L INFLUENCE
« ... Le maître fondeur auquel nous devons tous une bonne part de nos formes intellectuelles. »
(E.-M. de Vogué, Regards hislor. et littér., p. 88.)
« Rien de plus rare qu'une façon propre et personnelle de sentir et d'écrire; rien de plus utile pour le lecteur; notre pensée s'éveille par contre-coup ; nous vivons au contact d'une âme vivante; nous nous trouvons tout d'un coup secoués, replongés jusqu'au fond de nous-mêmes, obligés de vérifier nos idées les mieux assises et les plus intimes1. » Taine était sans doute trop modeste pour penser à lui-même quand il écrivait ces lignes. Mais on ne peut s'empêcher de songer à lui en les lisant; et peut-être nous a-t-il livré là la vraie raison de son influence.
Cette influence est considérable : tout le monde en convient; tout le monde s'accorde à la proclamer l'une des plus actives qui se soient exercées sur ce dernier demisiècle: et plusieurs même, et non des moindres, la trouvant encore si vivante, croient volontiers qu'elle a dépassé en largeur et en durée celle d'Ernest Renan. Mais cette
i. Article sur l'Esprit moderne en Allemagne {Débats du 7 février [869)
influence, comment la saisir? comment la mesurer? comment surtout la distinguer de ce qui lui ressemble et qui pourtant n'est pas elle ? comment la rendre sensible par des faits précis, incontestables? comment enfin la ramener à quelques termes clairs, et la définir autrement que par des épithètes vagues, des impressions toutes personnelles, et des considérations générales? Si difficile que soit la tâcbe, c'est pourtant ce que l'on voudrait tenter l.
Lui-même nous en suggère un premier moyen, quelque peu extérieur et matériel peut-être, mais que je ne me sens pas le courage de négliger. Constatant un jour le grand succès des ouvrages de Jules Simon : « On les public comme des romans, disait-il, presque ebaque année, en éditions de trois mille exemplaires, et davantage. » Et il ajoutait : « Je demande la permission de dresser ici un compte d'économiste ; les questions morales comme les
i. Afin d'être aussi précis qu'il nie sera possible, je me bornerai à étudier l'influence de Taine en France. Mais il faut bien que l'on sache que cette influence a été presque aussi grande à l'étranger que chez nous, et, je crois, beaucoup plus profonde que celle de Renan. Pour l'étudier comme il conviendrait, il y faudrait, avec une compétence que je ne nie sens pas, plus de place que ne le comporte le cadre de cette étude. (( Quel écrivain a, dans notre moderne Europe, — écrivait récemment un critique de grand talent, que la mort, à 35 ans, vient de ravir à sa famille, à ses amis et aux lettres, M. J. Texte, — quel écrivain a exercé une plus large et plus profonde influence ! 11 n'y a guère de critique de marque, depuis l'Allemand Nietzsche jusqu'au Danois G. Brandes, qui ne lui ait emprunté, sinon le fond de la doctrine, du moins les applications si ingénieuses et fortes qu'il en a faites à la littérature, à l'art et à l'histoire des civilisations. » (Histoire de la langue et de la littérature française, A. Colin, 1900, t. VIII, p. 700). Cela est rigoureusement vrai ; et, depuis l'Espagnol Menendez y Palayo jusqu'au Hollandais Busken Huet, — pour ne point parler de l'Italien Lombroso, — combien ont été les tributaires de Taine ! Il faudrait peut-être tout un volume pour nous l'apprendre. — Voir encore à cet égard le livre de M. Barzellotti,