‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 60 sur 85 · I. IM'I.I r.\< i · texte numérisé non relu

I. IM'I.I r.\< i

qu'elle n'écoule pas ses flatteurs; qu'elle ne se croie pas appelée à fonder une morale; qu'elle n'ait pas l'enfantillage de se transformer en religion : « cela est impossible, et d'un autre ordre », comme disait Pascal. Et c'est Pascal qui disait encore : « De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée... De tous les corps et esprits, on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité. » Rien de plus profond et rien de plus vrai. — - Au delà et au-dessus de 1' « ordre » de la nature qu'étudient la, ou plutôt les sciences positives, s'élève et s'étend Y « ordre » proprement humain : dans ce domaine de la psychologie et de l'histoire, de l'art et de la sociologie, de la philosophie enfin, les méthodes positives, Taine est là pour le prouver, sont foncièrement inefficaces ; on peut les y transporter; elles auront quelque prise sur ce par quoi l'homme rentre dans la nature, non sur ce par quoi il s'en distingue, c'est-à-dire sur ce qui fait l'homme. Enfin, au-dessus de 1' « ordre » humain, le complétant et le couronnant en quelque sorte, lui donnant tout son sens et tout son prix, f « ordre » moral et religieux. « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. » Ici, la méthode expérimentale et la méthode déductive n'ont plus leur raison d'être1.

i. « Qu'est-ce qu'une religion, a dit admirablement M. Gaston Paris, qu'est-ce qu'une religion qui n'admet pas l'intervention de Dieu dans la vie, qui, par conséquent, ignore la prière et qui ne promet pas une vie future pour réparer les injustices de celle-ci ? Tant qu'il y aura des âmes qui ne pourront pas se contenter de la science ou plutôt de Yignorance humaine, qui ne pourront pas se résigner à naître pour mourir et à mourir sans savoir pourquoi, elles n'appelleront religion (pie ce qui leur donnera une explication du monde et une promesse de bonheur infini. En mettant fin au messianisme terrestre, en proclamant que son royaume n'est pas de ee monde, le christianisme a détaché à tout jamais la religion de la science et de la politique ; il lui a cri',' un domaine propre qui existe désormais en dehors et au-dessus des autres, et le seul où elle soit vraiment elle-même. » (Penseurs et poètes, p. 32-33). M. Faguet a bien raison de vouloir placer cette page en noie à quelques-unes des Pensées de Pascal.

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Et ceux qui, au nom d'une science qui n'est pas faite encore, mêlant les genres, confondant les ordres, brouillant les points de vue, persisteraient à vouloir « introduire la religion dans la science », ou' inversement, « la science dans la religion », faudrait-il, aujourd'hui surtout, après tant de mécomptes successifs, hésiter avec Pasteur à les appeler « des esprits faux »?

Voilà donc quelques points, entre autres, sur lesquels il semble malaisé d'accepter les enseignements de Taine. Mais en revanche, sur combien d'autres, il nous a prodigué des leçons fécondes, et des exemples qui ne seront pas perdus ! Je ne parle pas de sa noble vie consacrée tout entière à la recherche implacable du vrai, de son patient et infatigable labeur, de sa douceur stoïque à supporter des critiques qui, plus d'une fois, l'ont fait souffrir, enfin de la croissante préoccupation morale et sociale qui, au dire de ceux qui l'ont bien connu, se trahissait dans les dernières années de sa vie par des angoisses intérieures rappelant de très près celles de Pascal, et qui, après le lui avoir inspiré, a si souvent percé dans son dernier livre. Car on peut tirer de son œuvre des leçons plus précises encore. Nous ne croyons guère avec lui qu'on puisse expliquer par les « grandes pressions environnantes », par la « race », le « milieu » et « le moment » la supériorité des Grandes œuvres de l'art et de la civilisation humaine. Néan-

moins, nous tenons un grand compte de ces données qu'il a mises si fortement en lumière; nous ne nous flattons 'plus maintenant de penser uniquement par nous-mêmes, et, après l'avoir lu, nous sourions des prétentions de ceux qui, à l'exemple de Descartes, s'imaginent pouvoir faire table rase de tout ce que leurs pères ont pensé avant eux; nous lui savons gré de nous avoir montré que les grands hommes ne sont pas des « superhommes », qu'ils ne sont pas des isolés dans leur temps et dans la longue série des générations successives, et que. bien loin de ressembler au

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Moïse de Vigny, au héros « puissant et solitaire », ils ne sont grands que de toutes les velléités diffuses qu'ils synthétisent et qu'ils expriment, que de tous les avortements obscurs qui ont précédé leur naissance, que de tous les efforts aveugles des « ouvriers innombrables qui travaillent sourdement et tissent la trame infinie de l'histoire ». « Tels ([ne des Ilots dans un grand fleuve, nous avons chacun un petit mouvement, et nous faisons un peu de bruit dans le large courant qui nous emporte; mais nous allons avec les autres et nous n'avançons que poussés par eux. » Comme Pasteur en physiologie1, Taine nous a fait comprendre le rôle des « infiniment petits » en histoire; dans le présent, il nous a fait voir la survivance du passé, et la préparation lente et laborieuse de l'avenir. C'était restaurer la tradition sur ses vraies bases, et nous donner par les faits la plus éclatante leçon de solidarité sociale.

Mais son œuvre comporte un autre enseignement, non moins précieux, non moins fécond, et qui, ce semble, est en voie de porter ses fruits. Se défier des idées toutes faites et des formules retentissantes, étudier les faits avec conscience, avec méthode, passer toutes ses conceptions abstraites au crible de l'expérience, éviter les conclusions trop hâtives et les jugements précipités, être modeste, n'avoir qu'une confiance limitée en son sens propre, croire que les questions spéciales exigent des études et une compétence spéciales, qu'on ne s'improvise pas plus homme d'Etat que chimiste; mais pour cela, ne pas se croire tenu d'abdiquer toute pensée, toute initiative et toute chaleur d'âme; au contraire, ces faits epic l'on rassemble et que l'on étudie curieusement, en rechercher le sens intime et lâcher d'en dégager la loi générale, ne s'arrêter cpie lors-

i. Voir la belle étude que M. E.-M. de Vogué, dans son livre Devant le. siècle (A. Colin, 1896), a intitulée le Legs philosophique (le Pasteur, et aux Appendices, l'admirable fragment du polypier.

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qu'on l'aura découverte ; mais alors, cette vérité une lois trouvée, l'embrasser avec ardeur, s'y livrer avec enthousiasme, la répandre avec passion: travailler, en un mot, de toute son activité et de tout son pouvoir à faire sortir l'idéal du réel : si c'est bien là l'impression dernière que l'on emporte d'un long contact avec Taine, on ne voit pas de conseil qui soit mieux adapté aux besoins el aux aspirations des générations nouvelles. Et c'est sans doute pourquoi elles reconnaissent en lui un maître dont la pensée, dont le souvenir cl dont la gloire ne les quitteront pas de sitôt.

CONCLUSION

« Penser, surtout penser vite, est une fête. L'esprit y trouve une sorte de bal ; jugez de quel empressement il s'y porte '. » Ce mot de Tainc me paraît si caractéristique, il rend si bien compte de la nature et des limites de son 2;énie, des mérites et des lacunes de son œuvre, qu'il me suffira presque de le rappeler pour résumer les pages qu'on vient de lire.

Comme le lui avait prédit A acberot, dès l'Ecole normale, Taine a vécu pour penser. « J'ai besoin de penser, disait-il, comme mon estomac a besoin de manger2. » Peu d'esprits, certes, ont pins joui des idées, ont pris plus grand plaisir à les inventer, à les manier, à les enchaîner, à les suivre où elles le conduisaient, à en composer de subtils et puissants assemblages. Mais, à la différence de quelques autres, il voyait dans ce jeu non seulement le plus noble emploi de l'intelligence, mais encore, mais surtout le plus utile pour ses semblables et pour lui-même. 11 était le contraire d'un dilettante ou d'un sceptique. Il avait littéralement une âme de croyant. « Si l'on veut comprendre une œuvre d'art, écrivait-il, il faut y croire3. »

i. Histoire de la littérature anglaise, éd. actuelles, t. III, [)• 2-'i. 2. Lettre inédite du 3 juillet 1870.

•V Introduction au livre The Hundred yreatest men, vol. II (Londres. 1879).

ESSAI -I li TA1NE

\ oilà pourquoi il a cru à la Science, à sa compétence absolue, à son efficacité souveraine, avec une candeur, avec une ferveur mystique qui sont vraiment touchantes de la part de ce haut et ferme esprit. — « Et ensuite? » demande un des héros de M. Bourget, croyant sincère et candide, à un dilettante, qui vient de lui exposer sa conception de la vie, son hesoin et sa passion de tout comprendre. — « // n'y a pas d'ensuite à la pensée », répondit le jeune homme, « c'est une déhanche comme une autre, et c'est la mienne. » 11 faut dire à l'honneur de Taine que ce singulier état d'âme lui fut toujours étranger, et lui eût été justement odieux.

Seulement, il a pensé trop vile. Il a été trop presse d'avoir un svstèmc, et de trop bonne heure, avant que des réflexions, des lectures suffisantes, avant surtout que l'expérience de la vie et des hommes n'eût fait son œuvre, il en a arrêté, il en a accepté plutôt d'autrui les lignes directrices et les thèses fondamentales; et, ces postulats de sa doctrine une fois lixés, jamais plus depuis il n'en a sérieusement vérifié les titres. Dans son ardeur juvénile et dans sa noble impatience à se former des convictions doctrinales et à se créer une « croyance », il avait embrassé comme « évidentes » des idées dont la clarté n'était faite que de leur excessive simplicité. Les idées trop simples risquent fort d'être des idées étroites ou des idées fausses : la réalité n'est pas simple; il faut pour lui arracher son secret plus d'une méthode : il v faut une complexité d'esprit et une fertilité d imagination qui puissent rivaliser de ressources avec ce Protée insaisissable, aux formes changeantes et ondoyantes, qu'il s'agit d'étreindre et d'expliquer. Croyance à l'universel déterminisme, à la parfaite « adéquation » de la philosophie et de la science, à l'opposition absolue, irréductible entre l'idée religieuse sous sa forme catholique et la science moderne, voilà quelquesuns des principes que, sous l'empire de Spinoza et de

CONCLUSION

Hegel, Taine, à vingt an-;, avait acceptés comme si évidents, qu'il ne s'est plus guère soucié d'en contrôler le bien fondé. Le mal n'eut pas été grand si son génie l'avait porté vers les sciences de la nature : un savant, dans son laboratoire, peut avoir telles théories spéculatives qu'il lui plaira; ses expériences et, partant, ses découvertes n'en seront nullement compromises; et même, l'on peut soutenir cpie des convictions résolument déterministes l'aideront plutôt qu'elles ne lui nuiront, à trouver les lois des phénomènes qu'il étudie. Mais en art, en critique, en histoire, il n'en va plus tout à fait ainsi. A l'entrée de ce nouveau domaine, les pouvoirs de la méthode expérimentale, de l'esprit géométrique expirent; c'est ici le règne de la contingence et de l'esprit de finesse. Et si Taine avait pu*tcnir l'audacieuse gageure qu'il avait faite avec luimême, s'il avait appliqué là sa méthode inexorable, son inflexible déterminisme, il n'eût été cjue le plus paradoxal des esprits systématiques. Il ne s'y est, du reste, que trop longtemps efforcé.

Et cependant, « il est très grand ». Ce mot de M. Jules Lemaitre restera, je crois, sur l'auteur de la Littérature anglaise et des Origines, le jugement même de la postérité. Cela tient d'abord à ce qu'il fut un des maîtres les plus incontestés de la langue. La forme d'art qu'il s'est créée pour y couler sa pensée est si personnelle, il y a si bien mis sa marque propre, qu'on la reconnaît entre mille autres : une page de Taine n'a pas plus besoin d'être signée qu'une page de \ oltaire ou qu'une page de Chateaubriand. C'est peutêtre à cela, cpiand on y songe, qu'on reconnaît un grand écrivain. Certes, il y a en français des styles plus aisés, plus séduisants, plus spontanés peut-être que le sien. Mais il n'y en pas de plus éclatant, de plus dominateur, de plus pressant. Il nous prend, à la fois, par les yeux et par l'esprit. Je ne connais, peut-être, en notre langue cpie Pascal pour parler mieux et avec plus de succès à l'intelligence et à

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l'imagination tout ensemble. Renan s'insinue davantage: Taine, du premier coup, s'empare de son lecteur. Même quand on lui résiste, on ne peut s'empêcher d'admirer ce riche déploiement de pensées fortement liées et d'images sans cesse jaillissantes, ce mouvement rapide et continu qui soulève et emporte tout, ce souffle puissant, large, élevé qui semble résonner à travers un clairon d'airain, cette fécondité inépuisable d'invention verbale, et, par dessus tout, cet enthousiasme, celle verve poétique, ce besoin passionné de persuader, de convaincre, de ravir l'adhésion de l'intelligence et d'obtenir l'assentiment de la volonté. Penseur vigoureux et hardi, pour la force, l'originalité et l'ampleur de la pensée abstraite, il a eu chez nous, cela est certain, des égaux et des maîtres. Ecrivain, il a eu des égaux sans aucun doute; je ne crois pas qu'il ait eu des supérieurs.

Mais, plus encore que son style, ce qui l'ait la vraie grandeur de Taine, c'est qu'il eut une âme très noble, et, quelque effort qu'il ait fait pour ne pas mêler sa personne à son œuvre, on sent sa personne à travers ses livres. Ils sont rares ceux qui laissent une œuvre considérable et justement admirée, et dont on peut dire que les écrits donnent une idée insuffisante et imparfaite de l'âme qu'ils recouvrent et qui les fait vivre. Taine fut du petit nombre de ceux-là. Chez lui, l'homme fut supérieur à l'œuvre. Et heureusement, l'homme s'est involontairement trahi dans son œuvre. Il y a mis son incomparable sincérité, cette sincérité qu'on sent si entière et si absolue, qu'on lui pardonne jusqu'à ses plus graves erreurs. Il y a mis sa touchante et scrupuleuse probité, cette probité qui fut si parfaite en lui qu'on a voulu en faire sa « faculté maitresse », et qu'en tout cas elle a fini par effacer presque tous les inconvénients du système qu'il avait conçu.

En effet, s'asservissant tout le premier à la méthode d'observation minutieuse et précise dont il n'a cessé de

CONCLUSION

prêcher l'observance, il a laissé, — moins complètement que d'autres, mais aussi complètement que sa nature d'esprit et que son système le lui permettaient, — il a laissé, nous l'avons vu, les laits qu'il étudiait déposer en lui, si l'on peut dire, le Fond de vérité objective qu'ils comportent; par ce biais, la réalité a fait comme irruption dans lesvstème; le système était brisé, et avant que le philosophe n'eût le temps de reforger sur elle les « nœuds d'airain » dont il avait chargé sa pensée, celle-ci, reprenant contact avec le réel, s'enrichissait de mille aperçus nouveaux et féconds, s'affinait, se précisait et s'élargissait en tous sens. Et c'est ainsi que ce dur logicien a pu être, presque malgré lui, un critique, un historien, un esthéticien et un moraliste de 1res haute valeur. D'autre part, la vie, la réflexion, l'étude opéraient en lui cette lente et subtile transformation intime qu'elles opèrent chez Ions les hommes. Trop consciencieux pour ne pas tenir compte de ces progrès de l'expérience, il évoluait donc : il évoluait pour ainsi parler à l'intérieur de son système ; et quand celui-ci, décidément trop étroit, finit par éclater sous la poussée du dedans et sous la pression croissante du dehors, sans doute, Taine y était attaché de trop longue date pour n'en pas conserver quelques débris qu'il jugeait encore solides; mais, de plus en plus, il laissa sa pensée s'en évader pour aller ressaisir la plupart des vérités « utiles, salutaires ou nécessaires » qu'il avait trop légèrement dédaignées jadis. Et, réparant d'un côté ce qu'il avait détruit de Faillie, il méritait, par les démentis successifs (pie sa probité morale avait donnés à sa logique abstraite, de voir son (cuvre rejoindre celle des « esprits véritablement bienfaisants » qui éclairent pour nous la route obscure de l'avenir.

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