ESSAI SIR T.V1M
la somme offerte et la somme qu'il faut payer resterait déplorable. Ceux qui ont beaucoup d'espérance espèrent 5oo millions; supposons que la contribution spontanée les promette et même les verse, nous aurons encore près de 3 milliards à payer. A cet égard, les chiffres sont inexorables... » = « Ce n'est pas à dire qu'il faille renoncer à la contribution volontaire. Tout au rebours, elle doit être maintenue, surtout à présent qu'elle est lancée, et la raison en est qu'elle a deux grands avantages : l'un moral et l'autre financier. — L'avantage moral est le bon effet qu'elle aura sur l'opinion. Si nous donnons beaucoup, l'Europe en conclura que les Français aiment la France, qu'ils peuvent et veulent faire des sacrifices pour elle, qu'il y a chez nous non seulement de l'argent, mais du patriotisme. Qu'il v ait de l'argent et même de la confiance, le dernier emprunt l'a prouvé ; mais il n'a pas prouvé autre chose... Cent francs versés gratuitement à la caisse du comité central pour la contribution patriotique indiquent plus de cœur et d'esprit public qu'un million déposé chez l'agent de change pour acheter les rentes du prochain emprunt. Or, l'essentiel, en ce moment, c'est de montrer aux étrangers que les Français tiennent à la France ; il n'y a pas de meilleur moyen piour cire mena; respecté. In journal allemand disait dernièrement que cette taxe spontanée, si elle est universelle et grande, sera « une défaite morale » pour la Prusse. Cela est vrai ; car alors il sera admis de tous, même de la Prusse, que les 36 millions de Français ne sont pas un troupeau qui marche au hasard sous un pâtre de rencontre, et que les pillards de grand chemin peuvent à volonté tondre ou se partager; on verra qu'au besoin le troupeau sait de lui-même se ranger en ligne, présenter les cornes. Ce n'est pas « l'égoïsme » comme disent les Allemands, qui nous rend faibles; c'est l'habitude de nous laisser conduire par autrui, d'attendre le signal et la voix du chef. Sitôt que nous voudrons nous entendre, agir de concert et par noire propre initiative, nous serons forts. — Voilà encore un des avantages moraux de la contribution volontaire : elle est une action personnelle et concertée, un premier pas vers le gouvernement de soi par soi-même; elle propose un but commun à des milliers d'individus; elle les rapproche par des comités et des correspondances ; elle leur fait traverser les divers tâtonnements piar lesquels on s'exerce dans 1 art de s'associer: elle leur enseigne cet art et les prépare ainsi à la Aie publique. Aujourd'hui, en France, toute ouvre qui groupe ensemble plusieurs hommes est une bonne œuvre, d'autant meilleure qu'elle les groupe pour un motif plus désintéressé. » = « Il faut donc laisser distinctes et faire marcher de front les deux entreprises... L'emploi de notre offrande est tout indiqué; insuffisante pour paver les Allemands, elle suffit pour sauver nos finances, et c'est sur ce point que je sollicite avec déférence toute l'attention du comité central.
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— A mon sens, la contribution volontaire doit servir, au fur et à mesure qu'elle sera versée, à amortir la dette contractée envers 1rs Prussiens. Voilà un but précis; si on l'accepte, qu'on le dise tout haut ; chacun alors saura exactement l'emploi de son offrande... » = Avantages de ce procédé. — « Les gens ne consentent à donner que lorsqu'ils voient d'avance avec certitude l'effet et l'efficacité de leurs dons. » = « Suivons maintenant le détail de l'opération et de ses chances. — Il me semble d'abord que les comités devraient lixer un chiffre précis, un minimum, d'après lequel chacun se taxerait lui-même. Sinon, l'offrande sera tout arbitraire, et, dans ce cas, les suggestions de l'intérêt personnel sont toujours plus fortes. Au contraire, le chiffre une fois admis, bien des gens, par conscience, honneur ou respect humain, se feront un scrupule de rester au-dessous. Prenons celui qui a été adopté déjà par plusieurs administrations, par divers ateliers, par quelques écoles et qui est à la portée de toutes les bourses, même des plus minces, c'est-à-dire un jour par mois de salaire, revenus ou bénéfices, en d'autres termes, un trentième du revenu annuel, quelle qu'en soit la source. Un journalier, un domestique peut, sans trop d'efforts, faire ce sacrifice aussi bien que le plus riche capitaliste, et le plus grand industriel. M. Thiers évaluait à iô ou ifi milliards par an le revenu total de la France, et plusieurs économistes que j'ai consultés jugent que ce chirïre n'est pas très loin de la vérité. Le 3oe de ce revenu fait 5oo millions; réduisons-les à 3oo ; avec de la bonne volonté on peut les avoir... — Quant aux moyens, divisons, à l'exemple de Nancy, la souscription en deux étapes : la première, dans laquelle les souscripteurs ne s'engageront que si la souscription atteint tel chiffre; la seconde, dans laquelle ils s'engageront tout-à-fait. » — Détail des movens à employer. — « Ici, l'amour-propre et le respect humain doivent être les auxiliaires du patriotisme ; il faut que chaque commune sache le chiffre des engagements mensuels et annuels de sa voisine, que charpie particulier sache le chiffre de l'engagement annuel ou mensuel de son voisin, qu'il puisse l'estimer, l'honorer, le louer tout haut, ou le tenir en mince estime. » — Nécessité de l'affichage et de la publication des souscriptions dans les journaux. — « Sovez sûrs que le samedi, au marché de la ville, les gens de la commune réfractaire baisseront les yeux devant ceux des autres paroisses ; que le soir, au cabaret, le paysan qui aura tenu sa poche fermée sera honteux devant son voisin, qui aura donné un jour par mois de salaire; que le propriétaire égoïste se trouvera mal à l'aise devant son fermier et ses domestiques s'il « tenu sa bourse close pendant que sur leurs petits gains ils faisaient œuvre de bons Français... » — « Après avoir regardé longtemps et de près l'histoire et les mœurs de la France, je crois que parmi les nations, il n'y en a point cpii ait plus de cœur; seulement, par l'effet ancien
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des institutions politiques, cette générosité native ne sait pas s'employer dans les affaires publiques, et par un trait particulier du tempérament national, elle n'est jamais accompagnée de sangfroid ; il faut au Français de l'excitation, un élan, la contagion des émotions environnantes, l'émulation, l'idée des regards fixés sur lui. La France ressemble à un soldat qui, à l'ordinaire, s'amuse, paresse, plaisante et gronde contre son officier, mais cpii au l'eu et sous les yeux de ses camarades, est capable de dévouements subits, imprévus et sans limites. Personne ne sait ce qu'il adviendra de cette contribution volontaire ; mais il n'est pas impossible qu'à un moment donné la France y aille tout entière et d'un élan, comme au feu. »
(Débats du ^février i$-êi.~)
Emile Deschanel, Etudes sur Aristophane.
Quelques mots sur le livre. tt= « Quand il s'agit de présenter un ancien aux lecteurs modernes, deux interprètes critiques peuvent se rencontrer : l'un plus Allemand, l'autre plus Français, a ' — La méthode érudite du premier. = « Voilà un grand travail, complet dans son genre, et qui, en outre, est le précédent nécessaire, l'auxiliaire indispensable de ceux qui suivront. Le second critique eu use, mais fait autrement : quoique versé dans le grec, il est surtout homme du monde et s'adresse à des gens du monde. » — Tel est M. Deschanel : il a quelque chose de son auteur, « comme lui homme d'esprit avant tout... Ici, je trouve un inconvénient, M. Deschanel. comme Aristophane, manifeste à tout propos, et même hors de propos, des préférences dogmatiques, politiques, théologiques, et quitte la critique comme Aristophane quitte la poésie, pour les affaires et les théories du temps présent. C'est tant pis ; en critique et en histoire, ne soyons qu'historiens et critiques. Cette objection faite, il n'y a plus guère qu'à louer. Parmi les instruments critiques, l'un des meilleurs est le talent... L'érudition toute seule, fût-elle la plus ample, la plus minutieuse et la plus exacte, n'est qu'un commencement et une préparation. En cela, notre méthode française, celle des littérateurs par opposition à celle des philologues, a son originalité et son prix. Une pièce d'Aristophane, comme toute œuvre littéraire, est composée d'effets
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qui ont tous leur degré et leur nuance, bouffonnerie, fantaisie, élan l\rique, grâce voluptueuse et légère, coups d'imagination subite et ailée, sérieux profond, parodie drolatique, pétillement de calembours et de gaité bachique, émotion profonde politique et religieuse, sensualités énormes d'artiste, de méridional et de païen. Ce sont là des états d'esprit qu'un pur savant a de la peine à comprendre ; à cet égard, le talent seul est perspicace; plus on en a, plus on voit clair; plus on a d'imagination et île style, plus on est apte à sentir les grands effets d'imagination et de style, à entrer tout de suite dans le sens et l'intention de son auteur, à suivre ses saillies et ses soubresauts, à lui faire écho, à répéter en soimême, au fur et à mesure de la lecture, son chant, son invective, son sourire, son rire et l'intonation changeante de sa voix. Je suis sûr que Théophile Gautier, après avoir écrit Une Larme du Diable, qu'Alfred de Musset sachant le grec, nous auraient donné le meilleur commentaire d'Aristophane. — Si le commentateur bien doué ajoute à sa finesse acquise ou naturelle l'observation des œuvres analogues, on peut affirmer qu'il possède alors une méthode complète. Ces œuvres analogues se rencontrent autour de nous et de notre temps, et M. Deschanel a grandement raison de s'en servir. » — Développement et exemples. = « D'autres œuvres présentent des analogies plus précises : » comedia dell'arte, pantomimes d'Asie- Mineure... — « Par ces sortes de recherches et d'observations faites sur le vif, on parviendra à se figurer, plus exactement qu'on ne l'a fait encore, les deux principaux supports de l'esprit et de l'art grec, je veux dire le paysage et la race. Ce sont d'étranges caractères que ces anciens, et bien propres à faire réfléchir sur l'homme. Ah! Messieurs, s'écriait M. Viguier, le maître de M. Deschanel, quelles canailles que ces Grecs, mais qu ils avaient d'esprit ! Les voyageurs contemporains, les membres de notre école d'Athènes disent encore aujourd'hui la même chose. » — Développement et citations d'About et d'E. Grenier. — c< Que le moderne scoliasle aille les regarder en face », qu'il s'entoure de reproductions, peintures, etc., « qu'il sente par elles ce que ni la statuaire, ni la littérature ne donnent, je veux dire le dehors coloré, le choix, l'arrangement et la proportion des tons, l'ombre et la lumière, le délicat et charmant décor de ces intérieurs, architectures et paysages composés exprès pour apporter de toutes parts à des sens fins les caresses d'un bonheur exquis. Si ces études d'artiste et de reconstructeur ont pour préalable et pour appui la connaissance détaillée, la lecture courante, la possession complète des textes et de leurs appendices, notre commentateur pénétrera plus profondément dans l'antiquité que le simple philologue, l'helléniste pur, l'auteur d'éditions savantes ; il achèvera ce que l'autre aura commencé. — ■ Tel est l'usage auquel peut servir notre éducation trop littéraire et trop mondaine ; et, si je ne me trompe,