L INFLUENCE
ception de la science. D'abord, la Science n'existe pas : il n'y a que des « sciences » particulières, qui peuvent bien, sur certains points, communiquer entre elles, mais qui, à l'ordinaire, diffèrent les unes des autres par leurs méthodes comme par leur objet. Voit-on beaucoup de points de contact entre l'analyse mathématique et la physiologie? ( les sciences spéciales se rejoindront-elles d'ailleurs un jour? Formeront-elles comme un corps inébranlable de certitudes où l'humanité future trouvera l'explication totale de l'univers ? Bien hardi qui oserait l'affirmer. Bien plus hardi encore celui qui voudrait induire des données actuelles ce que pourra être cette explication dernière. Des groupes défaits reliés par des séries d'hypothèses auxquelles les vrais savants n'attribuent qu'une valeur toute conventionnelle et toute provisoire1, c'est à quoi se réduisent les plus avancées de nos sciences actuelles. Des hypothèses échafaudées sur ces hypothèses, voilà notre philosophie des sciences. Ployable aux théories métaphysiques les plus opposées, cette philosophie, bien loin d'être un corps de certitudes, n'est pas même un corps de probabilités2. Supposons même achevée, constituée in ceternum la
i. Voir P. Duhem, Quelques réflexions au sujet de la physique expérimentale (Revue des questions scientifiques, juillet i8g4), et peut-être surtoul les études si décisives et si hardies qu'un jeune savant doublé d'un vrai philosophe, M. Edouard Le Roy a publiées dans la Revue de Métaphysique en 1899, 1900 el 1901 sous ce titre : Science et phi/osoj)hie et Un positivisme nouveau. Voir aussi du même écrivain la Science positive et les philosophies de la liberté dans la Bibliothèque du Congrès international de philosophie de 1900. Renan disait avec raison de M. Lachelier qu'il était « l'inventeur du mouvement tournant philosophique le plus surprenant des temps modernes depuis Ivani ». On dira peut-être un jour de M. Le Roy qu'il est — avec M. Bergson — l'inventeur du mouvement tournant philosophique le plus surprenant qu'il y ait eu depuis M. Lachelier et M. Boutroux.
■<.. Cette idée n'a pas été entièrement étrangère à Taine : « J'ai sauté d'un bond, écrivait-il un jour, par-dessus le scepticisme. Le voilà qui revendique sa part, et qui me dit que, hors lis mathématiques, nos sciences ne sont que des probabilités. » (Lettre inédile à Edouard de Suckau, S mai liSÔ'i). Un peut d'ailleurs se demander si c'est bien là du « scepticisme » ; et le mot de Pascal me revient à l'esprit : « 11 faut savoir douter où il faut, assurer où il faut en se soumettant où il faut. i>
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science de la nature : restera à constituer la science de l'homme ; et entre les deux, on peut dès maintenant affirmer qu'il n'y a aucune commune mesure. Quels rapports l'avenir pourra-t-il bien découvrir entre la géométrie et l'exégèse? Et même, comme on a tort de parler de « science » de l'homme et de « sciences » morales ' ! Réservons donc ce nom de « science » à la science positive2. Ne laissons pas croire que nous confondons sous le même vocable deux « ordres » ditférents. Taine est là pour nous mettre en garde contre cette « confusion des genres » et pour nous avertir qu' « il n'y a pas de pire confusion ». Surtout, ne laissons pas croire que nous n'usons de la science que pour authentiquer nos conjectures, nos désirs ou nos rêves; gardons-nous de paraître lui vouer un culte intéressé, et, par respect pour elle, ne lui demandons pas de projeter sur nos préférences métaphysiques l'ombre de ses certitudes. La science est toute-puissante dans son domaine, et ce domaine est immense. Mais qu'elle s'y tienne; qu'elle en défende jalousement les approches; qu'elle ne permette pas aux esprits prévenus ou chimériques d'anticiper, d'escompter et de confisquer ses conclusions. Surtout,
i. Je trouve celle idée exprimée avec une force et une concision saisissantes dans une page récente de M. Faguet, précisément sur Taine : « Il est. possible, il est probable même que la critique est, comme toutes les sciences qui s'appliquent à l'humanité, une science toujours en partie conjecturale, c'est-à-dire un savoir plutôt qu'une science, une connaissance incomplète qui est mêlée d'art et de science ; qui sait jusqu'à un certain point ; ensuite a des intuitions ; ensuite suppose ; ensuite imagine ; et enfin est destinée à se rapprocher toujours delà science sans l'atteindre jamais. » (Histoire de la langue et de la littérature française, A. Colin, 1900, t. VIII, p. 3a5).
3. Répondant au discours de réception de M. Gaston Paris à l'Académie française (28 janvier 1897), M. Joseph Bertrand se refusait à désigner du même mot la méthode usitée dans les sciences de la nature et celle qui est employée par la critique historique et philosophique ; l'une est vraiment scientifique, disait-il : l'autre est simplement savante, et ce n'est pas précisément la même chose. Et il ajoutait bien finement. : « La langue française est assez riche pour ne pas imposer le même nom à des génies opposés, ou tout au moins à des aspirations dissemblables. »