‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 5 sur 85 · PREFACE DE LA PREMIERE EDITION XIII · texte numérisé non relu

PREFACE DE LA PREMIERE EDITION XIII

qu'à mes veux, il n'exclut pas la responsabilité morale; bien au contraire, il la fonde; selon moi, les difficultés apparentes de la question sont toutes verbales; on ne fait pas attention au sens exact des mots nécessité, contrainte, initiative, obligation, etc. — Très probablement, je n'aurai pas la force d'écrire le traité de la volonté auquel il fait allusion; je suis trop vieux et trop fatigué pour porter ce dernier fardeau; je le laisse à d'autres plus jeunes.

J'ai pris la liberté de noter au crayon sur le manuscrit quelques rectifications ou indications peu importantes...

Bien cordialement à vous.

H. Taine.

Cette lettre fit naître en moi une pensée bien naturelle. Ces pages où le maître qui avait passionné ma première jeunesse avait bien voulu voir un portrait peut-être « flatté », mais reconnaissable de lui-même, pourquoi ne deviendraient-elles pas le point de départ d'une étude plus complète, plus approfondie, plus mûrie surtout, d'une véritable monographie en un mot? Et depuis cette époque, il ne s'est guère passé d'année où la réflexion, la lecture n'enrichît de quelque trait nouveau, de quelque nuance encore inaperçue l'image intérieure que je me formais du génie de Taine et de son œuvre. Moins de deux ans après le jour où, dans le simple raccourci d'une lettre familière, il faisait tenir cette sorte de testament intellectuel qu'on vient de lire, il nous quittait, et la mort, si cruelle depuis quelques années aux lettres françaises, comme pour nous consoler de nous l'enlever si tôt, faisait

surgir de toutes parts les témoignages émus de la reconnaissante admiration qu'il avait conquise, les preuves de plus en plus palpables du profond et large sillon qu'il avait tracé dans l'histoire des idées de son temps. Puis, quelques publications posthumes vinrent nous donner l'illusion que le grand mort était encore des nôtres, qu'il n'avait pas encore dit son dernier mot sur toutes les questions qui nous agitent et nous obsèdent. De tout cela, j'essayais de faire mon profit. De jour en jour, l'image que je portais en moi me semblait devenir plus vivante, plus exacte et plus nette. Aujourd'hui, je sens bien que le relief n'en pourrait plus guère que décroître. Telle qu'elle est, je voudrais essayer de la fixer sur la toile, du moins mal que je vais pouvoir.

Je sais les objections qui m'attendent. Eh quoi ! dira-t-on, moins de dix ans après la mort de Taine, tenter une étude d'ensemble sur cette œuvre considérable, aux aspects multiples et variés, n'est-ce pas bien téméraire, et même quelque peu chimérique? Est-ce qu'une foule de faits importants, essentiels, de documents révélateurs ne nous font pas, ne nous feront pas encore longtemps défaut, et comment, sans ces faits, sans ces documents, faire œuvre sérieuse de critique et d'historien? Et surtout, ne sommes-nous pas trop près encore de l'auteur des Origines? Est-ce que le recul, la perspective ne nous manquent pas pour le juger avec clairvoyance, avec sérénité, avec équité? Est-ce que son œuvre a produit toute la série de ses plus lointaines conséquences, et aurons-nous donc la prétention de prévoir et de prédire l'avenir?

Toutes ces objections sont très fortes, très spé-

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