‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 6 sur 85 · PREFACE DE LA PREMIERE EDITION XV · texte numérisé non relu

PREFACE DE LA PREMIERE EDITION XV

eieuses ; je me les suis souvent adressées à moi-même. Indiquer comment j'ai essayé d'y répondre, ce sera dire, en même temps, comment j'ai conçu ma tâche. Il est bien évident que cet « essai de monographie » ne saurait, en aucune façon, se présenter comme définitif. D'abord, il n'y a pas de monographie « définitive ». Quand bien même on entendrait par monographie une simple collection de faits ou d'anecdotes, une longue suite d'analyses, un copieux inventaire bibliographique, quel érudit pourrait se vanter d'avoir, sur un sujet donné, épuisé in seternum toutes les informations qu'il comporte? Les faits nouveaux, les textes inédits, les documents uniques, les éditions rares sortent tous les jours des archives, des bibiothèques publiques ou privées, — et jusqu'au jugement dernier, comme chacun sait, l'on découvrira des lettres de Voltaire. Mais si une « monographie » vraiment digne de ce nom consiste essentiellement dans la mise en œuvre personnelle de ces données toutes matérielles de l'érudition positive, dans une étude approfondie et dans une interprétation originale des ouvrages d'un grand écrivain, enfin dans un jugement motivé sur sa personne et sur son génie, sur son œuvre et sur son influence, comment le mot : « définitif » peut-il venir à la pensée et sous la plume de celui qui se rend loyalement compte des conditions mêmes de son entreprise ? Non seulement les données positives augmentent ; non seulement les esprits diffèrent de justesse et d'envergure ; mais les idées changent, mais les points de perspective se renouvellent. Telle portion d'une œuvre auprès de laquelle nos pères passaient inattentifs ou railleurs, au choc d'un esprit plus pénétrant, d'un

ESSAI SUR TAIXE

événement inattendu ou, simplement, de préoccupations nouvelles, s'éclaire tout à coup d'une vive lumière, se charge en quelque sorte d'un sens tout nouveau ; telle autre, au contraire, rentre dans l'ombre pour n'en plus jamais sortir. Chaque génération, pourrait-on dire, conçoit ses grands hommes à sa manière : elle a besoin, pour se les représenter, d'une « monographie » à son usage, qui durera autant qu'elle — et qu'on refera après elle. Nous ne parlons plus de Bossuet ni de "N oltaire comme l'on en parlait il v a un demi-siècle. Il fut un temps où les études de Saint-Marc-Girardin sur Rousseau paraissaient, suffisantes; et il y a trente ans, le Pascal que vient de nous donner M. Boutroux aurait quelque peu surpris les lecteurs de Renan et de Scherer.

Et, sans doute, il y a là, comme en tout, une question de mesure ; assurément, il est des monographies qui peuvent à bon droit être considérées comme à peu près définitives : par exemple, tel livre récent sur Du Bellay ' qu'on ne refera probablement jamais ; tout au plus en récrira- t-on quelques chapitres. Mais la même conscience et le même talent appliqués à Rabelais, à Calvin ou à Montaigne auraient-ils abouti au même résultat? Les très grands écrivains sont ceux qui ont agité les plus hauts et les plus vastes problèmes, problèmes insolubles peut-être, mais problèmes que l'humanité ne saurait se dispenser d'examiner bien en face, sans abdiquer toute noblesse et sans se renoncer elle-même, et problèmes, enfin, qui communiquent de

i. Joachim du Bellay, par Henri Chamard (Lille, Le Bigot frères, 1900).

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