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autres ne se précisent que par des chiffres. La Religion naturelle, en cinq ans, je crois, a eu cinq éditions ; le Devoir, en sept ans, en a eu six; cela fait près de vingt mille exemplaires. Or, si un numéro de journal est lu en moyenne par cinq personnes et un numéro de Revue par dix personnes, on doit compter qu'un livre qui dure, qu'on relie, qu'on se prête, doit avoir en moyenne environ vingt lecteurs. N'en mettons que la moitié; dans ce cas, deux cent mille personnes lisent ou ont lu ces livres ' . » En appliquant à ïaine ces mêmes données, on porterait à plus de on:e millions le nombre de ses lecteurs, j'entends par là ceux qui ont lu au moins l'un des quarante volumes qu'il a écrits. Et si l'on observe que dans ce calcul, je n'ai pas tenu compte des traductions en langue étrangère, — l'Histoire de la littérature anglaise a été traduite ou adaptée trois fois en anglais, — ni surtout de ce fait que l'immense majorité de son œuvre, sauf pour certaines parties des Origines, a d'abord été publiée dans des journaux, tels que le Temps et surtout les Débats, et des revues, telles que la Revue des Deux-Mondes2, — où Taine a donné plus de quarante articles et qui, en 1868, au témoignage de Sainte-Beuve, tirait déjà à dix-huit mille exemplaires, — on pourra, je crois, sans la moindre exagération, estimer à plus de deux millions le nombre de ceux qui ont lu plusieurs livres d'Hippolyte Taine. Je ne pense pas que, moins de dix ans après la mort de Descartes, on eût pu découvrir — toutes proportions gardées — autant de lecteurs des œuvres de l'auteur du Discours de la méthode. Poussons plus avant cette enquête. Ne nous contentons pas d'observer qu'en 1901, — exception faite pour quatre ou cinq volumes qui n'ont pas été réimprimés, comme le
1. Article sur la Liberté de conscience de Jules Simon (Débals du Ier févr. 18C0).
2. Et je ne parle pas non plus des nombreux auditeurs de son cours de l'Ecole des beaux-arts.
ESSAI SCB TAI\r.
De personis platonicis, la brochure Du suffrage universel,
ou qui venaient de paraître, comme les Carnets de voyage, ou qui sont à peine de lui, comme la traduction d'Un séjour en France, — chacun des lnres de Taine était arrivé à plus de douze éditions en moyenne; mais faisons la critique de ces chiffres1. Qu'a la même époque, le Voyage aux Pyrénées et le La Fontaine lussent déjà parvenus à la i5e édition, rien là de très étonnant : la nature tout aimable du sujet explique suffisamment ce succès. Mais que les cinq volumes de l'Histoire de la littérature anglaise eussenl déjà les honneurs de dix éditions successives, voilà qui est, ce semble, plus significatif : y a-t-il donc en France tant de gens qui s'intéressent à la littérature de nos voisins!1 Souhaitons-le donc au savant successeur de Tu i m \ à l'auteur de l'Histoire littéraire du peuple anglais, à M. J. Jusserand. Pareillement, que les dix premiers volumes des Origines eussent à la même date atteint en movenne seize éditions, cela peut prouver sans doute l'intérêt continu qui, durant tout notre siècle, semble s'être attaché à toute publication relative à la Révolution et à l'Empire: mais m l'on remarque que l'auteur, sans négliger l'aspect pittoresque de son sujet, en a surtout retenu le côté le pln> philosophique, et que, d'autre part, en trois ans, le volume sur FEglise et sur l'Ecole, qui avait déjà paru tout entier dans la Berne des Deux-Mondes, a obtenu jusqu'à cinq éditions, on sera bien obligé de faire appel à d'autres causes plus sérieuses, plus profondes que la mode et le souci de l'actualité pour rendre compte d'une diffusion aussi rapide. Et enfin, je ne suis pas autrement surpris de voir qu'en quarante-quatre ans l'on ait vendu huit éditions des Philosophes classiques : la verve sarcastique de l'auteur, le ton humoristique de l'ouvrage en sont, je le
i. Voir, pour le détail des diverses éditions successives des œuvres de l'auteur des Origines, ma Bibliographie critique de Taine (ae édition, Paris, A. Picard. 1901).
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veux croire, largement responsables. Mais que les deux volumes de l'Intelligence, publiés treize ans plus tard, — ce livre qu'hier encore un membre libre de l'Académie des sciences morales. M. F. -T. Pcrrens, déclarait « dur à lire », — que ces deux volumes, dis-je, accusent, presque en moitié moins de temps, juste le même nombre de tirages (et même un de plus) que l'unique volume des Philosophes classiques, voilà, je pense, qui est décisif. Cette fois, il n'en faut plus douter. Selon la jolie et juste expression de M. Faguet, Taine « a été suivi, adopté et comme épousé par ses contemporains ». Mais ce n'est pas un Taine de convention qu'ils ont connu el aimé; c'est bien le vrai Taine, le Taine complet, celui qui, nous l'avons dit, eût donné pour l'Intelligence tout le reste de son œuvre. Ils lui ont su gré, ils l'ont récompensé en quelque sorte de n'avoir pas joué ou jonglé avec les idées, d'avoir pris au sérieux même ses paradoxes, de n'avoir pas, en un mot, à son actif les senilia d'Ernest Renan. Non seulement, grâce aux riebes contrastes de sa nature, grâce aux dons multiples de son génie et de son art, il a pu atteindre les publics les plus divers, gagner les lecteurs les plus opposés ; mais sa pensée, dans ce qu'elle a de plus austère et de plus profond, de plus intérieur et de plus abstrait, a pénétré dans les esprits les plus graves et les plus méditatifs. On ne s'est donc point trop mépris sur son compte. On a lu Graindorge; mais on n'a pas lu que Graindorge. Et ce n'est pas le public des boulevards, ce ne sont pas les lecteurs habituels des romans de M. Emile Zola, ni même de VAbbesse de Jouarre qui ont fait le succès de l'Intelligence. Mais comme elle a ses adorateurs, la statistique a ses sceptiques. A quoi bon tant de ebiffres, diront ceux-ci: et, au surplus, que prouvent-ils? En a-t-on vérifié l'absolue exactitude? Est-on bien sûr de ces deux cent cinquante éditions dont on nous accable, et n'est-on pas la dupe quelque peu naïve d'une fallacieuse annonce de librairie?
A-t-on eu entre les mains les registres mêmes de l'éditeur ? Sait-on avec la dernière précision le nombre sans doute fort variable des exemplaires de chaque tirage 1 ? Supposons même tous vos calculs exacts. Ne multipliez-vous pas» comme à plaisir, en vous retranchant derrière une pure hypothèse, et une hypothèse singulièrement optimiste de Taine, le nombre probable ou possible de ses lecteurs? Pour un volume qui passe de mains en mains, combien d'autres qui restent enfouis dans l'ombre des bibliothèques, et que n'ont jamais lus ceux mêmes qui les ont achetés ! Enfin, lire n'est pas toujours comprendre; et l'on peut comprendre les idées d' autrui sans y adhérer. Si tout lecteur était un disciple, tous nos romanciers à la mode seraient chefs d'école : ce dont Dieu nous préserve ! Pierre Loti et Guy de Maupassant ont eu apparemment dix fois plus de lecteurs que Taine : parlerons-nous donc de l'influence exercée sur les idées de leur temps par Loti et par Maupassant?
Non, nous ne parlerons pas de l'action intellectuelle de Maupassant et de Loti ; mais nous parlerons de celle de Taine parce qu'elle nous est attestée, d'autre part, par presque tous ceux qui l'ont subie. Il y a trois ans, la Revue blanche, sans d'ailleurs prétendre à « dresser le bilan de cette influence », interrogeait pourtant à ce sujet quelques-uns des maîtres les plus écoutés du public, et publiait leurs réponses. L'enquête a donné de curieux et instructifs résultats. Les esprits les plus divers avaient été consultés : Mgr d'Hulst et M. Maurice Barrés, M. Boutroux et M. G. Monod, M. Pierre Janet et M. Lombroso, M. Tarde et M. de Vogué, etc. Tous, rendant hommage au génie de Taine, à son formidable labeur, s'accordaient à déclarer son œuvre considérable, et durable son in-
i. Renseignements pris à bonne source, à l'heure actuelle, il a été vendu plus de trente-trois mille exemplaires de l'Ancien Régime, et plus de douze mille exemplaires de V Intelligence.
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fluence: et presque tous reconnaissaient lui devoir quelque chose. « L'exemple d'une grande intelligence et d'une grande âme vouée toute à la recherche sincère de la vérité, écrivait M. Boutroux, sera en tout temps réconfortant et salutaire. C'est un des côtés par lesquels Taine nous a frappés d'abord. Il nous enseignait que la science n'est faite ni pour satisfaire nos désirs, ni pour les contrarier, mais pour trouver et démontrer la vérité : elle aussi est une religion. Les traces de cet enseignement sont indélébiles... » Et M. de Vogué: « La plupart de mes idées, même les plus opposées à celles de Taine, ne se présenteraient pas à mon esprit sous leur forme actuelle, elles ne se déduiraient pas avec les mêmes liaisons et le même ordre de preuves, si je n'avais point pratiqué ce maître. Le moule livré par le forgeron garde son pouvoir plastique sur des substances très différentes de celles que sa main y versa d'abord '. »
A ces témoignages il serait facile d'en joindre d'autres, tout aussi précis, tout aussi éloquents. N'est-ce pas M. Anatole France qui, au lendemain de la mort de Taine, nous confiait que « l'idée que la théorie des milieux pouvait n'être pas absolument vraie fut la seconde ou la troisième déception de sa vie2 »? Un autre, un économiste, M. Paul Leroy-Beaulieu, à l'occasion de la mort du grand écrivain, disait : « Son action ne s'enferma pas dans la philosophie, l'histoire, la critique; d'autres branches d'études subirent indirectement son influence. Nous aimons, nous-même, à le saluer comme un maître. Nous lui sommes infiniment redevable3. » Et hier encore, parlant de lui-même à la troisième personne, M. Emile Faguet s'exprimait
1. Revue blancheàu i5 aoùf, 1897, Enquête sur l'œuvre de H. Taine, p. 274, 292.