‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 63 sur 85 · ESSAI SIR TUNE · texte numérisé non relu

ESSAI SIR TUNE

et jetterait bien loin cette vilaine monnaie; il faut, à la fin du livre, changer tous ces écus que certainement il dédaigne en un diamant qu'il daignera peut-être accepter. » = « Deux mots encore sur le style. L'auteur a pris à Ménandre quelque chose du sien, la grâce et la familiarité aimable. Il semble écrire sans ardeur et sans passion violente, mais avec un demi-sourire tranquille et une sorte d'abandon aisé. Il aime les traits ingénieux et les rencontre sans effort ; il indique des délicatesses de pensée par des délicatesses d'expression. Il choisit avec intention les sens et les alliances des mots, et nuance son style de couleurs fines ; il n'aime pas les contrastes brusques, les phrases tranchantes, l'élan impétueux de la logique intraitable. Il caresse avec complaisance et d'une main légère les élégantes pensées qui s'élèvent en essaims devant ses yeux; il aime à plaire et cueille volontiers des fleurs. La sève de la jeunesse s'est déployée en lui par l'excès de l'érudition et parla prodigalité des idées générales ; le naturel heureux et aimable s'épanouit dans le style ingénieux et souriant, et l'on ne trouve rien de mieux pour peindre ce Grec né 2000 ans trop tard que ces vers du plus grand poète de la Grèce... »

(Revue de l'Instruction publique, 10 mai iS55.)

Jules Simon, la Liberté de conscience.

« Ce volume est un ouvrage de fonds qui devient, aujourd'hui, un livre de circonstance. Qu est-ce que le droit de croire, de publier et de propager sa croyance, quels principes le fondent, quelles raisons l'autorisent ? Quelles difficultés a-t-il rencontrées, quelles lois le règlent ou l'altèrent à l'étranger et en France, quels conflits il peut amener entre les pouvoirs spirituel et temporel, voilà des questions anciennes qui, tout d'un coup, sont devenues nouvelles. Il v a en matière religieuse comme une renaissance de l'attention et de l'émotion publique, et non pas depuis six mois, ainsi qu'on le dit, mais depuis dix ans. L'interruption des débats politiques a ramené les esprits sur eux-mêmes ; ils s'inquiètent de philosophie et de religion comme sous le premier Empire, et pour les mêmes raisons. Dans cette tranquillité de l'opinion, chacun essaie de refaire sa conscience ; des idées la préparent, et aussi des convictions. Les livres de M. Simon en fournissent la preuve avec la matière. » — Leur succès. — « On peut donc conclure que

tous les gens capables de penser ont lu ces livres; cela prouve que le public intelligent se préoccupe, aujourd'hui, des questions morales, qu'il ne se rebute pas des fines déductions qui les enchaînent, et qu'il sent le noble style qui les colore. Gela prouve aussi que la grande curiosité du cœur n'est pas plus éteinte aujourd'hui qu'elle ne l'était du temps de Chateaubriand et de Mme de Staël. » (Débats du Ier février 1860.)

Lettre à M. Alloury.

« Cette lettre, cher Monsieur, a pour sujet l'article que vous venez de publier sur les Philosophes français... Non, mon cher maître, je ne suis point un matérialiste. Je croyais avoir dit assez souvent et assez haut à quelle école j'appartiens pour n'être pas mis dans une école à laquelle je n'appartiens pas. Je ne pensais pas que quelqu'un, aujourd'hui, put confondre Hobbes et Hegel, Hclvétius et Spinoza. Ce sont les deux extrêmes ; et ordinairement quand on les assemble, c'est de force, de parti pris, par politique, pour jeter sur les uns le discrédit qu'ont encouru les autres... Les deux philosophies qu'on veut brouiller en une se contredisent par l'esprit et la méthode, par la métaphysique et la morale, par le sentiment et le style. Qu'est-ce au fond que le matérialisme? Une sorte de bon sens négatif et destructeur qui consiste principalement à supprimer les vérités fines et à rabaisser les choses nobles. Dire avec Hobbes ou Hclvétius que tous les êtres sont des corps ; que ces corps sont des amas de boules ou de dés à jouer diversement accrochés les uns aux autres ; que le sentiment est le trémoussement d'un petit filet blanchâtre ; que la pensée est la sécrétion d'un petit tube mollasse ; que le bien, comme le droit suprême, est la conservation de notre vie et de nos membres, voilà de grosses idées bien palpables qui réduisent les grandeurs et les délicatesses de la nature humaine à des ordures anatomiques, comme elles réduisent la magnificence et l'harmonie de la nature éternelle au pêle-mêle d'un amas de billes secouées dans un panier. Mais, sérieusement, est-ce qu'on peut attribuer aux stoïciens, à Spinoza, à Hegel, des vulgarités semblables? J'ai exposé ici même la doctrine d'un stoïcien, Marc-Àurèlc ; quelqu'un peut-il nier qu'il ait considéré la raison comme l'âme et l'ordonnatrice du monde, comme la substance et la souveraine de l'homme? 11 suffit d'avoir feuilleté Spinoza pour savoir qu'il regarde la pensée divine comme absolument distincte de l'étendue infinie qu'qllc représente, et la

pensée humaine comme absolument distincte du corps limité qu'elle réfléchit. Faut-il enfin répéter après tant d'autres que pour Hegel, l'esprit, c'est-à-dire le système des grandes idées qui composent la philosophie, la religion et l'art, est le principe ainsi que le but des choses, que tout y aboutit et que tout en dérive, que toute l'orme en est la préparation, l'ébauche ou l'image, qu'il est le moteur de tous les changements, le terme de toutes les transformations, la raison de toutes les vies, et que le monde entier est suspendu à lui comme une chaîne à son aimant?... Ce sont deux conclusions et ce sont aussi deux méthodes opposées. L'une consiste à écraser sous quelques faits brutaux toutes les vérités délicates ; l'autre à démêler au sein des choses le fil délié qui les unit ; la première s'appesantit sur la lettre, la seconde pénètre jusqu'à l'esprit. » — Apologie des « penseurs dont il défend la cause. » = « Au fond, ils peuvent être vos alliés, car ils donnent le même but que vous à la vie humaine. Ils vont vers les mêmes objets par une autre voie. Leur route n'est guère séparée de la vôtre que par l'épaisseur d'une métaphore. Ils traduisent vos opinions anciennes par des formules nouvelles, mais le sens reste le même parce que le cœur n'a pas changé. C'est par ces ressemblances intimes qu'une association ou, si vous voulez. « une Eglise » d'esprits très différents peut subsister et vivre. S'il y a une « orthodoxie » étroite pour réunir les gens qui récitent le même symbole, il y en a une large pour assembler les hommes cpii participent au même esprit. Au plus glorieux moment de la rénovation allemande, un traducteur de Platon, un ministre de l'Evangile, Schleiermacher, se déclarail disciple de Spinoza, sans se trouver séparé, pour cela, de ceux qui conservaient leurs croyances littérales. J'aspire à la même tolérance, et cette lettre n'a d'autre but que de l'obtenir. J'aurais trop de regret de me croire entièrement séparé par les idées de ceux à qui je suis étroitement uni par l'amitié et l'estime. Le propre de la philosophie que je sers est d'apercevoir les liens qui la joignent à la vôtre; ce n'est pas là, à mes yeux, un de ses moindres mérites, et c'est du moins une des raisons qui m'engagent à la servir. »

(Débats du 0 mars 1860.)

Henri Ritter, Histoire de lu philosophie moderne, traduction et introduction par M. Challemel-Lacour.

« M. Ritter est un Allemand fort savant (ces deux mots font

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pléonasme) qui a le privilège, en Allemagne, de faire l'Iiisloire des philosophies... Personne ne niera qu'il n'ait une érudition 1res vaste, une impartialité très large et le mérite de présenter les systèmes comme autant de faits naturels qu'il faut comprendre et non réfuter. » — Il a le style simple, et pourtant « ne sera pas lu par tout le monde. C'est que la qualité d'Allemand, avec des avantages, a des inconvénients. Il ne sait faire ni un chapitre, ni un paragraphe ; il est parfaitement dépourvu de cet art que les gens d'outre-Rliin appellent rhétorique, et qui, en somme, malgré ce nom méprisant, est le talent de composer ; il n'annonce pas son idée, il ne marche pas en droite ligne, au moyen de divisions tranchées; il ne conclut pas... Là-dessus, les Allemands disent que peu importe l'agrément, pourvu qu'on s'instruise ; que les raffinements littéraires sont indignes d'un savant véritable et qu'ils se glorifient de n'être pas des gourmets parisiens. Je réponds humblement que VHistoire <lr l'Ecole d'Alexandrie, par M. Vacherot, et l'Essai sur lu métaphysique d'Aristote, par M. Etavaisson, sont aussi intéressants qu'un volume de M. Thiers, et pourtant aussi approfondis qu'un volume de M. Rilter. » = « Aussi bien, n'est-ce pas de M. llitter que j'ai voulu parler, mais de M. Ghallemel, son traducteur; celui-là a du style... On reconnaît un orateur, une âme passionnée, un homme d'imagination. Il a écrit sur les littératures, il a senti les poètes, il a goûté les peintres, il a voyagé, il a vécu, il a parlé en public, et on voit qu'il s'en souvient. Ceux qui l'ont entendu s'en souviennent encore mieux que lui. En effet, peu d'hommes ont été plus richement doués et plus abondamment munis de tous les dons et de toutes les facultés qui maîtrisent un auditoire : une action véhémente et variée, une voix vibrante, un geste exercé et toujours juste, une abondance naturelle de phrases qu'on pourrait écrire, par-dessus tout le souille continu, intérieur; qui porte l'auditeur, qui l'emporte, même dans le sujet le plus ingrat, même à travers les abstractions les plus sèches, sans jamais lui permettre de se ralentir ou de s'arrêter. Je l'ai entendu, il y a dix ans, dans un concours, faire une leçon sur la théorie de la démonstration dans Aristote ; tout le monde comprenait, suivait; on l'aurait volontiers entendu sur le même sujet encore une. heure ; quoique en Sorbonne, on avait envie de l'applaudir : les mains nous démangeaient ; il va deux mois, au Salon des Arts-Unis, dans des conférences sur la peinture et les œuvres de l'Exposition, les mains nous démangeaient encore. Heureusement, celte fois, la salle était moins austère, et le public a pu louer, sans ménagement et tout à son aise, un des talents les plus rares qu'il y ait en France, relui d'un homme qui, de style, d'accent, de geste, d'esprit, d'instinct, est orateur... »

(Débats du 28 août 1861.)

l'.SSAI SI H TAIKE

Victor Duruy, la Grèce ancienne.

« M. Duruy est probablement l'homme de France qui a le plus d'influence en histoire, car c'est lui qui fait en histoire toutes les idées des jeunes gens. On a vendu de ses manuels 5oo ooo exemplaires : histoire des Hébreux, des Asiatiques, des Grecs, des Romains, du moyen-âge et des temps modernes, histoire de France, ce sont ses idées qu'on apporte dans le monde en sortant du collège. Quand vous voulez connaître l'esprit d'un pays, lisez ses livres de messe et ses livres de classe ; rien de plus curieux que les petits ouvrages positifs et bibliques où les enfants anglais prennent le goût des faits et le sentiment religieux. Chez nous, ouvrez les livres de M. Duruy et les publications que fabrique M. Marne de Tours, vous y verrez fort clairement les deux courants d'opinions qui travaillent si singulièrement notre civilisation française, et les deux éducations qui mènent et opposent ici tous les esprits. » = « Par delà ces livres utiles, il a publié plusieurs ouvrages excellents, parfois éloquents..., tout récemment une histoire grecque... Comme dans l'excellent livre de M. Maury sur la religion grecque, comme dans l'admirable ouvrage d'O. Mûller sur la littérature grecque, on y trouve l'abrégé de tout ce que la science moderne, science aux cent yeux, aux cent bras, toujours en quête, inépuisable en divinations, en rapprochements, en rectifications, peut porter et accumuler de lumières sur un point choisi. » = « L'originalité ne manque point, et on trouve la marque de l'auteur en plusieurs endroits : d'abord dans le style, qui est beaucoup plus vif et plus coloré que celui dont les professeurs et les savants font ordinairement usage en pareilles matières ; ensuite dans les opinions qui, étant par nature fort décidées et fort généreuses, font de l'auteur le partisan, l'admirateur et le champion d'Athènes. La préférence est parfois trop visible ; mais au fond elle est méritée, car nulle part l'homme n'a été si grand et si aimable, nul peuple n'a tant fait pour la civilisation humaine, et nulle race, après tout, ne s'est formé une idée aussi juste de la vie et de l'univers. » — Eloge des vues générales que renferme l'ouvrage. — « Ces vues d'ensemble, à mon avis, sont la partie capitale de toute histoire ; ce sont elles, par exemple, qui donnent un si grand prix et une supériorité si durable à Y Histoire de la civilisation en France de M. Guizot... Avec celte histoire maintenant et les vastes

ouvrages de Tliiriwal,de Grote,d'0. Mùller, de Bœkh, de Maury, de Curtius, nous pouvons saisir les grandes divisions et le système entier de la civilisation grecque. Pour avancer plus loin désormais, il faut changer de route ; ce sont les recherches spéciales qu'il faut ahorder, surtout ces biographies détaillées et animées où l'écrivain travaille à recomposer la vie quotidienne et les sentiments intimes des siècles qui ont disparu. Cet art nouveau, c'est la psychologie importée dans l'histoire. J'ose dire qu'à cet égard, dans l'antiquité, presque tout est à faire. La structure d'esprit de Sophocle, de Xénophon, d'Aristote, par exemple, est inconnue; on connaît leurs œuvres, non leur âme ; on ne se représente pas les démarches singulières que la nouveauté de la civilisation et la vie gymnastique ont imposées alors à l'intelligence, à l'imagination et aux sentiments. Nulle histoire aujourd'hui ne nous semblera complète tant qu'elle ne se rapprochera pas des pénétrantes analyses de M. Sainte-Beuve et des peintures incomparables de lord Macaulay. »

(Débats du a3 mars 18C2.)

I\ C. Selden, Daniel Vlady.

L'âme du héros « est marquée d'une empreinte si. distincte et si moderne que plusieurs personnes m'ont dit qu'il y a eu certainement un original, et que cet original est Chopin. » — « Il y a eu trois sortes de musique depuis un siècle, comme aussi trois sortes de littérature : celle des gens calmes, celle des gens passionnés, celle des gens malades; avant la fièvre, pendant la fièvre, après la fièvre. Ecoutez Chopin : il diffère de Beethoven autant que Beethoven diffère de Haydn. Après la destruction de la société et de la religion antiques, est venu l'élan généreux et douloureux de la recherche et de b espérance ; après cet élan, l'abattement des nerfs détraqués et lassés. On n'écrirait plus Werther ni Manfred aujourd'hui ; Gœtlie et Byron eux-mêmes sont allés au-delà dans leurs dernières œuvres ; l'esprit a fait un pas et dépassé son premier point de vue : il faut qu'il ait de nouvelles figures appropriées à 1 expérience acquise et aux besoins nouveaux... En voici une. » = Analyse du roman ; — quelques défauts : « une partialité visible pour l'Allemagne, une antipathie trop visible pour l'Angleterre..., mais surtout un dédain trop grand pour les procédés ordinaires des romanciers..., effets dramatiques, surprises, attentes

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