‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 61 sur 85 · EXTRAITS DE QUARANTE ARTICLES DE TAINE NON RECUEILLIS DANS SES OEUVRES · texte numérisé non relu

EXTRAITS DE QUARANTE ARTICLES DE TAINE NON RECUEILLIS DANS SES OEUVRES

Mme Tainc a bien voulu m'autoriser à publier ici des extraits de ces pages perdues, presque inédites, cpii, je l'ai dit et je le répète encore, si elles étaient toutes réunies, formeraient sans doute au moins deux ou trois volumes d'Essais de critique et d'histoire. Pour éviter les doubles emplois, je n'ai pas reproduit les passages qui avaient été utilisés au cours de l'étude cpi'on a lue plus haut. J'ai relié ces courtes citations par de très rapides analyses, de manière à ce qu'on pût toujours saisir le dessein et le mouvement des divers articles qui les avaient fournies. J'ai essayé de rassembler les morceaux les plus caractéristiques ; mais, n'ayant pu dépouiller tout à loisir les journaux et revues d'où je les ai tirés, je crains que mon choix n'ait été parfois un peu arbitraire. Que ceux qui n'ont jamais dû, dans un temps fort limité, dépouiller à la Bibliothèque nationale, jour par jour et numéro par numéro, je ne sais combien d'années du Journal îles Débats, du Temps et de la Revue de l'Instruction publique l,

i. Mmc Taine et M. Augustin Loger m'ont d'ailleurs bien facilité ce dépouillement par diverses indications qui m'ont été des plus utiles. Et l'on devra aussi à l'érudite obligeance de M. de Spœlberch de Lovenjoul une dizaine des fragments qu'on va lire.

■ï i 8 i:ss\i sua t w\r.

que ceux-là, dis-je, me jettent la première pierre ! Tels quels, j'ose espérer que ces fragments suffiront à montrer l'intérêt de forme et de fond qui s'attache à ces pages, trop aisément dédaignées par le grand écrivain, et à en faire réclamer à qui de droit la publication intégrale1.

En attendant, je crois me faire l'interprète de tous les travailleurs el de tous les admirateurs d'Hippolyte Taine, en priant sa veuve, pour la si gracieuse libéralité dont elle a fait preuve à notre égard, de vouloir bien agréer leur reconnaissance et la mienne 2.

C. de "Witt, Histoire de Washington, etc., avec une étude sur Washington, par M. Guizot.

« M. Guizot a publié en 1839 l'étude qui forme la ire partie de ce volume. A notre avis, il n'a jamais rien écrit de plus éloquent. La précision, la mâle énergie du style, la grandeur des vues, l'élévation morale, l'autorité et l'ascendant de la science et de la conviction sont en lui des qualités ordinaires. Il y a joint cette fois un élan, une verve et une ardeur singulières. L'œuvre est comme une statue coulée d'un seul jet. Le discours entier est prononcé d'une haleine, avec une franchise et une fierté de ton, une aisance de style, un enthousiasme contenu et soutenu dont il y a peu d'exemples. Il semble qu'au spectacle d'un grand homme vertueux et heureux, l'âme de l'écrivain ait vibré d'une émotion subite et nouvelle. Mais cette étude n'était ni la biographie du fondateur de la liberté, ni l'histoire de la fondation de l'Union américaine... M. de Witt vient d'achever l'œuvre. La construction nouvelle n'est pas indigne de l'ancienne. Si elle n'a pas la

ï. La famille de Taine me prie de faire savoir publiquement que toute autre reproduction de ces « extraits » est rigoureusement interdite.

ï. J'ai retranché dans cette seconde édition les extraits d'articles qui m'ont paru les moins importants et ceux aussi qui ont déjà ou seront recueillis au complet dans l'édition définitive des Essais de critique et d'histoire. Le nombre des extraits a été ainsi réduit de soixante à quarante,

APPENDICF, 1 2I()

même grandeur, elle a le même style, et l'on pense, en lisant ces deux écrits réunis dans un même ouvrage, à ces doctes architectes du moyen âge qui, de père en fils , se transmettaient l'inspiration et la science et travaillaient tour à tour à élever le même monument. ». = « Le premier mérite de ce livre est d'être vrai et de le paraître. » — Eloge de la véracité et de l'impartialité absolues de de Witt. — « Cette qualité est d'autant plus précieuse que l'histoire aujourd'hui, maniée par des artistes, se rapproche parfois du roman. Nous voulons gagner et garder l'attention du lecteur, lui présenter des scènes émouvantes , des figures en haut relief, capables de faire contraste avec la vulgarité et la monotonie des personnes qui l'entourent. Nous grossissons les traits pour les mieux faire ressortir; nous effaçons les disparates d'un caractère, de peur d'atténuer l'impression que nous voulons produire, et notre récit devient plus intéressant et moins vrai... M. de Witt donne à l'esprit un véritable bonheur, celui de la certitude. » — Eloge de sa conscience d'érudit. « Saint François de Sales disait un jour qu'il avait compulsé \'i in-folio pour composer une certaine page sur la grâce. Heureusement, nous n'avons plus aujourd'hui à traiter de la grâce. Mais le labeur qu'impose à nos écrivains la recherche de la vérité humaine est encore énorme, et c'est une gloire singulière que l'accepter tout entier et le soutenir jusqu'au bout. » = « M. de Witt a le goût de la politique .. Il est homme d'Etat plutôt qu'artiste... En politique, il a le noble amour des idées générales, et amène fréquemment l'histoire dans le domaine de la philosophie... » — Ses sympathies aristocratiques : « Cette inclination est fréquente dans les esprits distingués , calmes et calculateurs. Leur distinction les éloigne de la foule ; leur sang-froid ne s'accommode pas des violentes passions du vulgaire, et leurs habitudes de réflexion et d'analyse leur font mépriser comme des facultés trompeuses l'instinct et l'enthousiasme qui gouvernent le peuple. Ils le regardent comme une force aveugle et terrible qui peut tout pour le bien et pour le mal, et qui s'épuise ou se brise si une main prudente ne vienl pas la guider... » = « Le style est tel qu'il convient à une pareille pensée, solide, parce que toutes les expressions sont des idées; travaillé, parce que toute idée est l'effet d'une réflexion; sobre, parce que là où les idées sont précises et les réllcxions accumulées, il n'y a pas besoin de couleur. Dans chaque phrase, tous les mots portent, et chaque mot est un résumé... » — Exemples. = « Au reste, si l'auteur préfère le style du raisonnement et de l'analyse, c'est qu'il le veut bien ; il en a plusieurs autres... Les esprits mesurés et réfléchis se contiennent volontiers. Ils craignent l'emportement de la verve, ils évitent la passion par excès de raison et de bon goût; ils n'aiment pas adonner leur émotion en spectacle ; ils maîtrisent leurs colères et leurs

220 ESSAI si K T\IM.

sympathies de peur délaisser fléchir la droiture de leur jugement; ils laissent deviner par ce qu'ils ont fait quelquefois ce qu'ils pourraient toujours faire. » — Exemples. = « L'auteur a de l'esprit, comme de l'imagination, un peu contre son gré : et il en cache plus qu'il n'en montre. Les traits satiricpies se présentent à lui comme les images ; mais il réprime son style moqueur pour demeurer grave, comme il tempère sa verve pour demeurer équitable. Il reste cependant çà et là assez de phrases piquantes pour montrer qu'il en sait faire, et que si parfois elles manquent, c'est qu'il a pris soin de les effacer. La satire est courte, jetée en passant à la dérobée, avec une discrétion qiii la rend plus perçante ; la malice grave est le meilleur des sarcasmes. » — Exemples. = « Ces citations en disent plus que toutes nos remarques, et le lecteur peut voir maintenant ce que promet ce livre qui est un début. Beaucoup de science, un parfait équilibre de jugement, une intelligence élevée et sérieuse, une réflexion attentive, un grand sens politique, un style serré, exact et sobre; toutes les facultés qui donnent à l'histoire la vérité, et à l'historien la clairvoyance : telles sont les qualités que l'auteur a cultivées dans son esprit de préférence à d'autres plus populaires, qui ne demandent qu'à naître, qui déjà se lèvent à demi, aimables et brillantes, et qui demain, s'il le permet, s'épanouiront dans toute leur fleur. » (Revue de l'Instruction publique, 12 avril i855.)

La Rochefoucauld, Mn.rimrs morales.

Eloge de l'édition, du préfacier (Sainte-Beuve), de l'annotateur (M. Duplessis) : « 11 s'est montré historien, et point pédant; il n'a point prétendu venger la morale; il n'a point cherché à prémunir lame innocente du lecteur contre le venin de l'ouvrage ; il indique, avec un demi-sourire, pour ceux qui goûtent ce genre d'éloquence , la critique bruyante et vertueuse de M. Aimé Martin. 11 veuf être éditeur et rien de plus. » — Les commentaires contemporains sur les Maximes, rassemblés par M. Duplessis, et leur intérêt : les Maximes sont nées dans les salons. = « Le chevalier de Méré est de ce cercle; c'est l'honnête homme de profession. Il tient école de bon goiit, de bon esprit et de bonnes manières, un peu doctoralement, mais avec mesure et en termes excellents. Il est dans un coin de chambre avec M. de La Bochefoucauld, tête-à-tête, Ils dissertent ensemble

Vi'i'i:M)ici-: i S3t

sur l'homme, sur les vices, sur les vertus, sur le bonheur. Le chevalier, qui professe volontiers, amène flans la conversation une théorie de l'honneur et du savoir-vivre. M. de La Rochefoucauld tourne à l'instant sa pensée en sentence ; son esprit avait pris le pli : « Je serais assez de l'avis d'Epicure, dit-il, et je crois qu'on pourrait faire une maxime que la vertu mal entendue n'est guère moins incommode que le vice bien aménagé n'est agréable. — Ah ! Monsieur, s'écrie le chevalier, il s'en faut bien garder. Ces termes sont si scandaleux , qu'ils feraient condamner la chose du monde la plus honnête et la plus sainte. » Et M. de La Rochefoucauld se corrige ; sa parole a dépassé sa pensée ; il a été trop vif comme d'ordinaire; l'agrément du paradoxe l'a emporté; il voulait rendre la vérité piquante, il l'a rendue choquante. Nous assistons à la première édition d'une maxime. Elles sont toutes nées ainsi... » — Composé dans les salons, le livre fut lancé par eux. — « Ainsi lancé , le livre fit son chemin dans le monde. R en était digne et , au bout de deux siècles, après tant d'éloges et tant d'études, on peut encore louer et étudier l'auteur. » = « 11 était grand seigneur et cavalier, et veut le paraître. » — Développement et preuves. = « R est chrétien, et tout grand seigneur qu'il est, il ouvre son livre en jetant un regard inquiet vers la Sorbonne. R ne veut pas avoir les dévots contre lui... Au xvne siècle, toutes les fois qu'on entamait un sujet de philosophie ou de morale, on se tournait vers l'Eglise, on demandait la permission de parler, on faisait une révérence respectueuse, et l'on entrait en matière, en examinant de temps en temps les quatre coins de l'horizon pour voir à temps s'il ne s'amassait pas en quelque endroit un orage théologique... » = « R avait certainement le cœur généreux... R ne réclame pour lui ni la vertu philosophique, ni la vertu chrétienne, mais la bonté naturelle qui est une passion, et le sentiment do l'honneur qui est un orgueil. » = « Ces deux inclinations remplissent son livre de pensées fières et délicates... » = « R sentait son mérite », et le disait. — Sa réelle délicatesse. = « D'où vient que son livre est si triste, et pourquoi n'a-t.-il vu dans l'homme que les vilains côtés? R était fort mélancolique... 11 se repliait sur lui-même... Les gens concentrés sont des juges sévères ; l'analyse n'amène pas l'indulgence; la réflexion enlaidit les objets, et les souvenirs de La Rochefoucauld n'étaient pas faits pour le réconcilier avec les hommes. » — Ses expériences de la vie. = « On fût devenu misanthrope a moins. Dira- ton qu'il l'est trop? Que parfois il ait exagéré le mal, on l'accorde ; mais songeons que, dans une sentence, la forme emporte le fond, que dans ce genre de style, on incline vers le paradoxe pour atteindre à l'art, que des maximes sur le cieur ne sont pas des théorèmes de géométrie, et que des vérités littéraires ont le droit d'être des demi-fausseiés. Après

3 22 ESSAI SUIt TU\i:

tout, que dit-il de si immoral? Que L'intérêt, l'orgueil, la vanité. l'amour de soi, le tempérament, la coutume sont nos ressorts ordinaires, et qu'on retrouve le plus souvent des passions ou de l'égoïsme dans ce que nous appelons nos vertus. Cela est évident de soi-même, et on n'a besoin que de regarder autour de soi et en soi pour savoir que de dix mille actions, le pur sentiment du devoir n'en produit pas deux. Un honnête homme refuse de voler, mais par orgueil bien placé, et parce qu'il ne veut pas se mépriser lui-même ; une mère se dévoue parce qu'elle souffre moins à l'idée de son mal qu'à l'idée du mal de son enfant. Nous avons de belles passions et de nobles mouvements d'amour-propre, mais la vertu véritable, telle que la définissaient les stoïciens, n'est guère que dans les livres et ne peut guère être que là. Enfin, à l'âge qu'avait La Rochefoucauld, ce goût pour la satire est excusable, parce qu'il est naturel. Dans tout homme d'esprit, l'imagination est d'abord artiste; on suppose volontiers, en entrant dans le monde, que le monde est beau et que les hommes sont bons. Le monde et les hommes contribuent à l'illusion et jouent la comédie ; au bout de quelques années, on est détrompé ; on sait ce qu'il y a derrière les bienséances et les apparences ; on s'attache par contraste à démêler les vérités cachées sous la représentation officielle; on aime à traîner sur la scène les acteurs dépouillés de leur masque; on a besoin d'exposer au public le secret des coulisses. Ce goût du vrai devient préoccupation; on n'aperçoit plus qu'un côté des choses ; on se venge d'avoir été crédule en devenant sceptique. On croit au mal avec excès, après avoir cru au bien avec excès. On devient artiste et homme d'imagination, mais en sens inverse. Est-ce un danger pour le lecteur?... » = « Son style porte l'empreinte de la société où il est né; il est d'une exactitude parfaite... » = « Ce dessin si pur n'admet qu'une couleur modérée. » — Rareté des métaphores : « elles se cachent volontiers dans les verbes. L'auteur est plutôt un homme d'esprit qu'un artiste... Aujourd'hui la -domination de la société et des convenances est amoindrie ; on parle à un public plus vaste et plus mêlé. Souvent même, on pense tout haut, et l'on se parle à soi-même. L'imagination plus libre se répand en métaphores plus riches; on peint à plus gros traits: là où l'écrivain du xvnc siècle posait une légère teinte demi-grise, l'artiste du * xixe siècle applique rudement une large plaque de pourpre éclatante : le moyen sûr de bien comprendre la différence des deux mondes est de lire tour à tour une page des Maximes et une page de M. de Balzac. » = « Si la loi des bienséances mondaines demandait un style modéré, le besoin de plaire exigeait un style fin et picpiant... La Rochefoucauld tombe parfois dans le joli... La littérature classique, fruit de la société la plus polie et la plus parfaite, finit ainsi par des gentillesses de style, des pompons et des colifichets.

APJM.MMCE I

La forme élait exquise, el le fond stérile; on disait si joliment les choses, qu'on ne disait plus rien; il fallut une révolution dans l'esprit de l'homme pour ramener sur la scène la pensée et l'invention, toutes deux grossières, mais puissantes; de Malherbe à Delille, l'esprit de l'homme a fourni sa première course ; depuis cinquante ans, il en fournit une seconde, et l'on ne sait encore où, cette fois, il s'arrêtera. » = « Les livres comme celui-ci sont des pages d'histoire. Les détails littéraires y sont des peintures de mœurs et la forme du style explique l'esprit du temps. S'il est agréable de lire une description du cœur et la trouver vraie 200 ans après qu'on l'a faite, il y a plus de plaisir peut-être à revoir d'imagination un salon du xvu° siècle, les physionomies diverses des personnages, le genre et le ton de la conversation, leurs répliques et leurs gestes, et par-dessus tout la figure d'un grand seigneur, chrétien par convenances , hommes de lettres par occasion, cavalier et gentilhomme dans ses préfaces , rédacteur ou correcteur d'articles dans son cabinet, moraliste par souvenirs et par tristesse, d'un cœur élevé et sincère, d'un esprit pénétrant et profond, <pii prit ses maximes dans les actions qu'il avait vues, son style dans la société qu'il fréquentait, qui fut penseur et écrivain parce qu'il fut homme d'action et homme du monde, et qui nous a laissé, en peignant la nature humaine, un portrait de la société et de son temps. »

(Revue de l'Instruction publique, lu avril i855.)

Edmond About, Tolla.

« La Revue n'a pas coutume de rendre compte des romans, et, il faut bien l'avouer, Tolla est un roman. ÏNous n'avons donc pas la prétention d'en parler au lecteur. » = « Cependant, s'il venait de paraître un docte ouvrage en 3 volumes in-8'\ ayant pour titre Histoire des mœurs romaines au XIXe siècle » , qui aurait tels et tels mérites, ne devrait-on pas en rendre compte? = « Supposons maintenant un auire ouvrage également en 3 volumes, très docte aussi, dès psychologique, ayant pour but de raconter une histoire authentique et morale, et de peindre aux yeux toute la folie du cu'ur... Si les lettres de M"0 de L'Espinasse sont un document de psychologie, notre in-8° en 3 volumes doit avoir place parmi les monumeuts de l'histoire du cœur. » = « Maintenant, réduisez ces

Page 1