dans les Notes sur la prpvince (p. 6a-63) : <( le Christ, avec sa grande barbe, misérable ver de terre exténué par la douleur... » — << Mes yeux sont flamands », avouet-il quelque part (Notes, p. y'o)- Oui, certes, comme ceux de Rubens. 1. On notera que celte expression qui, sans doute, n'a fait tant de bruit que parce qu'on n'a pas lu la ligne qui précède, avait déjà figuré, presque identique, dans l'étude sur Balzac (Nouveaux Essais, p. 1 o 1 i — 107) sans soulever, je crois, la moindre clameur : « Pour lui (le moraliste), y disait Taine, la vertu est un produit, comme le vin et le vinaigre, excellent à la vérité, et qu'il faut avoir chez soi en abondance, mais qui se fabrique comme les autres, par une série connue d'opérations fixes, avec un effet mesurable et certain. »

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mier jour1. » Qu'on pose chacune de ces paroles; qu'on les rapproche de toutes les autres pages où l'écrivain s'arrête à méditer sur les grandes scènes de la nature. Evidemment, en face de ces spectacles qui l'émeuvent et le ravissent jusqu'au fond de l'âme, son état d'esprit est exactement le même cpie celui de ces « poètes primitifs » dont il vient d'évoquer le souvenir. « Comme l'âme rentre aisément dans sa patrie primitive, dans l'assemblée silencieuse des grandes formes, dans le peuple paisible des êtres qui ne pensent pas! » Elle les anime, elle leur prête de sa vie propre. Au sommet d'une montagne, il « embrasse d'un regard tout le paysage », et voyant partout « à perte de vue, des arbres, rien que des arbres, toujours des arbres », il croit voir, et d'un mouvement vertigineux il nous peint montant vers lui ce « peuple infini qui occupe l'espace. Ils escaladent les pentes, ils s'entassent dans les vallées, ils grimpent jusque sur les crêtes aiguës. Toute cette multitude avance, ondulant de croupe en croupe, comme une invasion barbare, chaque bataillon poussant l'autre, vers la terre des hommes, pour l'envahir et l'occuper comme aux anciens jours. »

Quand on est ainsi capable de « préciser et d'incorporer dans une forme humaine cette force et cette fraîcheur des choses », d' « achever les suggestions qu'elles nous fournissent », on saisit d'emblée et comme de plain-picd le sens profond, la signification originelle des poétiques images dont s'est enchantée la pensée antique. Bien mieux, on les retrouve tout naturellement pour en parer sa pensée, pour en prolonger le retentissement dans l'imagination d' autrui; au besoin, on peuplerait le Panthéon des anciens dieux de nouvelles figures divines. « Le mythe éclat dans notre âme, et, si nous étions des poètes, il épanouirait en nous toute sa fleur. » — Cette fleur, elle s'épa-

i. Notes sur la province, p. i36.

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nouil clicz Taine, quoi que sa modestie en veuille dire : « On approche et l'on voit l'écume argentée qui saute. Au-dessus de l'azur intense, le ciel est d'une pâleur Iransparente et délicieuse, les étoiles s'allument. >ml être vivant, nulle plante, nulle culture; les néréides et les faunes pourraient danser sur ce sable comme aux premiers jours. » — « Nous nous sommes baignés... Tout en nageant sur le dos, on voit la côte...; on sent les vagues bleues qui arrivent...; on y sent le perçant regard, la force virile, la sérénité joyeuse du magnifique soleil. Comme il triomphe là-haut! Comme il lance à pleines poignées toutes ses ilèches sur cette nappe immense! Comme ces flots miroitent, étincellent et tressaillent sous cette pluie de flammes ! On pense aux Néréides, à Apollon. Que la Galatée de Raphaël est vraie, comme on entend les conques sonnantes des Tritons, et que des cheveux blonds dénoués, des corps blancs lavés d'écume, seraient beaux sur cet azur1 ! » — « Là-dessus, il m'est venu des idées folles; j'ai mi passer dans ma tête nue espèce de dialogue comme celui de Lucrèce : la conversation de l'homme avec la nature infinie, le spectacle de tous ces vivants, cité héroïque incessamment assiégée par les éléments bruts... Cette humanité dont nous sommes les lils et cpii vit en chacun de nous, est une Niobé dont les enfants tombent incessamment sous les flèches des archers invisibles...2 »

i. Notes sur la province, p. ti6. Le morceau a été refait clans le Voyage en Italie (t. I, p. 8). Le premier jet nous fait mieux saisir le lien qui unit ces images mythologiques à la sensation initiale. Mais la seconde rédaction renferme un aveu qui est bien caractéristique : « On redevenait païen i>, déclarait Taine.

2. On voit ici naître pour ainsi dire dans la pensée de l'écrivain et se développer le symbole, — un symbole digne d'Alfred de Vignv. Imaginons-le « traité » par le poète des Destin/es, et songeons à tout ce que celui-ci aurait pu en tirer. Taine n'a guère fait qu'inventer et qu'indiquer le thème, mais avec une force de concision et une puissance plastique qui suffiraient, à elles toutes seules, à le consacrer poète. J'aime peut-être mieux sa Niobé que celle de Leconte de Lisle, si belle que soit d'ailleurs la célèbre pièce des Poèmes antiques.

Poète incomplet peut-être. En etïet, il ne dresse pas sur pied des êtres vivants ; il n'est ni un Shakspeare, ni un Saint-Simon, ni un Balzac; il ne « fait pas concurrence à l'état civil ». De même, il ne pourrait pas, comme Milton et comme Dante, imaginer le monde surnaturel, y habiter par la pensée, et en rapporter de tragiques ou radieuses visions. Mais poète de premier rang dans 1' « ordre » de la nature, et, par son effort pour en pénétrer le sens, par son besoin instinctif d'en tirer des images et des symboles, par son art tout classicpie de les ordonner et de les développer, poète digne de figurer parmi ces Grecs qu'il a tant aimés.

« M. Michelet est poète, c'est pourquoi il est philosophe1 », a dit Taine du grand historien, et ce mot, à bien plus forte raison, on pourrait le lui appliquer à lui-même. Car c'est sa « poésie »qui lui a dicté sa « philosophie »; c'est son tour d'imagination qui explique ses « vues sur l'ensemble et sur le fond des choses », et il n'a, pourraiton dire, inventé ses doctrines que pour légitimer sa façon de voir le monde et sa manière même de le peindre.

Supposez, en effet, un esprit construit de telle sorte que, toutes les fois qu'un groupe de faits sensibles s'impose à son attention, il est invinciblement porté à en rechercher le sens intime, la loi générale, bref, à le convertir en une idée abstraite ; et, inversement, toutes les idées qui

i. Ceci est le texte de la Revue de V Instruction publique (22 février i855). Quand Taine recueillit son article dans la iP0 édition des Essais de critique et d'histoire (i858), il se corrigea et écrivit : « M. Michelet est poète : à ce titre il saisit les ensembles et les fait saisir. » Les éditions actuelles portent : « M. Michelet est un poète, un poète de la grande espèce ; à ce titre, il saisit les ensembles et les fait saisir. »

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entrent en lui, soit qu'il les tire de son propre fond, soit qu'elles lui soient suggérées par le monde ou par les livres, il éprouve le besoin presque irrésistible de les traduire en langage concret, de les réaliser en séries de faits, de les « transposer » en images et en « sensations ». De proche en proche et de groupe en groupe, il va remonter jusqu'à des idées générales de plus en plus vastes et de plus en plus simples ; et, toutes ensemble, il va les personnifier. « Il ne les verra plus comme des formules abstraites, mais comme des forces vivantes mêlées aux choses, partout présentes, toujours agissantes, véritables divinités du monde humain, qui donnent la main au-dessous d'elles à d'autres puissances, fdles de la même race, pour former toutes ensemble le chœur invisible dont parlent les vieux poètes, qui circule à travers les êtres et par qui palpite l'univers éternel. » Plus une idée générale, plus une formule abstraite se prêtera à une personnification de ce genre, plus elle deviendra chère au logicien-poète, plus il se montrera accueillant pour elle, plus il sera disposé à lui accorder une place d'honneur dans son système. Et c'est peutêtre ainsi que s'explique, je ne dis pas l'origine des principales théories auxquelles Taine a attaché son nom, tout au moins la place prépondérante qu'elles occupent dans son œuvre. D'autres, avant lui, ont parlé de la « faculté maîtresse », de la « race », du « milieu » et du « moment »; lui seul, servi par son instinct de poète, a vu tout le parti philosophique qu'il y avait à en tirer.

Le premier lecteur venu peut observer que Tite-Live est naturellement éloquent, et que Shakspeare a beaucoup d'imagination. Eloquence, imagination, ces deux mots ne sont guère autre chose pour lui que des signes, des moyens abréviatifs et commodes à l'aide desquels il résume, efface et oublie les impressions que lui ont faites ses lectures ; quand on les prononce devant lui, il n'y attache guère plus de valeur, il n'y loge guère plus de substance concrète que

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m l'on prononçai) les mots d'être, d'espace, ou de nombre; tout au plus, le vague souvenir d'une page nombreuse ou colorée qu'il vient de lire lui remonte-t-il à la mémoire. Pour Taine. au contraire, ces mots d'imagination et d'éloquence ne sont pas de simples signes abstraits, de pures notations algébriques; ce sont des « forces vivantes»; à travers et par delà les mots, il saisit les eboses qu'ils représentent; il revoit la longue série des pages dans lesquelles il a pris Tite-Live en flagrant délit d'éloquence, les innombrables scènes où il a admiré la prestigieuse imagination de Shakspeare. 11 les revoit si nettement que toutes les autres impressions qu'il a éprouvées au cours de sa lecture disparaissent et se Tondent dans l'intensité de cette impression finale. De là à expliquer par « l'éloquence en bistoire » le génie et l'œuvre de Tite-Live, par « l'imagination pure » le génie et l'œuvre de Sbakspeare, il n'y a qu'un pas; et ce pas, comment ne le francbirait-il point? Tous les faits qui dans la vie de Tite-Live ou de Shakspeare. tous les caractères de leurs ouvrages qui, de près ou de loin, par leur nature propre, ou grâce à des prodiges de subtilité dialectique, peinent être rapportés à l'éloquence ou à l'imagination pure, tous, comme autant d'arguments pressants, de preuves palpables et vivantes, accourent à l'appel de la « faculté maîtresse » se ranger en lignes serrées sous ses ordres et lui prêter l'appui qu'ils semblent retirer d'elle. L'éloquence de Tite-Live se communique à son critique: la poésie de Sbakspeare passe dans son biographe, et la thèse qu'il soutient en reçoit comme un surcroît d'autorité et de force persuasive. C'est un orateur qui parle d'un orateur, un poète qui parle d'un poète : comment croire qu'il se méprenne sur la « faculté maîtresse » d'un esprit auquel il parait ressembler? Taine dit vrai: imagination ou éloquence, ce n'est plus là pour lui — et pour nous — une « formule abstraite » : c'est une véritable « force vivante », que nous vovons se composer

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cl agir sous nos yeux avec une telle sûreté et une telle perfection de mouvements qu'à la voir « partoui présente et toujours agissante », nous ne pouvons lui refuser la conscience et la volonté, et nous empêcher de saluer en elle l'une de ces « divinités du monde humain » dont le poêle vient de nous rappeler le gracieux souvenir.

Mais ces « divinités » ne sont pas seules au monde. Mlles sont soumises à d'antres plus puissantes et plus vénérables, et dont l'action est d'autanl plus difficile à saisir qu'elle s'exerce sur un plus vaste domaine. Au premier rang est celle force obscure et mystérieuse, qui nous rattache à notre plus lointain passé, cl que l'on appelle la race. Comme l'on conçoit bien que cette idée, la moins « claire » et la moins « distincte » de toutes celles qui nous servent à nous expliquer nos origines, mais la plus poétique aussi, ait été bien accueillie par ïaine, et qu'il ait pris plaisir à la développer, à en faire l'une des maitresses pièces de son système! On l'a plus d'une fois observé, c'est cette idée de race que l'on retrouve au fond de toutes les épopées primitives : elle en fait l'incomparable grandeur, la valeur éminemment symbolique; elle leur prête ce je ne sais quoi de surhumain et de naïvement majestueux qui semble appartenir en propre à toul ce qui louche aux sources mêmes de la \ie ou de la préhistoire. Comme les poèmes d'Homère, les tragédies d'Eschyle el de Sophocle lui doivent une partie de la merveilleuse poésie que nous admirons en elles. Plus près de nous, c'est celte même idée, devenue plus consciente d'ellemême, qui donne au grand ouvrage d'Augustin Thierry l'accent poétique, l'allure quasi épique qui en fait l'un des mérites. Pareillement chez ïaine, cl pour les mêmes raisons, la notion de race remplit une l'onction analogue : elle est le principal héros du long drame dont il a écrit l'histoire; et l'Histoire de ht littérature anglaise est comme

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la grandiose épopée du génie anglo-saxon. Aussi, quelle largeur et quels « lointains » dans ce livre ainsi conçu ! Poètes, philosophes, historiens, romanciers, orateurs, tous les écrivains dont s'honore cette littérature, l'une des plus riches des temps modernes, sont appelés tour à tour comme pour rendre témoignage au génie de la race dont ils sont les incarnations successives, pour en manifester l'inaltérable unité sous l'apparente diversité des aspects. Et tous, après avoir brillé un moment sur la scène de l'histoire, déployé les riches couleurs de leur génie, tous, ils disparaissent tour à tour, phares lumineux qui s'éteignent l'un après l'autre, tandis que seule demeure debout, immuable, survivant à toutes ces morts, la flamme éternelle qui a successivement alimenté tous ces fovers. Les hommes passent; pauvres petites vies éphémères qui n'ont en ellesmêmes ni leur principe ni leur fin, ils passent, laissant à peine un souvenir dans la mémoire des générations survenantes : seule, la grande àme collective dont ils ont été un fugitif écho subsiste immortelle, répétant par d'autres voix dans le présent et dans l'avenir la même plainte ou le même espoir qu'elle répétait dans le passé. \ ierge impassible, déesse implacable, elle se dresse de toute sa beauté hautaine et mystérieuse, debout sur toutes ces ruines, comme une statue antique que des fouilles pratiquées dans une ville morte ont fait surgir du sein des décombres.

Mais les peuples, mais les « races » elles aussi s'écoulent; leur éternité n'est pas entière; leur indépendance n'est pas absolue ; leur vie n'est qu'un flot de la vie universelle ; et, par delà ces vies mortelles, c'est la vie sans commencement ni terme qu'il faut saisir. « C'est à ce moment que l'on sent naître en soi la notion de la Nature... » En d'autres termes, toutes les forces qui gouvernent la succession des événements et l'intarissable éclosion des êtres ne sont que les manifestations diversifiées à l'infini d'une

force unique, immuable, éternelle, dont tout procède et où tout vient aboutir. Comment cette conception, la plus poétique peut-être de toutes celles que les hommes aient imaginées pour s'expliquer l'univers, n'aurait-elle pas ravi Taine ? Comment, tel que nous le connaissons, ne lui aurait-il pas fallu un véritable héroïsme pour résister au charme de séduction qu'elle ne pouvait manquer d'exercer sur lui ? Si le Dieu de Marc-Aurèle, de Spinoza et de Hegel n'existait pas, il eût été capable de l'inventer. « Quelle beauté ne languit auprès de celte puissance inépuisable, pacifique, dont l'effort mesuré amène incessamment sous la lumière le flot éternel des créatures, et qui se développe également par leur ruissellement et par leurs chocs ? » \'ous l'entendez bien : « Quelle beauté ne languit auprès de cette puissance...? » Toute son âme d'artiste et de poète s'est laissé prendre à ce rêve grandiose d'une vie universelle qui circule et palpite à travers tous les êtres, d'un Dieu dont nous sommes les membres vivants, et qui nous prête un peu de son infinie puissance et de sa divinité. Rien n'est inanimé, rien n'est mort dans la nature ainsi comprise. Ce rocher, cet arbre, cette planète sont comme nous des êtres vivants ; comme nous, et au même titre, ils l'ont partie du grand Tout, et ce sont les mêmes nécessités immortelles qui ont présidé à leur naissance comme à la nôtre. Comme nous, ils sont des fragments de l'Etre universel. A la lettre, ils vivent d'une vie semblable à la nôtre ; et quand nous les personnifions, nous ne faisons que leur rendre ce qui leur est dû. « Les choses sont divines ; voilà pourquoi il faut concevoir des dieux pour exprimer les choses. Quand nous vidons notre esprit des mots artificiels qui l'encombrent, et que nous dégageons notre fond intérieur enseveli sous la parole apprise, nous retrouvons involontairement les conceptions antiques ; nous sentons flotter en nous les rêves du Véda, d'Hésiode. » — Et en même temps, pourrait-il ajouter, nous retrouvons la

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profonde philosophie diffuse, la vaste conception partthéisliquc que recouvrent et symbolisent les rêves d'Hésiode, et qu'en ont lentement dégagée les philosophes de l'Inde et de la Grèce.

0 poète, il vous est arrivé de médire des poètes et de railler leur langage. Mais la poésie s'est noblement vengée de vous. Et, non contente de vous donner votre gloire d'écrivain, elle a l'ait de vous un philosophe. Vous lui devez votre force — et votre influence.

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