‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 67 sur 85 · ESSAI SIR TAIRE · texte numérisé non relu

ESSAI SIR TAIRE

c'est de ce côté français de la science, autant que du coté germanique, qu'il faut pousser les hellénistes de la génération nouvelle, tous ces jeunes gens qui étudient le grec sur place, dans notre Ecole d'Athènes, élèves que les événements politiques ont dérobés depuis vingt-quatre ans à leur ancien maître, et qui, en ce moment, lisent M. Deschanel au lieu d'avoir le plaisir, peut-être encore plus vif, de l'écouter. »

(Débals du 17 avril 1872.)

L'École des sciences politiques.

Détails sur ses débuts, sur les améliorations qu'elle va apporter à son organisation : cours privés, bourses de voyage, bibliothèque et salles de travail. = « Ce à quoi l'Ecole des sciences politiques pourvoit, c'est à l'avenir; car si en ce moment nous pouvons asseoir quelque espérance, c'est sur l'avenir et non pas sur le présent. ISTi la science, ni la compétence, ni le bon sens, ni la tolérance et la modération qui en sont les fruits ne s'improvisent ; la théorie, les principes a priori, la doctrine des droits de l'homme, la croyance que telle ou telle forme de constitution est le salut, infestent encore, comme en 1790 et en i8'i8, nos discussions politiques. Cari vie disait très justement, à propos de ces controverses, qu'elles servent à peu près autant dans un Etat qu'une théorie des verbes irréguliers. L'important est d'avoir une élite d'hommes instruits, capables de bien juger, dignes de guider les autres, et en qui les autres aient confiance. Nous ne l'avons pas ; autant qu'il est en nous, il faut la faire ; d'ici à dix ou quinze ans en travaillant, et selon les bonnes méthodes, elle peut se former. Parmi tous nos maux, il en est un qui peut nous être utile, c'est l'anxiété, l'incertitude du lendemain, la pensée que tout peut crouler dans six mois, la nécessité de penser à la chose publique. Que cette préoccupation dure dix ans, sans crises brusques, sans bouleversements, il est probable que sous un pareil aiguillon, la génération nouvelle ne restera pas immobile ; elle voudra s'enquérir, s'instruire, se rendre apte aux affaires : elle se dégoûtera des phrases sonores, de la politique littéraire; elle comprendra que les affaires publiques ressemblent aux atlaires privées, que des considérations historiques sur le développement de l'humanité et des tirades de rhétorique

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sur la liberté cl le progrès n'y peuvent suffire ; que dans un Etat comme dans une usine ou une banque, la connaissance des chiffres et des laits est le premier besoin ; que la pratique est la meilleure préparation ; que le tact et l'opportunité sont les principaux guides; que toute institution est un expédient ; qu'aucune n'a de valeur en soi ; que chacune d'elles doit être jugée d'après ses effets probables ; qu'il ne faut rien lui demander que d'être applicable et utile; qu'elle est une simple machine à propos de laquelle on doit chercher, non si elle est tracée sur le papier, mais si elle fonctionnera, avec quel rendement et à quel prix. Voici la troisième fois depuis quatre-vingts ans que nous sommes jetés dans l'eau à l'improviste, ne sachant pas nager. Deux fois, nous nous sommes presque noyés ; et la perche à laquelle nous nous sommes raccrochés alors n'était pas bonne ; tâchons d'aider et d'encourager ceux qui aujourd'hui, librement, d'eux-mêmes, établissent dans un coin une école de natation. »

(Débats du 10 novembre 1872.)

Le tire au Directeur gérant des Débats.

« Laubardemont disait qu'on peut toujours pendre un homme sur deux lignes de son écriture ; j'éprouve aujourd'hui combien cette maxime est vraie. À la séance du i(> décembre, dans l'Assemblée nationale, M. Naquet s'en est souvenu pour lui, mais il ne s'en est pas souvenu pour moi. Il pense « que la moralité, le mérite et le démérite sont des faits d'organisation », « qu'il n'y a pas plus de démérite à être pervers qu'à être borgne ou bossu », et il annonce, d'après une phrase de moi, que j'ai dit la même chose. Je n'ai pas dit la même chose, et les personnes qui voudront bien consulter le passage verront sans peine qu'il a un tout autre sens... : « Que les faits soient physiques... » — Gela ne signifie pas du tout qu'il faut chercher ces données simples dans les « faits d'organisation », dans la structure et le jeu des organes; il serait inutile de les chercher de ce côté; il n'y a que les plirénologistes qui croient aux bosses. Cela signifie seulement, comme on peut le voir dans les 5 volumes suivants, par l'histoire d'une grande nation et d'une multitude d'individus, que les dispositions morales, qualités ou talents de toute espèce, tels que nous les constatons à première vue, ont pour causes d'autres dispositions

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morales plus simples et plus faciles à démêler. Saint Louis et Marc- Aurèle ont été les deux princes les plus vertueux qui aient jamais vécu ; il n'est pas défendu de remarquer que chez l'un la piété tendre et l'imagination presque extatique, chez l'autre l'inclination philosophique et la réflexion stoïcienne, ont contribué à fortifier le goût de la justice. Barrère a été l'un des plus vils coquins, et Saint- Just l'un des plus malfaisants fanatiques que l'on connaisse; il est permis d'étudier dans l'un la légèreté méridionale du bel esprit naturellement menteur et vide ; dans l'autre, l'ignorance, l'outrecuidance, réchauffement solitaire de l'esprit incurablement étroit. Dire que le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, ce n'est pas dire qu'ils soient des produits chimiques comme le vitriol et le sucre; ils sont des produits moraux, que des éléments moraux créent par leur assemblage, et, de même qu'il est nécessaire, pour faire ou défaire du vitriol, de connaître les matières chimiques dont le vitriol se compose, de même pour créer dans l'homme la haine du mensonge, il est utile de chercher les éléments psychologiques qui, par leur union, produisent la véracité. Appliquée à des sujets contemporains, par exemple à l'analyse de l'esprit révolutionnaire ou de l'esprit clérical, une pareille étude fournirait peut-être d'assez grandes lumières, en montrant dans les deux esprits des ressorts assez semblables, le goût des principes admis d'avance, l'aversion pour l'expérience, l'ignorance de l'histoire, l'obéissance aux phrases toutes faites, l'instinct de la tyrannie, l'aptitude à l'esclavage; on en conclurait qu'on ne peut combattre l'un par l'autre, mais qu'il faut les combattre tous les deux. — En effet, l'analyse une fois faite, on n'arrive point pour cela à l'indifférence ; on n'excuse pas un scélérat parce cpi'on s'est expliqué sa scélératesse; on a beau connaître la composition chimique du vitriol, on n'en verse point dans son

thé Le malhonnête homme est digne do blâme, de mépris et

de punition, l'honnête homme est digne de respect et de récompense. Un « bossu » n'est |ias reçu dans l'armée ; un « pervers » qui pratique doit être exclu de la société libre... » (Débats du IÇ) décembre 1872.)

MM. Alphonse Daudet, Hector Malot, Ferdinand Fabre.

« Trois romans remarquables ont paru dans ces derniers temps : Barnabe, par Ferdinand Fabre; Fromont jeune et Hisler

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aîné, par Alphonse Daudet; la Fille de la comédienne et l'Héritage d'Arthur, par Hector Malot. Les noms des auteurs sont connus, mais moins qu'ils ne devraient l'être. Ils font honneur à notre littérature, et il y a plaisir à leur rendre justice, car ils ont tous de la conscience et du talent. » = « Le roman de M. Daudet ressemble beaucoup à ceux de Dickens, et cela seul est un grand éloge. Lui aussi, il a mis la scène de son livre dans la rue et dans l'atelier, dans les quartiers populaires, au centre du travail parisien, au Marais, dans une imprimerie de papiers peints, avec les alentours et le cortège obligé de boutiquiers, de caissiers, do commis, de petits bourgeois, d'ouvrières en chambre et le reste. Lui aussi il a décrit cette vie étroite, artificielle, agitée, douloureuse, avec une émotion continue, avec une sympathie passionnée, entrant dans l'âme de ses personnages, les plaignant, les aimant, les haïssant, les méprisant, les admirant de toute sa force.cn sorte qu'il est toujours en scène avec eux. Cette sensibilité délicate et toujours vibrante donne au style une puissance singulière; le cœur, les nerfs même sont troublés, on a envie de rire, et plus souvent de pleurer; la pitié, la colère, l'indignation sont trop fortes; l'effet est poignant. » — Dangers à éviter. — « Chez Dickens aussi , la sensibilité semble féminine et surexcitée ; mais aucune faculté n'est plus propre à saisir sur le vif la physionomie, le geste, l'accent, et, si j'ose ainsi parler, la palpitation de la vie. Au reste, dans ses petites dimensions, l'ouvrage est bien composé, bien proportionné, exempt de ces belles divagations et de ces développements exagérés où Dickens est entraîné par sa fantaisie et par son génie. En dehors des personnages principaux, deux ou trois figures accessoires restent à demeure dans le souvenir. L'une est la petite boiteuse Désirée, si touchante et si pure, toute frémissante de passion contenue, cl qui, pendant des années, toujours assise, enfilant des perles, montant des oiseaux, vit et meurt d'un amour qu'elle n'avoue pas. L'autre est Delobelle, le comédien en disponibilité, qui, par amour de l'art et par respect de lui-même, continue à arpenter le boulevard, à prendre des petits verres, à étaler son torse et sa frisure, nourri par sa femme et sa fille , admiré chez lui comme un grand homme méconnu, histrion incurable, qui, à la ville, est toujours en scène, qui joue ses douleurs et ses joies, chez qui l'affectation esl involontaire, en qui le rôle s'est substitué à la nature, si vaniteux qu'on comprend son illusion, qu'on excuse son égoïsme, qu'on tolère ses prétentions, parce qu'on sent qu'il mourrait tout de suite s'il cessait un instant de croire au génie qu'il n'a pas et à l'avenir qu'il n'aura jamais. Ce portrait tout entier est, un chef-d'œuvre de comique amer; il tiendra une des premières places dans la galerie qui semble devoir être le principal ouvrage delà littérature contemporaine, et où l'on trouvera s,,iis diverses

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formes le type important, la création propre de notre société et de notre temps, je veux dire l'ambitieux impuissant, aigri, avorté et déclassé. » = « Le talent et le procédé de M. Malot sont tout opposés. 11 n'intervient jamais dans le récit... A cet égard, sa réserve est très grande, trop grande peut-être... Il n'aime pas les effets; de là vient que son coloris est uniforme et parfois terne; c'est dans le dessin qu'il excelle. Mais ce dessin, très sobre, est d'une vigueur extrême... Aussi bien, il est supérieur dans l'art de composer. » — Développement et [neuves. = « Quand l'auteur a bien expliqué cette végétation, il lui semble que son œuvre est Unie; la vérité est qu'elle n'est pas finie tout-à-fait; un artiste comme lui doit exceller dans les détails comme dans l'ensemble. » — Les principaux personnages. = « La manière de M. Fabre tient le milieu entre celle de M. Malot et celle de M. Daudet; par suite, elle est moins tranchée ; son originalité, qui est aussi grande, est ailleurs. Elle est dans son tempérament, peut-être aussi dans son éducation ; car il semble qu'il ne connaisse à fond que les paysans et les ecclésiastiques ; en revanche, il les connaît admirablement; on dirait que non seulement il les a observés, mais encore qu'il les a pratiqués de sa personne, dès l'enfance et depuis longtemps. Dans les deux autres écrivains, on reconnaît tout d'abord deux esprits parisiens, l'un affine, l'autre cuirassé par l'éducation et par l'expérience de la grande ville; celui-ci est resté plus intact; son talent a une saveur primitive, un goût de terroir, une sève âpre, rustique, forte et même un peu sauvage; il est Cévenol, et son œuvre, rude, franche et riche, ressemble à un vin du cru. Barnabe est la peinture d'un monde complet. physique et morale; paysage, cultures, fermiers, curés, ermites, pavsans, il y a là tout un coin de la France méridionale, copié sur place et par un enfant du pays, largement, à grands traits, avec cet amour du sol et du ciel qu'on pourrait appeler le patriotisme des veux. L'artiste est inépuisable et toujours neuf quand il décrit ses montagnes cassées, ses eaux vives, ses forêts de châtaigniers, toutes les grandes perspectives, tous les détails frais et gracieux d'une nature tourmentée, robuste et vivacc... Le sentiment est toujours profond, sincère, et il est souvent grandiose. Je pourrais citer un lever de soleil triomphal et superbe qui, sous une forme familière, rappelle l'accent, l'enthousiasme des anciens poètes védiques. Les figures conviennent bien à la scène; on a sous les veux une race d'hommes particulière , forte et dure comme la nature qui l'entoure, qui l'éprouve et qui la nourrit. Les passions, les volontés, les caractères, l'amour, l'avarice, la superstition y ont un tour propre , une intensité singulière, une détente roide et subite. Tout cela se rassemble et se concentre dans la figure principale, Barnabe, qui n'est pas loin d'être un chef-d'œuvre, car on y découvre le caractère primitif, la structure de l'homme natu-

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rel, la saillie indomptable des instincts que la civilisation recouvre de son enduit uniforme et fragile. » — Portrait de Barnabe. (Débats du 19 février 187.").)

Lettre à M. Albert Collignon (18 octobre 1870.)

a Monsieur, vous me faites beaucoup d'honneur en me demandant un article sur Stendhal et Sainte-Beuve... Mais le sujet est trop grand, et j'ai le malheur d'avoir l'esprit 1res resserré et très méthodique. Pour faire une chose, il faut que je m'y mette tout entier; je ne pense qu'à elle pendant trois mois, six mois, un an et davantage. En ce moment, j'imprime le Ier volume de mes Origines de lu France contemporaine, et j'esquisse le second. Pendant longtemps encore, mon cerveau ne comportera pas autre chose; j'y empile tout ce qui, de près ou de loin, a rapport à la Révolution , et la toile intérieure se tisse; si j'y mettais d'autres matériaux, il me faudrait un ellbrt énorme et plusieurs mois pour raccommoder les fils brisés; aussi ai -je renoncé à tout article ou travail étranger. » = « Je vous renvoie la lettre de Sainte-Beuve; c'est bien lui, exquis et scrupuleux pour les nuances; voilà ce qu'il nous reprochait à nous autres nouveaux, l'ignorance des anciens milieux, le manque de tradition, l'exagération du talent, ou tout au moins du rôle qu'avaient joué' nos favoris. Par exemple, il trouvait que j'admirais trop Stendhal, Balzac et Michelet, et me blâmait de ne les juger que par leurs livres. En revanche, je trouvais qu'il mettait trop haut de A igny, Hugo, Chateaubriand, Lamartine. — Ce qu'il y a de certain, c'est que, depuis trente ans, le point de vue s'est déplacé : moins de phrases et de beaux mots, plus de petits faits et de vérités observables: cela explique la différence des jugements. » — « J'osais faire encore à Sainte-Beuve la réponse que voici : Dans un écrivain, il y a deux hommes, le premier qui s'adresse à ses contemporains, flatte leur goût, et de plus a un rôle, un étalage, une coterie, un succès; le second qui s'adresse aux autres générations et se présente nu dans l'avenir avec ses seuls livres , je préfère le second; ce qui est essentiel, c'est la portion durable. Sainte-Beuve lui-même gagnait à cette distinction. Quelle distance entre le Sainte-Beuve de l oluplê, des premiers Portraits, et le

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Sainte-Beuve psychologue , physiologiste , le grand botaniste moral de la fin ! Le premier était le caudataire des poètes et grands écrivains, le commentateur attitré . un acolyte modeste chez Mmc Récamier; le second est L'un des deux fondateurs de la critique psychologique et de l'histoire naturelle de l'homme. » = « Je serai à Paris le iir décembre: j'espère causer avec vous de notre Stendhal. Il y a encore beaucoup d'inédit chez lui. Demandez à Sully Prudhomme de vous procurer par M. Philippe Delaroche une biographie de Stendhal écrite par un Anglais; vous y trouverez des lettres curieuses de Stendhal très jeune à sa sœur Pauline. Michel Lévy m'a prêté aussi un manuscrit que Mérimée devait publier, avec deux fragments d'une grande portée, l'un sur le caractère de Napoléon. » — « Agréez, etc. » (Temps du 20 octobre 1875.)

Lettre a M. Saint- Genest, rédacteur du Figaro (i3 novembre 187 5).

« Monsieur, dans le Figaro du mercredi 10 novembre, vous nommez plusieurs écrivains et publicistes qui ont combattu le scrutin de liste; vous me citez parmi eux. et vous ajoutez que ces mêmes hommes se démentent aujourd'hui, par intérêt de parti ou par intérêt personnel, en tout cas très imprudemment. Je vis fort loin de Paris, et je ne sais pas si MM. Laboulaye. Vacherot, Waddington, Thiers ont, en effet, changé d'avis sur cet article; mais pour moi, je pense toujours de même, et vous commettez une erreur si vous m'accusez d'avoir tourné. Je n'ai jamais écrit qu'une brochure politique, le Suffrage universel... Si vous prenez la peine de la lire, vous y verrez que le scrutin de liste non seulement me semble une tromperie, mais encore que le scrutin d'arrondissement me parait mal adapté à la capacité, au degré d'information, à l'intelligence moyenne de l'électeur français, et que je propose d'y introduire le suffrage à deux degrés. Mon principe est que l'électeur doit connaître le candidat personnellement, ou par des renseignements de première main; cela posé, il est clair que le scrutin de liste est absurde, mais il est clair aussi que le scrutin d'arrondissement, quoique moins ridicule, est encore insuffisant. » = « Agréez, etc.

(Figaro du 17 novembre 1875.)

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Deux Revues nouvelles.

« Deux Revues nouvelles vont paraître : l'une, trimestrielle, la Revue historique, dirigée par MM. Monod et Fagniez, l'autre mensuelle, la Revue philosophiijue, dirigée par M. Ribot. Les noms des directeurs sont connus et annoncent d'avance l'esprit de ces deux publications : il est tout scientifique. 11 ne s'agit point pour eux de prouver une tbèse, de propager une doctrine, d'appuyer un parti, mais de chercher et de répandre des vérités prouvées et nouvelles, en dehors de toute préoccupation politique ou religieuse. Un de mes amis , Anglais, me disait il y a douze ans : « Vos compatriotes ont de l'esprit, de l'intelligence, du talent, une promptitude singulière à tout saisir et même à tout comprendre, mais ils vivent sous un nuage d'idées fausses. » (Unter a cîoud of misrepresenlations.) A tout le moins, il est certain que nous vivons presque tous dans une atmosphère spéciale, dans un milieu fermé, celui d'un parti , d'une secte, d'une opinion préconçue; de là nos discordes; chacun de nous teint les objets de sa couleur particulière et accuse de mauvaise foi tous ceux qui ne les voient pas de la même couleur. 11 n'y a qu'un terrain commun où ces dissentiments puissent s'atténuer et parfois disparaître, je veux dire la science qui est un site plus élevé, où les nuages, en s'évaporant, laissent arriver le plein jour. Nous devons nous réjouir toutes les fois que des esprits indépendants et sincères nous proposent de nous mener sur cette éminence neutre et tranquille, et, pour cela, il y a des méthodes. 11 faut bien l'avouer, les sciences qui traitent de l'homme ne sont pas encore organisées chez nous; je n'en veux qu'une preuve : elles n'ont point de centre; il y en a un pour les sciences qui traitent de la nature, c'est l'Académie des Sciences; il n'y en a point pour les sciences qui traitent de l'humanité, car il y en a deux séparés et qui empiètent l'un sur l'autre : l'Académie des Inscriptions et l'Académie des Sciences morales et politiques. La philologie, la linguistique, l'archéologie, l'histoire, la jurisprudence, l'économie politique, la psychologie, l'anthropologie sont des branches de la même étude et devraient être représentées et dirigées par un seul corps. A cet égard, la langue et l'usage sont aussi des indices : on dit couramment {'Académie des Sciences, et, dans l'opinion publique, il n'y a qu'elle qui mérite ce nom. On ne sait pas qu'à

côté des sciences du monde physique il y a les sciences du monde moral, que ces dernières forment un tout au même titre que les premières, qu'elles ne sont pas de simples thèmes d'éloquence ou de littérature, que depuis Go ans leurs progrès ont été immenses, qu elles en font tous les jours, que leurs acquisitions sont définitives, qu'elles ont maintenant leurs méthodes éprouvées, leurs procédés d'enquête et de vérification, leur conclusion d'ensemble. ^ oila ce que les deux nouvelles Revues essaient de nous montrer. » = Programme et travaux de la Revue historique. = Collaborateurs et travaux de la Revue philosophique. — « On peut affirmer sans crainte que, depuis quinze ans. la psychologie, et par suite la philosophie est en train de se renouveler. Dans son tronc presque desséché la sève est rentrée par deux courants, par l'histoire et par la physiologie. D'une part, la linguistique, la philologie, la critique biographique, l'étude approfondie des peuples et des races ; d'autre part, l'anatomie micrographique, la vivisection, l'étude expérimentale du système nerveux ont ramené la vérité, la substance et la vie dans une science qui s'était réduite à un jeu de lormules et n'était plus qu'un ustensile d'éducation. De vastes théories se sont produites, des points de vue nouveaux ont surgi : en ce moment des travaux variés et considérables sont en cours d exécution dans toute l'Europe. » — - Compétence unique de M. Ribot pour organiser ces recherches.

(Débals du 3i décembre 1S7.").)

Ph. G. Hamerton, Round my house.

« M. Hamerton est un Anglais, peintre de paysage, bon observateur et bon écrivain, qui, ayant épousé une Française, s'est établi auprès d'Autun et y réside depuis plusieurs années. 11 décrit ce qu'il a vu « autour de sa maison »; voilà son livre; c est un livre de bonne foi. écrit sans préjugés, aussi instructif pour un Français que pour un étranger. On en jugera par les titres des chapitres... » — « L'ouvrage tout entier mériterait d'être traduit. J'en détacherai seulement deux chapitres, ceux qui concernent le paysan. A présent que le sulfrage universel fonctionne régulièrement et lihrement, c'est la question capitale; sur 10 millions d'électeurs, environ 7 millions sont des campagnards, et. de leur depré d'information, de leur tournure d'imagina-

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tion, dépend leur vote. Rien de plus difficile c|iie de pénétrer dans l'intérieur de leur esprit ; à parler exactement, nous les ignorons; nous ne savons ni ce qu'ils pensent, ni comment ils pensent. Maintes fois au village, après un vote politique, j'ai cherché à comprendre le mécanisme de l'élection, à deviner pourquoi, de deux candidats également inconnus, ils avaient choisi l'un plutôt que l'autre, à découvrir quels étaient les véritables meneurs, si c'était le vétérinaire, l'aubergiste, le maître d'école, le capitaine des pompiers, le notaire ou le curé; je n'y ai jamais réussi. Sur tous ces points , nous n'avons que des conjectures vagues ou des doutes; il nous faudrait en r«o ou 3o cantons l'enquête d'un homme fin, ancien habitant du pays. Celle de M. Hamerton ne s'applique qu'à la haute Bourgogne, mais il me semble qu'elle porte plus loin. » = « Selon notre auteur, le paysan français, du moins celui qu'il a observé dans son voisinage, n'est pas la bète de somme que son confrère Millet, le peintre de paysage, a représenté dans ses tableaux. » — Développement et citations ; — supériorité intellectuelle du paysan français sur le paysan du comté de Kent. = « Mais sitôt que le paysan français sort de son cercle étroit, toute notion juste lui manque ; autant il était sensé et bien informé quand il s'agit d'affaires locales, autant il déraisonne quand il s'agit d'affaires publiques. » — Preuves et citations ; — son étrange crédulité. = « Voilà de quelle façon se forment les idées politiques du paysan. On voit par là qu'elles échappent à toute direction et à tout redressement. » — Développement, preuves et citations. — - « En somme, Jacques Bonhomme entend se conduire à sa tète, écarte les conducteurs... lia peur de voir revenir l'ancien régime, la corvée et la dime... Son idée est faite, fixée, enfoncée en lui, héréditairement, à une profondeur énorme ; il faudra plusieurs siècles pour l'ébranler, car il a fallu plusieurs siècles pour l'édifier. » — Jamais il n'accepte les candidatures nobiliaires ou cléricales. — « Voilà chez le paysan les deux sources de croyances ... : les on-dil des anciens... et les on-dit de la place publique.., » = « Il ne saurait en être autrement, car toute idée politique, étant une idée générale, suppose une préparation, une éducation, une structure mentale qui ne peut pas se rencontrer dans une tète ainsi faite. » — Ignorance du paysan ; développement et preuves. == « Plus nous sommes cultivés, plus nous avons de peine à nous figurer un état mental si différent du nôtre: c'est celui d'un enfant, et rien de si difficile à un homme fait de s'imaginer l'état mental d'un enfant. » — Développement, preuves et citations; — les imaginations médicinales des paysans. — « Bref, à tous les égards, ils forment une race distincte, le reliquat survivant d'une humanité ancienne, sorte de granit fixe et fruste qui dure intact sous les terrains meubles et sous les cultures superficielles de la civilisation. » = « Pourtant,

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ce granit s'émiette... A présent l'horizon s'ouvre », on envoie aux écoles. — « Reste à savoir si, dans cette métamorphose, tout sera hon. A mesure que l'intelligence s'élargit, le caractère se déforme, et il est possible qu'avec son ignorance, le paysan perde une partie de ses vertus. Il en a de grandes, notamment la frugalité, qui est héroïque, son opiniâtreté au travail qui est merveilleuse... En même temps que l'éducation, la sensualité s'insinue dans les campagnes. » — Citations. — « En effet, dès que l'homme s'est émancipé, il cherche ses aises et il contracte le goût du bien-être, en rejetant le joug de la tradition... Prenez à New-York, à Philadelphie, à Chicago, un jeune homme de 18 ans qui entre dans le monde; tous ses désirs, toutes ses ambitions, tous ses rêves se rassemblent en une seule pensée : gagner par an 5oooo dollars et les dépenser. »

(Débats du 28 janvier 1877.)

Funck-Brentano et Albert Sorel, Précis du Droit des gens.

« Deux esprits bien différents se sont associés pour écrire ce volume : l'un est un historien..., l'autre est un philosophe... Par leur association, ils se sont complétés, et ont produit un livre bien composé, bien écrit, aussi précis qu'instructif... Leur point de vue est nouveau, surtout en France; ils laissent de coté le droit théorique et idéal, les spéculations plus ou moins chimériques... Quels sont les préceptes observés, les règles admises, les coutumes ordinairement respectées par les Etats modernes en temps de guerre et en temps de paix, sur terre et sur mer, voilà l'objet de nos auteurs. Ils exposent un droit coutumier, rien de plus, et en effet, il n'v a rien de plus entre les Etats modernes. Ce n'est pas même un droit coutumier complet, car il est, par nature, dépourvu de sanction légale : il n'v a pas de tiers arbitre, de tribunal supérieur, d'autorité contraignante, qui puisse en imposer le respect. A vrai dire, c'est un droit coutumier analogue à celui qu'on voyait au xie siècle parmi des centaines de seigneurs suzerains et de petits Etats indépendants. En fait de droit des gens, telle est aujourd'hui la situation de l'Europe. Il ne faut pas nous faire d'illusions à cet endroit, car nous serions vite détrompés par l'expérience : nous

l'avons été récemment, et nous savons ce qu'il en coûte. Imaginez dans une région déserte du Far-Wcst américain cinq ou six familles de settlers, un Yankee, un Mexicain, un Sioux, un mulâtre, un nègre, chacun avec ses outils, ses armes, ses mœurs, ses croyances, sa langue, tous isolés, à l'abri de toute intervention et à cent lieues de toute autorité ; chacun plante et bâtit à sa guise, tient son fusil chargé et a l'œil sur son voisin ; en effet, chacun s'est battu tour à tour contre tous les autres. Après beaucoup de meurtres et incendies, et au bout de plusieurs générations, l'expérience s'est faite, des usages se sont établis ; on ne pend plus les prisonniers, on ne scalpe plus les blessés : on ne se tue que dans une mesure donnée, d'après les règles convenues, et de siècle en siècle, il s'introduit dans ce droit des gens un petit accroissement d'humanité et de justice. Néanmoins, la force est toujours souveraine, les traités solennels par lesquels les partis s'engagent ont beau être appelés perpétuels, ils sont provisoires ; l'expérience des cent dernières années l'a prouvé de la façon la plus éclatante, et nous ne pouvons apprécier le présent que d'après le passé. Au moment où ils ont été conclus, ces traités constatèrent entre les contractants la proportion des forces ; quand cette proportion a changé, ils cessent d'être observés. Tel est l'usage ancien, et, par conséquent, tel est l'usage présent. La conclusion est qu'il faut être fort, ou le devenir; et cela ne signifie pas seulement qu'il faut se pourvoir d'une bonne armée sous de bons généraux, car l'instrument militaire n'est qu'un organe dans un corps vivant, et c'est le corps tout entier qui doit être robuste, sain, dispos, capable de lutter longuement, sans défaillance, en employant et dirigeant bien tous ses muscles. En d'autres termes, l'essentiel pour un Etat est d'avoir un peuple discipliné, obéissant, confiant, fidèle sous des chefs instruits, dévoués, habiles à voir de loin et à préparer l'avenir. Toute faiblesse, ignorance ou imprévoyance se paie ; en cela consiste la seule sanction du droit des gens; quand un Etat abuse de sa force momentanée, il sème autour de lui, non seulement des germes de haine, mais des germes de régénération, et, par les souffrances qu'il inflige, il réveille des énergies dont il pâtira plus tard. Nos auteurs ont longuement et finement insisté sur cette sanction des taules politiques. Elèves de Montesquieu, ils ne songent qu'à exposer les choses qui existent et telles qu'elles existent ; mais les choses ont des conséquences prochaines ou lointaines, et ces conséquences bien démêlées sont à la fois la philosophie de l'histoire et les principes du droit des gens. » (Débats du 10 avril 1877.)

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Lettre a M. Francis Poictevin (4 octobre i883), à propos de son roman de Ludine.

« ... Pour le fond, je suis en partie de votre avis. Les demidétraqués, les demi-imbéciles, les demi-pervertis sont un objet d'étude intéressant et instructif. En histoire naturelle, les animaux inférieurs sont reconnus maintenant comme les plus importants ; vous avez lu les recherches de Darwin sur les polypiers et sur les vers de terre. Les parasites, la vermine, les microbes de toute espèce ont un rôle de premier ordre dans le monde social comme dans le monde physiologique, et l'observateur de la nature humaine a, comme le naturaliste, les plus fortes raisons pour les décrire. » = « Je crois même qu'aujourd'hui, en France du moins, ces raisons sont tout à fait décisives; probablement, avant la fin du siècle, M. Ilomais, M. Joseph Prudhomme seront les rois incontestés et absolus de notre pays. C'est pourquoi notre ami de Goncourt a très bien fait de nous montrer Jupillon et son successeur le peintre d'enseignes. Reste à savoir si ces personnages, si importants dans la science, doivent et peuvent occuper la même place dans l'art. Je ne le crois pas. Vous me dites que vous avez lu ma Philosophie de l'art; permettez-moi de vous prier de relire l'Idéal dans l'art (sur le degré d'importance des caractères). Vous y trouverez les motifs de mon opinion. — A mon sens, l'art et la science sont deux ordres différents ; quand, par les procédés du roman, vous créez un personnage, c'est un personnage composé, inventé ; ce n'est jamais le personnage réel, existant, le vrai document scientifique ; comme document scientifique, le vôtre n'a qu'une valeur douteuse et secondaire. Donnez-moi à sa place des lettres authentiques, un journal intime et daté, des interrogatoires de tribunal, et, à chaque citation caractéristique, ajoutez votre commentaire. A cet égard, le meilleur exemple a été fourni par Carlyle, Oliver Cromwell's Letler» and Speechcs; il date, restitue avec un scrupule admirable les moindres billets, paroles, écrits et discours de son personnage; puis, en caractères d'imprimerie d'une autre espèce, il ajoute ses réflexions, et son style, très pittoresque, très |*ychologiquc, a des analogies avec celui de MM. de Goncourt et avec le vôtre. — Si au lieu d'un grand homme puritain, vous voulez décrire de la même façon un individu moyen, ou même un avorté,

un détraqué quelconque, le document indispensable ne vous manquera pas : Lauret en a publié plusieurs dans ses Fragments psychologiques. Alors, je suivrai avec un vif intérêt votre commentaire, car il portera, sur des faits cpii ont eu lieu, sur des paroles qui ont été prononcées. Peu m'importera la laideur ou la platitude du sujet ; on n'a pas de répugnances, on ne sent pas les mauvaises odeurs dans une salle de dissection, car on est payé par la vue directe, incontestable de la réalité positive. Dans le roman, je subis gratuitement les mauvaises odeurs, et, en somme, ce qui m'en reste, c'est un renseignement sur l'écrivain. » = « Pour ce qui est delà forme, je sens, je goûte toutes vos recherebes et trouvailles de style. Quoique d'une autre école, je comprends la vôtre; je tâche de faire abstraction de nies préférences, je vois chez vous un système complet et cohérent. C'est une musique nouvelle, à une octave plus haute, avec des intervalles différents, adaptée à une sensibilité très particulière, inépuisable en effets aigus et forts, éveillant à chaque instant des demi-visions brusques, provoquant <\c> tensions extrêmes et prolongées de l'àme, de l'esprit et des nerfs, bref assez analogues, selon moi, à la musique des Hongrois et des Tsiganes. » — « Bien entendu, on ne peut pas contester un système de musique ; tout dépend de son adaptation aux oreilles qui I écoutent. Ecrire, c'est pêcher un à un dans un pot d'encre de petits caractères noirs, et, au moyen de ces caractères alignés, faire passer des idées et des émotions dans l'àme du lecteur. Par conséquent, l'essentiel est de savoir quel est le lecteur. Or, selon moi, le lecteur moderne est un homme à peu près cultivé et intelligent, comme nous en connaissons beaucoup : ingénieur, avoué, professeur, officier, propriétaire, rentier, étudiant, jeune architecte ou peintre, fort occupé de ses plaisirs et de ses affaires, n'ayant à nous donner qu'un minimum d'attention et de loisir. Tâchons donc qu'il nous comprenne aisément et à fond. Ménageons ses habitudes d'esprit, ne lui imposons pas une contention extrême ; songeons qu'il a difficilement les demi-visions du peintre, les vives secousses intérieures de l'artiste et du poète ; n'exigeons pas de lui une sensibilité spéciale et une éducation spéciale. Chacune de ces deux conditions réunies se rencontre une fois sur cent, et, partant, ces deux conditions réunies se rencontrent une fois sur dix mille. C'est beaucoup réduire son public présent et surtout son public futur. Mon opinion est qu'un écrivain français doit, en écrivant, se figurer qu'il va être lu par un étranger instruit, curieux, amateur d'idées neuves, versé dans la littérature française depuis Montaigne jusqu'à Chateaubriand, par un Suédois, par un Français du Canada, qui n'est jamais venu à Paris et qui ne connaît que nos livres... »

(L'Evénement du 7 octobre i883.)

ESSAI SVH

Lettre au Directeur du Journal des Débats (3 mars

« Cher Monsieur, il est désagréable de parler de soi ; ce n'est pas mon habitude ; pourtant, aujourd'hui et par exception, j'y suis obligé. Plusieurs journaux français et anglais ont publié, et commenté une conversation que l'on m'attribue; ils me prêtent sur la science et la littérature française une opinion que je n'ai pas. Je croyais qu'un écrivain ne répond que des opinions qu'il écrit et signe ; il parait que je me suis trompé. » ■= Protestation contre l'interview qu'on lui a surprise. = « Sur les mérites comparatifs des savants proprement dits en France, en Allemagne et en Angleterre, je ne me permets pas d'avoir une opinion ; si je voulais en avoir une, j'irais consulter mes amis, M. Joseph Bertrand, M. Berthelot, M. Pasteur, M. Gaston Paris. Je trouve ridicule de porter Tin jugement là où l'on n'a pas la compétence requise. » = « Dans les matières où je suis moins ignorant, par exemple en littérature et en histoire, je crois que la poésie anglaise, surtout la poésie lyrique et narrative, depuis Byron, Kcats et Shelley, jusqu'à Tennyson et aux deux Browning, est en Europe la première de toutes. En revanche, nous avons en France les plus grands dramatistes vivants, M. Augier et M. Alexandre Dumas. En prose', les Français me semblent au moins le- égaux des anglais ; je regarde Balzac comme le plus puissant créateur d'âmes depuis Shakspeare ; aucun critique dans aucune littérature ne peut être comparé à Sainte-Beuve. Je considère In Chartreuse tic Parme comme un chef-d'œuvre de psychologie littéraire, le plus grand qui ait jamais été publié dans aucune langue. Pour le style et le rendu, pour l'intensité et la perfection du coloris. Madame Bovary n'a pas d'égale. Cinq écrivains et penseurs, Balzac, Stendhal, Sainte-Beuve, M. Guizot et M. Renan sont, à mon avis, les hommes qui, depuis Montesquieu, ont le plus ajouté à la connaissance de la nature humaine et de la société humaine. — En ce moment, nous sommes à la fin d'une période littéraire; pourtant, outre trois ou quatre romanciers et poètes, nous voyons croître plusieurs écrivains dont le talent est supérieur, entre autres des historiens, M. Lavisse, M. Sorel, M. Thureau-Dangin. — Sans doute, quand

APPKNIHi I I

on se juge, on doit au préalable quitter ses préjugés, faire abstraction de l'amour-propre national, il ne faut pas se surfaire. Mais il ne faut pas non plus se déprimer; on peut affirmer, je crois, cpie, dans l'exposition universelle des littératures, la France a présenté, depuis soixante ans. autant de grandes idées et autant de belles formes que les plus illustres de ses concurrents. » (Débats du 5 mars 1887.)

Lettre à M. Alexis Delaire (19 avril 1890.)

"N ices de l'esprit classique et révolutionnaire ; — sa tendance à tout simplifier. — Eloge du groupe de la Réforme sociale : son sens des complexités sociales, son habitude, depuis Le Plav, de multiplier les monographies. — « 11 faut continuer dans cette voie, et le public lui-même nous y encourage » : les œuvres d'imagination (théâtre et roman) à la fin du siècle dernier et de notre temps; — les personnages abstraits et conventionnels de Colin d'Harleville, les personnages réels el complexes d'A. Dumas lils. — « A côté des monographies historiques et positives que vous rassemblez selon la méthode de M. Le Plav, il y en a d'autres, en partie imaginaires, mais non moins instructive- ; en tout cas, elles sont suggestives, car, lorsqu'elles sont faites a,\ec conscience et avec génie, elles nous montrent ce que l'observation proprement dite ne peut atteindre qu'imparfaitement et n'ose

exprimer qu'avec doute, je veux dire l'intérieur de l'hi le, le

jeu des sentiments et des idées, les profondeurs de l'esprit et de l'àme ; Balzac en a fait trente ou quarante, et lorsque j'avais l'honneur de causer avec M. Le Play, j'osais parfois lui indiquer comme des collaborateurs, du moins comme des illustrateurs de son œuvre, George Eliot, avec sa peinture de tout un district anglais dans Middlemarch ; Ivan Tourguenef, avec sa peinture îles paysans russes et des jeunes gens russes dans les Récils d'un chasseur, dans Pères et Enfants, dans Terres lien/es ; Gustave Flaubert, avec sa peinture d'un village normand, dans Madame Bovary. »

{La Réforme sociale et le Centenaire de la Révolution, Paris, 1890.)

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