‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 7 sur 85 · PREFACE DE LA PREMIERE EDITION XVII · texte numérisé non relu

PREFACE DE LA PREMIERE EDITION XVII

leur éternité à ceux qui en ont été anxieusement préoccupés. Voilà pourquoi les très «rancis écrivains sont toujours pour nous des contemporains, mêlés à notre existence, vivant de notre vie, changeant avec nous, évoluant à mesure que nous évoluons nous-mêmes. Voilà pourquoi, quels que soient la probité et l'art des peintres qui se succèdent, leur portrait est éternellement à l'étude; toujours, quelque part, un ou plusieurs chevalets sont dressés pour fixer quelque trait nouveau de leur physionomie changeante. Leur survivance est le signe et la mesure de leur grandeur. J'ai quelque raison de croire que Taine est du nombre de ceux dont on tracera bien des portraits.

Mais il tant bien que quelqu'un commence. Et l'on a, d'ailleurs, commencé dès le lendemain de la mort de Taine. Pourtant, il manquait alors — et il manque toujours — bien des éléments d'information qui ne manqueront assurément pas aux biographes de l'avenir. Ne parlons pas, si l'on veut, des témoignages contemporains et des travaux critiques, lesquels ont, du reste, bien leur importance, et dont nous possédons déjà un assez grand nombre. Mais la publication des œuvres posthumes de Taine n'en est encore qu'à ses débuts, et, à en juger par ce que nous en connaissons aujourd'hui, — quelques fragments de la Correspondance, quelques pages échappées des fameux « carnets » où il consignait régulièrement ses impressions sur les hommes et sur les choses, — elle sera pour le critique et pour l'historien du plus vif, du plus précieux intérêt. Elle leur permettra, sur bien des points, de préciser, de confirmer ce que nous autres, nous ne faisons guère que pressentir ; elle leur fera découvrir dans son œuvre

ESSAI SUR TAIJSÈ

des intentions inaperçues, des « dessous » insoupçonnés ; et le portrait qu'ils pourront tracer gagnera en richesse de nuances, en complexité et en profondeur, bref, en vérité et en vie. Ils seront bien heureux!

Mais, tout de même, les œuvres sont là, et l'on ne saurait en aucun cas en négliger l'étude1. Cette étude, j'ai essayé de la faire aussi consciencieuse, aussi approfondie qu'il m'a été possible. Je ne me suis pas contenté de lire — ou de relire — dans une édition quelconque les livres de Taine. J'ai comparé entre elles les éditions successives qu'il en a données, j'en ai examiné les variantes. Même, lorsque l'ouvrage avait tout d'abord paru dans un journal ou dans une Revue, je me suis reporté le plus souvent que j'ai pu au texte primitif, afin de saisir tout près de la source le premier état de la pensée de Taine. En un mot, j'ai traité l'auteur des Origines comme on ne traite guère que les anciens, ou tout au plus les grands écrivains de notre xvne siècle français. Je ne me vante pas d'avoir épuisé tout ce que ces recherches, à la fois très minutieuses et très intéressantes, peuvent fournir de renseignements utiles, parfois essentiels, sur les idées et sur le style d'un auteur de premier ordre. Je suis, au contraire, persuadé que je laisse beaucoup, je ne- dis pas à glaner, mais à récolter après moi. Il me suffirait d'avoir mis en goût les chercheurs.

i. « ... Par delà ces renseignements si minutieux et tellement circonstanciés qui nous montrent les dehors visibles de l'homme, nous avons, lorsqu'il s'agit d'un grand écrivain, des documents d'espèce unique qui nous introduisent jusque dans son fond le plus intime, qui nous révèlent les limites et la portée de son intelligence, les préférences secrètes de son àme, les plus vives et les plus délicates impressions de sa sensibilité, l'allure et les élans de son imagination, bref, tout le train courant de sa pensée. Ces documents, ce sont ses livres. » (Taine, Sur l'étude de la littérature anglaise, Débats du ig janvier 1887).

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