‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 51 sur 85 · IMI.I knue · texte numérisé non relu

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de i83o, celle qui avait gagné les grandes batailles romantiques, et qui avait fait, ou accepté, ou subi la fortune de l'éclectisme, celte génération, nous l'avons vu, axait quelques justes raisons d'être mécontente du présent et inquiète de l'avenir. Elle avait su vaincre, mais elle avait abusé de la victoire. Elle avait lassé le public de son lvrisme débordant, de ses déclamations vagues, de son individualisme échevelé. Déjà elle avait vu se produire dans ses rangs des défections ou des retraites significatives. Déjà elle avait senti, parfois obscurément, parfois avec une douloureuse netteté, qu'une réaction violente et sans merci se préparait contre elle ; déjà elle avait pu en voir surgir d'éclatants symptômes. Les événements de 1848, le coup d'Etat du 2 Décembre avaient fait le reste. Hugo volontairement exilé, le noble Lamartine condamné à travailler vingt ans durant pour le libraire, Musset fini, vidé, Michèle! contraint de quitter les Archives et le Collège de France, Cousin rendu à ses platoniques amours nobiliaires et ne se survivant à lui-même que par les débris du « régiment » qu'il avait si durement dressé, tous les plus grands, les plus célèbres laissaient le champ libre aux nouveaux venus, et aux tendances nouvelles. Mais, comme bien l'on pense, c'eût été trop d'héroïsme de leur part d'accueillir avec faveur ces nouveaux venus, de faire fête à ces tendances nouvelles. Les ouvrages de ïainc ne paraissent pas avoir modifié, directement tout au moins, l'état d'esprit des coryphées du romantisme. Ou bien ils les ignorèrent, comme Musset, comme Lamartine, comme sans doute Hugo lui-même. Ou bien, ceux qui les lurent, comme Michelet, admirant peut-être, — le mot est de Nisard, — « l'horrible talent ' » de l'auteur, reconnaissant même en lui, à certains égards, l'un de leurs disciples.

i. Cité par A. Filon, le Peuple de Londres et le roman naturaliste (Débats du 27 octobre 1^97)-

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durent, j'imagine, surtout se plaindre, qu'on «leur prit leur moi* ». Ou bien enfin, comme Cousin, on lut Taine,mais pour le réfuter, ou plutôt pour en inspirer des réfutations. Car Cousin, on le sait, n'entra pas en lice lui-même, et ce furent ses élèves, Paul Janet et surtout Caro qui se chargèrent de la réponse. Caro fut dur pour Taine, et, je crois, injuste. Mais comme l'on sent, en le lisant, que la critique de Taine a déjà porté ses fruits! Comme la dialectique de Caro est plus serrée, plus précise que celle de Cousin, moins étrangère surtout aux questions scientifiques 2 ! Comme elle est plus avisée et plus pénétrante ! Comme sa doctrine est plus ferme et plus cohé-

i. « Ah ! qu'on me rende mon moi ! » disait Michelet quand on lui parlait de Darwin (Faguet, Dix-neuvième siècle, p. 3Ô2).

2. Dans un fort remarquable chapitre de VHist. delà langue et de la litt. française sur la Littérature scientifique au XIX' siècle (t. VIII, p. 646-647), M. Bernard Brunhes observe très justement que. tandis que des savants de haute valeur, tels que M. de Kreycinet et M. Berthelot, paraissent avoir entièrement ignoré le principe de Carnot et méconnu l'idée de la dégradation de l'énergie, Caro, l'un des premiers en France, s'est avisé (voyez notamment son livre sur le Matérialisme et la science) de tout ce que cette idée pouvait fournir d'arguments inattendus aux défenseurs des doctrines spiritualistes. Il y a dans les livres de Caro bien des pressentiments, bien des idées qu'on croit toutes nouvelles, et qui en réalité datent de lui. 11 a été la victime de la plus injuste des légendes, et peut-être aussi du rôle — toujours ingrat — qu'il a paru jouer en se faisant le porte-parole du « spiritualisme officiel ». Son article sur l'Idée de Dieu dans une jeune école : M. Renan et M. Taine a élé reproduit clans le Journal général de V Instruction publique et chu Cultes des 11 et i5 juillet 1867, et il était précédé de cette note suggestive : « Nous nous empressons de mettre sous les yeux de nos lecteurs un article de M. Caro, publié par la Revue contemporaine. Il nous semble utile de donner une grande ■publicité à cette élude pleine de hautes et nobles pensées, et remarquable par la plus saine critique. L'Université s'honore par de pareils travaux et par de pareils exemples. » Et puis, Caro eut aussi le tort de prendre quelquefois ses désirs pour la réalité. Le jour même où la Revue de V Instruction publique commençait la publication des Philosophes classiques de Taine, elle rendait compte d'une conférence que Caro, quelques jours auparavant (3o niai i855), était allé faire au Cercle artistique et littéraire d'Anvers sur ce sujet : la Renaissance du spiritualisme en France, dans la philosophie, dans l'art, dans la littérature. C'était ne pas prévoir les malheurs de très loin ; ou, si l'on préfère, c'était être de quarante ans en avance sur son temps, et prendre Anvers pour Besançon,

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