‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 58 sur 85 · I. IXFIJ ENCE · texte numérisé non relu

I. IXFIJ ENCE

elle est une philosophie '. Bien mieux, on peut dire qu'ils oui Ions la même philosophie historique, cl. L'idée générale qui se dégage de leurs travaux à tous, c'est bien, en politique et en histoire, celle de l'unité, de la continuité et de l'ancienneté de la tradition française. Restaurer celte tradition et en retrouver Ions les litres, ce n'était pas là rendre un mince service à une démocratie qui n'a déjà que trop de pente à croire qu'elle ne date que d'hier.

En littérature, il y avait, au lendemain de 1870, une œuvre parallèle et aussi urgente à accomplir. On sail avec quelle ardeur M. Brunetière s'y est tout d'abord consacré, avec quelle verve batailleuse d'orateur et d'écrivain, avec quelle science et quelle érudition, avec quelle force cl quelle habileté dialectique, avec quel talent enfin il a défendu contre tous ceux qui menaçaient d'en altérer l'intégrité, — romanciers, naturalistes, dilettantes, modernistes, impressionnistes, qui sais-jc encore ? -- la tradition nationale. Or, M. Brunetière, si différent de Taine qu'il soit à bien des égards, à bien des égards aussi, est un continuateur et un disciple de Taine. Il n'a jamais cessé de le proclamer « un des maîtres de la pensée contemporaine 2 », celui même « de la méthode de qui il était le plus profondément imprégné ou imbus3 »; et, tout récemment, il écrivait encore : « Si je crois avoir assez étudié Taine, — et même, en plus d'un point, l'avouasse/ lidèlemcnt non pas continué, mais suivi...1 » Goût cl passion des idées générales, de l'information précise et minutieuse, parfaite possession des ressources de la composition classique : en admirant ces qualités chez l'auteur de la Philosophie de l'art, M. Brunetière ne pouvait man-

1. Voir V Essai sur Tite-Live, où la théorie est déjà exposée toul au long.

2. Histoire et Littérature, 1. III, |>. 1.^7. .'!. Evolution de la critique, p. 240.

'1 Discours de combat, p. 71.

ÏO/l ESSAI sm TAINE

quer de chercher — et de réussir ■ — à se les assimiler. Mais de plus, c'est à lui qu'il a emprunté l'idée de transporter dans la critique les méthodes de l'histoire naturelle l, et c'est à son exemple qu'il a tenté « d'expulser de l'histoire de la littérature et de l'art ce qu'elles contiennent encore de subjectif, de constituer, en un mot, la critique comme science véritable ». Enfin, pour M. Brunetière comme pour Taine, et probablement à son école, la littérature et la critique n'ont jamais été « une fin en soi ». Vues d'un peu haut, les questions littéraires se sont transformées en questions morales, les questions esthétiques en questions sociales, et toutes ensemble en questions religieuses. Toutes ces questions, M. Brunetière les a prises au point où Taine les avait laissées, et, souvent avec les moyens et la méthode de Taine, il a essayé de leur faire faire un ou plusieurs pas de plus. Le célèbre article Après une visite au Vatican est la suite logique des pages de Taine sur l'Eglise, — et en même temps y répondent.

Autour de M. Brunetière, le contredisant sur quelques points, lui donnant raison sur d'autres, avec indépendance par conséquent, mais avec une égale activité et un égal talent, d'autres critiques ont combattu le bon combat de la critique classique et de la tradition nationale. AI. Faguet et M. de Vogué nous ont dit eux-mêmes tout à l'heure ce qu'ils croyaient devoir à Taine. Je ne m'étonne pas du tout que celui-ci se soit reconnu dans l'admirable lucidité, dans la vigueur hardie de simplification et d'abstraction, dans la puissance de reconstruction dont

i. Je relrouve même en germe la formule et la justification de la théorie de l'évolution des genres dans une phrase peu connue de Taine, que M. Brunetière a très probablement ignorée, mais qui n'en est peutêtre que plus intéressante : « Les genres de l'art, disait Taine, sont définis par la diversité des facultés qui le produisent et des hesoins qu'il satisfait. » (Article sur le Menandre de Guillaume Guizot, lîertie de l'Instruction publique du 10 mai i855).

L rNFLUENCE I QO

M. Faguel a fait preuve en ces étonnantes biographies intellectuelles qu'il nous a tracées de Chateaubriand et de Joseph de Maistre, de Calvin et d'Auguste Comle. M. de Vogué, lui, est tout d'abord allé demander aux écrivains russes les leçons d'idéalisme dont avaient besoin pour se renouveler nos romanciers et nos poêles : l'entreprise, au fond, ressemblait trop à celle dont Taine, vingt ou trente années plus tôt, avait donné l'exemple, quand il allait demander aux Allemands et aux Anglais des leçons de naturalisme, pour que l'historien de la Littérature anglaise ne vît pas l'un de ses héritiers dans l'auteur du Roman russe. D'ailleurs, celui-ci, par son style somptueux, coloré, éloquent, et où si aisément les idées, converties en images, se transforment, et s'élargissent en vastes et puissants symboles, devait lui rappeler un peu sa propre manière, et lui prouver par là même qu'il avait été lu et pratiqué avec profit. Quant à M. Jules Lemaître, s'il faut l'en croire, — et il faut l'en croire, — Taine ne paraît pas avoir eu une forte action sur lui : « J'admire beaucoup Taine, écrit-il, et j'ai dit pourquoi dans une Figurine du G'' volume des Contemporains. Mais je ne démêle pas bien quelle influence il a pu exercer sur moi. Evidemment j'ai senti, bien davantage, celle de Sainte- Beuve, de Renan et peut-être d'Anatole France1. » Mais ces lignes datent de quatre ans. Et depuis, n'est-il pas curieux d'observer que tous les maîtres de la critique contemporaine, M. Lemaître comme M. de Vogué, M. Faguet comme M. Brunetière se tournent maintenant, et de plus en plus, vers l'étude des questions politiques et sociales ? Tous, comme attirés el séduils par l'exemple de laine, comme désireux de rivaliser avec lui, de reproduire en eux son évolution, de compléter, de corriger peut être et d'achever son œuvre, nous les voyons appliquer à

r Rcrw hlanolie, ro-f. cit.

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l'examen de ces délicats problèmes le tact exquis, la pénétration critique, le sens délié des complexes réalités morales, en un mot « l'esprit de finesse » que leur a départi la nature, et qu'ils ont aiguisé par la pratique assidue des bonnes lettres. Or, dans cette voie, ils rencontreront, ils ont déjà souvent rencontré Taine devant eux. « La plupart des ouvriers de l'heure actuelle, écrivait il v a déjà dix ans M. de ^. ogiié, travaillent dans le profond sillon creusé par M. Taine avec ses Origines de la France contemporaine '. » Le mot est encore plus vrai aujourd'hui* s'il est possible. De plus en plus, les bons « ouvriers de l'heure actuelle » auront à examiner, à discuter les solutions proposées par Taine; s'ils y souscrivent, surtout s'ils s'en écartent, ils devront nous donner leurs raisons ; en tout cas, ils ne sauraient se dérober à son influence, et ce sera encore l'accepter que de le contredire.

A ces écrivains de combat, on peut en joindre aujourd'bui un autre qui, tour à tour poète, critique, voyageur, romancier surtout, a marqué sa place dans presque tous les genres qu'il a successivement ou parallèlement abordés. M. Paul Bourget est assurément l'un de ceux, il est peut-être celui sur lequel Taine a mis le plus fortement le sceau de sa pensée. De la génération qui a commencé' à produire après la guerre, il est peut-être le seul qui ait tout d'abord accepté Taine tout entier, l'auteur de l'Intelligence comme l'auteur de la Littérature anglaise, l'auteur de la Philosophie de l'art comme l'auteur des Origines.

i. Remarques sur V Erposition cln Centenaire, p. 222.

■>.. 11 n'y a, je pense, aucune indiscrétion à dire ici cpie l'étude que M. Bourget a consacrée aux Origines (elle a été recueillie dans les Eti'des et Portraits) a été trouvée par Taine si juste de ton, si pénétrante et si exacte, bref, il s'v est si parfaitement reconnu que, depuis les mémorables articles de Sainte-Beuve en 1807, aucun article ne lui avait fait autant de plaisir. Taine avait, comme on sait, pour M. Bourget une très vive affection, et la lettre qu'il lui écrivit à propos du Disciple, et qu'on publiera sans doute un jour, sera l'une des pièces capitales de son histoire morale.

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« Celui-là du moins n'a jamais menti », disait-il de lui avec admiration ; et il étudiait pieusement, respectueusement tous ses livres, et il l'expliquait avec une vigueur, une clarté, une pénétration incomparables. Ce culte ingénu produisit de remarquables résultats. Parlant des premiers ouvrages en prose de M. Bourget, avec une évidente exagération, mais non sans un certain fond de vérité, Scberer disait : « Formes de la pensée, procédés de l'analyse, marche du raisonnement, tours de style, on reconnaissait à cbacpie pas le disciple si pénétré de dévotion pour son maître qu'il en abdiquait sa propre personnalité. » Et il l'accusait d'avoir « transvasé, pour ainsi parler, son moi dans celui d'un autre1 ». Scberer voyait un peu gros, et l'on pourrait discuter ce jugement, ou, pour mieux dire, cette impression légèrement superficielle. Mais que M. Bourget ait dû à Taine « le plus essentiel de ses idées et le meilleur de sa méthode 2 » , c'est ce qu'on ne peut nier; et aussi bien, l'aveu est de lui. D'abord, c'est Taine qui a fait du jeune écrivain avant tout un psychologue ; c'est lui sans doute aussi — avec Fromentin peut-être — qui, par ses livres plutôt peut-être que par ses conseils, lui a persuadé d'employer son talent à écrire surtout des romans, et d'y transporter tous les procédés et toutes les préoccupations qu'il avait lui-même introduits dans la critique : on sait quelle place tiennent dans les romans de M. Bourget les idées de « race », de « milieu » et de « moment » ; on sait avec quel soin consciencieux d recherche la « faculté maîtresse » de ses héros et nous en fait suivre les lointains effets : M. Bourget « prépare » et « construit » ses personnages comme Taine les auteurs dont il entreprend l'étude, et il nous donne un peu l'idée

i. E. Seherer, Etudes critiques sur la littérature contemporaine, t. \, p. iGo.

■>.. Paul Bourget, l'Arbre de M. Taine (Figaro du 7 novembre i^%). — Voyez aussi la dédicace d'André Cornélis.

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de ce qu'aurait pu être Taiue romancier. Enfin, sans parler d'autres conceptions communes au maître et au disciple, — leurs sympathies anglo-saxonnes, leurs velléités aristocratiques par exemple, — c'est bien dans l'historien des Origines que M. Bourget a puisé la plupart de ses théories sociales, en particulier les tendances décentralisatrices qu'il a manifestées dans ses derniers écrits. — Mais la méthode d'observation scrupuleuse préconisée par Taine, et si bien suivie par l'auteur d'Outre-Mer, devait avoir chez ce dernier des effets qu'il n'était pas très facile de prévoir. D'esprit plus souple que son maître, plus capable de se déprendre, au contact des faits, de ses idées à priori, plus éprouvé peut-être aussi par la vie, et puis, venu plus tard dans un inonde plus vieux, il devait partager moins longtemps quelques-unes des illusions que, nous l'avons vu, Taine avait gardées jusqu'au dernier jour. M. Bourget est peut-être le premier qui, — il y a. près de vingt ans de cela, — ait parlé de « la banqueroute de la science J ». Et depuis, parmi quelques fluctuations et quelques retours en arrière, un lecteur prévenu peut maintenant retrouver dans ses livres les étapes successives d'une pensée qui, au fond, a toujours été obsédée par le problème moral et religieux, — ainsi qu'en témoigne éloquemment la Préface, désormais célèbre, où, s'autorisant encore de Taine, l'auteur du Disciple proclamait récemment l'efficacité de ce qu'il appelait l'apologétique expérimentale.

i. «Je n'ignore pas, fuit dire M. Bourget à l'un des deux interlocuteurs qu'il met en scène, je n'ignore pas que la science recèle un fond incurable de pessimisme, et qu'une banqueroute est le dernier moi de cet immense espoir d^ noire génération, — banqueroute des aujourd'hui certaine pour ceux qui ont mesuré l'abîme de celle formule : f Inconnaissable. 11 y a un principe assure de désespoir dans la définition même de la méthode expérimentale, car, en se condamnant à n'atteindre que îles faits, elle se condamne du coup au phénoménisme final, autant vaut dire au nihilisme. » (Science et Poésie, dialogue, Etudes et portraits, t. I, p. 202). Le dialogue est daté de janvier 1 883.

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Romanciers, critiques, historiens', sur la plupart de ceux qui ont remué des idées au lendemain de la grande crise française, l'action de ïaine s'est fait sentir. En a-t-il été de même des philosophes? A première vue, il parait dillicile de lui attribuer la moindre part dans le mouvement idéaliste qui, de pins en plus, semble emporter la pensée contemporaine. S'il est facile de retrouver sa trace dans les travaux de M. Ribot et de M. Pierre Janet2, on ne voit pas très nettement ce que des penseurs tels que M. Lacbelicr et M. Renouvier, Guyau et Secrétan ont pu lui devoir. Tout au plus pourrait-on dire que l'ensemble des préoccupations qui ont dicté à Taine les Origines de la France contemporaine correspondait trop bien à celles qui agitaient l'esprit de nos philosophes, pour que ceux-ci n'en

i. On ne saurait tout dire, et l'on entend bien cjne je n'ai pas eu la prétention « d'épuiser » le vaste sujet que j'abordais dans ce dernier chapitre. J'ai seulement voulu étudier avec quelque détail un certain nombre de « cas » qui m'ont paru intéressants, significatifs et représentants d'une foule d'autres. Mais l'intluence de Taine n'a pas été confinée dans le cercle nécessairement un peu étroit où je me suis volontairement enfermé ; son action ne s'est pas exercée que sur les seuls écrivains dont il a rie question plus haut. 11 serait, je crois, assez facile d'en retrouver la trace aisément reconnaissable dans les œuvres de M. Gaston Paris et de M. Georges Perrot, de MM. Alfred et Maurice Croiset, de feu Louis Courajod et de M. Boutmy, de M. Sully Prudhomme et de M. Gebhart, etc. Par exemple, qu'on lise, dans le livre de M. Gebhart sur les Origines de la Renaissance en Italie, le chapitre intitulé Formation de l'âme, italienne : c'est là un morceau de psychologie historique comme on n'avait pas l'idée d'en écrire avant Taine ; style à part, c'est la méthode et c'est l'esprit qui oui présidé à la conception de V Histoire de la littérature anglaise, et l'on croirait lire un chapitre d'une Histoire de la littérature italienne écrite par l'auteur des Essais de critique et d'histoire. Et j'aurais aimé aussi à esquisser l'histoire intellectuelle et morale du délicat d pénétrant poète du Zénith et du Bonheur, et à montrer quels intéressants rapports elle présente avec l'évolution personnelle de Taine.

2. « Le livre de Taine sur V Intelligence, déclarait M. Pierre Janet, a été mon livre de chevet quand j'étais élève à Louis-le-Grand, dans la classe de philosophie, et depuis il est resté un des livres que j'ai relus le plus souvent ; c'est vous dire que son influence a été grande sur mon travail. — Je souhaite que cette influence me guide encore et nie permette d'écrire, d'une façon (pie Taine eût approuvée, quelques fragments de ce livre sur la volonté qu'il nous avait promis et qu'il n'a malheureusement pas pu nous donner. » {Revue blanche, art. cit.).

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fussent pas encouragés, soutenus, et comme affermis dans leurs espérances; et ainsi, en leur préparant des lecteurs, et peut-être des disciples, Taine aurait contribué à » la renaissance de l'idéalisme ». Mais peut-être pourrait-on aller plus loin encore. ?\'est-ce-pas M. Fouillée qui, étudiant « les origines du mouvement idéaliste », et rencontrant sur sa route « le naturalisme doctrinaire » de Taine, observait — bien profondément, selon moi, — qu'il « était moins dogmatique qu'il ne le paraissait », et qui ajoutait : « Taine devait être de ceux qui favorisèrent le mouvement idéaliste, parce qu'il avait en lui-même préparé la voie dans son beau livre de V Intelligence P1 » Et M. Boutroux écrivait à son tour : « Il est probable qu'en métaphysique il n'a pas seulement contribué au développement du mouvement positiviste, mais que, par le mélange de spéculation et d'observation qui caractérise son œuvre, par la disproportion visible de ses prémisses et de ses conclusions, il a amené plus d'un esprit à réagir contre le positivisme, et contribué, indirectement, à la renaissance de l'idéalisme2. » On ne saurait dire mieux, et plus juste ; et ce sont là des témoignages trop peu suspects pour qu'on ait le droit d'en priver la mémoire d'IIippoKle Taine...

Allons-nous poursuivre? Essaierons-nous de savoir ce que pensent de Taine ceux qui eurent vingt ans vers 1890, ou bien ceux qui, peut-être un peu plus âgés, ont commencé à écrire à celle même époque, en un mot la génération littéraire qui commence a affleurer à la lumière!' Il serait sans doute un peu téméraire de vouloir trop préciser. On entrevoit bien cjuc les symbolistes ont dû ne pas étudier sans profit le style de l'auteur de la Littérature anglaise. Plus sûrement encore, on reconnaît son influence, le plus

1. A. Fouillée, te Mouvement idéaliste etla réaction contre la science positive (Alcan, 1896, p. xti),

2. Revue blanche, art. cit. — M. Faguet (Politiques et moralistes, 3e série, p. 3i3) fait une observation analogue.

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souvent croisée avec celle de M. Brunetière, sur les derniers venus de la critique, sur E. Hcnncquin, sur MM. Doumic, Lanson et Texte. Enfin, l'écrivain qui, il y a une dizaine d'annéce, passait pour « le prince de la jeunesse », M. Maurice Barres, a dit trop souvent, dans les Déracinés, et ailleurs, ce qu'il a dû à Taine, pour qu'il n'hait pas lieu de recueillir son témoignage. « Comme éducateur, a-t-il écrit quelque part, et pour nous communiquer l'ensemble des connaissances au point où l'observation et l'expérimentation les avaient menées en 1870, M. Taine me semble incomparable. Quelques objections respectueuses que j'oserais adresser à cet bonnète homme ne me viennent qu'après que je me suis placé, grâce à son aide, au plan dont ses méthodes d'exposition nous ont facilité l'abord1. » Il se pourrait qu'en s'exprimant ainsi M. Barrés eût parlé au nom de la plupart des jeunes Français qui ont maintenant de trente à quarante ans.

Certes, quelques-uns d'entre ceux-là sont assez loin d'accepter sur tous les points les solutions que leur a proposées Taine. Ils ont lu d'autres livres que les siens, et ils ont réfléchi sur les choses et sur eux-mêmes. En politique ou en sociologie, ils sont tentés de trouver que l'individualisme anglo-saxon a peut-être trop séduit l'historien des Origines et, plus d'une fois, l'a entraîné un peu au-delà de la vérité. Ils n'acceptent, par exemple, qu'avec d'extrêmes réserves ses vues décentralisatrices. Us estiment qu'en pareille matière on ne saurait procéder avec trop de prudence, et qu'à une époque .où les autres nations de l'Europe tra-

1. Redite blanche, art cit.. — Dans ce même article, M. Tarde définissait en ces termes, qui me paraissent la vérité même, l'action exercée par Taine sur la pensée de son temps : « On lui «loi I en grande partie le renouvellemenl de la critique littéraire, la psychologie physiologique, l'orientation des études philosophiques dans un sens plus scientifique el plus substantiel, ta tendance sociologique même de l'heure présenté. >> Et M. Faguefc (llist. de la langue, etc., p. 397), ilisail à son (our : <( Il a exercé pendant vingt ans environ ehez nous l'empire que Speneer a en dans les pays de. langue anglaise. ))

vaillent si activement à constituer ou à achever leur unité, s'enferment si jalousementdans leurs frontières respectives, se resserrent en quelque sorte sur elles-mêmes, la France se doit de ne pas défaire avec une légèreté coupable l'œuvre pour laquelle tant de générations ont dépensé sans compter le plus clair de leur or et le meilleur de leur sang ; la patrie française valait bien tous ces sacrifices ; ne la détruisons pas de nos propres mains ' ! — Et de même, dans son horreur légitime du jacobinisme, Taine n'a-t-il pas restreint outre mesure les droits de l'État - ? Des droits, à dire vrai, il ne lui en reconnaît aucun : il ne lui attribue que des devoirs. Cela est assurément excessif. Quand l'État représente vraiment la nation, il a tous les droits de la collectivité. Il est telle et telle réforme que lui seul peut accomplir, et, parmi cette « poussière d'hommes » que sont devenues les sociétés modernes, il est la seule sauvegarde des faibles contre les forts, le seul régulateur de la « concurrence vitale » . Quel est le « citoyen » qui ne renoncerait à une minime partie de ses prétendus « droits » pour diminuer autour de lui la misère, et rendre un peu moins illusoire ce mot de justice sociale que tout le monde aujourd'hui prononce, et que si peu ont réellement gravé dans le cœur ?

Mais de toutes les théories de Taine, celle qu'il parait le plus difficile d'admettre, c'est sans aucun doute sa con-

i. A mon avis, sur cette question si délicate et si complexe de la décentralisation, on ne saurait rieD lire de plus fort et de plus précis que l'admirable étude de M. Faguet intitulée Décentralisateurs et Fédéralistes dans ses Questions politiques (A. Colin, 1899). Ce morceau, comme du reste la plupart de ceux qui composent, le volume, — et celui qui l'a suivi, sous le litre de Problèmes politiques du temps présent (Colin, iijoi) — me parait un chef-d'oeuvre de bon sens vigoureux et lucide. Je ne crois pas qu'on puisse apportera l'étude de ces difficiles problèmes un esprit plus libre, plus dégagé de tout parti pris, et en même temps un sentiment plus lin et plus juste du réel, du possible et du souhaitable.

2. Voir là-dessus la lin de l'étude de M. Boutmy sur Laboulaye. Il y a là deux pages qui, avec quelques autres de M. l'aguet, sont peut-être ce que l'on a écrit de plus ferme et de plus juste contre l'individualisme en matière politique et sociale.

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