‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 69 sur 85 · JUGEMENTS DIVERS ET EXTRAITS DARTICLES SUR TAINE · texte numérisé non relu

JUGEMENTS DIVERS ET EXTRAITS DARTICLES SUR TAINE

Une lettre de feu M. Charles Bénard.

J'avais demandé à l'ancien professeur de Taine au collège Bourbon quelques renseignements sur la formation de l'esprit et du talent de son élève. Il me fit l'honneur de m'écrire une longue et intéressante lettre dont voici les principaux fragments :

Monsieur et cher Confrère,

Je suis très touché des sentiments , en particulier de la confiance que vous me témoignez. Je ne puis que répondre laconiquement aux questions, sur mon ancien élève Taine, que vous m'adressez.

i° Sur ce que j'appellerai la genèse de sa pensée philosophique, voici ma réponse.

Taine est entré (iS^S)1 dans la classe de philosophie, sortant de rhétorique, mais déjà philosophe, j'entends disciple fervent de Spinoza. Sa foi au spinozisme était déjà telle qu'il n'y avait pas à

i. Légère inexactitude : il faut lire: 18^7.

la changer d'un iola. Il s'y était enfermé comme clans une forteresse dont, du reste, il n'est jamais sorti. Il n'y avait pas même à discuter là-dessus avec lui. 11 a, je crois, profité de mes leçons sur les différentes parties du cours de philosophie classique. Il m'a toujours témoigné , alors et depuis, beaucoup de respect et même d'atfection ; mais je ne crois pas avoir exercé sur lui, quant au fonds, la moindre influence. Je venais sans cesse me heurter à un parti pris, en particulier en ce qui concerne la pierre de touche, le libre arbitre. Il n'en était pas moins toujours le premier à une distance très grande des autres élèves. Il a eu les deux seconds prix au concours général.

Voilà tout ce que je puis vous dire sur le premier point. Comment est-il devenu hégélien, ou semi-hegelien? 11 n'y a qu'un pas à franchir. Ma traduction de l'Esthétique de Hegel, les livres, en allemand, de Hegel que je lui ai prêtés, surtout à l'Ecole normale, ont pu y contribuer. Mais c'est une influence tout extérieure. Plus tard, il est devenu positiviste. Gomment son positivisme s'est-il enté sur le spinozisme et l'hegelianisme ? Pour moi, ■sans parler de l'évolutionisme qui est déjà dans la dialectique hégélienne, il faut y joindre l'immanence spinoziste, aujourd'hui le grand mot à la mode, qui est la clef qui devra, selon moi, forcer toutes les serrures. C'est ainsi que l'on est passé en Allemagne de Hegel à Schopenhauer, à von Hartmann. C'est ce qui s'appelle l'idéalisme concret succédant à l'idéalisme abstrait. — Mais ici, je m'arrête, ayant trop à dire.

2° Sur le second point, je m'expliquerai en toute franchise. Taine philosophe et artiste est-il plutôt l'un que l'autre ? Quelle est, selon sa langue, sa faculté « maîtresse » ? Pour moi, Taine n'est pas à proprement parler un philosophe. Il a été du moins sous ce rapport beaucoup surfait. C'est un écrivain d'un très grand talent, un merveilleux esprit d'assimilation (réceptif, non spéculativement parlant original et né créateur) ; comme penseur toujours disciple à la suite de Spinoza, de Hegel, de Comte, de Darwin, de Spencer. Ses formules sont vides (race, milieu, moment). Ce qu'il a produit sous ce rapport ne laissera pas la moindre trace, — du moins, à mon avis. C'est autre chose s'il s'agit de l'écrivain, du styliste, du poète, comme vous dites. L'imagination chez lui domine de beaucoup, quoicjue le sens pittoresque ne lui manque pas. — J'aurais encore, Monsieur, trop à dire sur ce sujet, en particulier de l'abus énorme qu'il fait sans •cesse de la métaphore, scientifique si vous voulez, mais qui ne donne que de grossières analogies (ex. : les couches d'idées, etc.).

Sur Taine, encore une fois, je n'en puis dire plus; cela me mènerait trop loin. . .

Un jugement inédit de Vacherot sur Taine.

\ acherot a laissé parmi ses papiers un manuscrit, intitulé Ma psychologie, cpii débute par un parallèle entre Renan et Taine, et se poursuit par une étude très élogïeuse sur Taine, dans laquelle l'auteur oppose son spiritualisme à l'empirisme de son élève et ami. "Nous en détachons les passages suivants, dont nous sommes redevables à une obligeante communication :

ce Taine avait un tempérament, d'aucuns diraient de moine, si l'on ne savait qu'il fut un parfait époux et un excellent père. N'ai-je pas ouï dire qu'il associait son intelligente moitié à ses études? Si le penseur a plus prêté à la critique que le savant, lequel ne fut jamais pris en défaut, c'est qu'il avait le besoin de conclure, non moins que la passion d'observer. Autant l'esprit de Renan se complaisait dans le doute, autant l'esprit de Taine tournait vite à la formule. Enfermé dans sa science toute d'analyse et de logique , il était sourd aux réclamations de l'opinion, voire même du sens commun. Ce n'était pas qu'il recherchât le paradoxe. Il y entrait en plein, sans s'en douter. Il avait une telle manière de voir les choses qu'il ne pouvait s'imaginer qu'on les vit autrement. C'est le secret de sa force et aussi de sa faiblesse. S'il était dans la nature de Renan d'avoir toujours une porte ouverte au doute, il était dans la nature de Taine de l'avoir toujours fermée, de façon à ne pouvoir sortir du cercle de ses théories. Taine n'était pas un artiste en style comme Renan. Quand l'expression devenait belle, c'était par la beauté de la pensée. Alors, elle avait un éclat qui en eût fait un écrivain de race, s'il eût traité de matières qui prêtent au style. Alors, il eût réuni la verve du pamphlétaire à la gravité du philosophe. C'est ce que promettait le piremier livre de sa jeunesse. Tous deux furent des libres penseurs, Taine bien plus hardi et plus ferme que Renan qui, à défaut de croyances, laissa percer des sympathies religieuses qui étaient dans son âme, sinon dans son esprit... »

Un peu plus loin, après avoir exposé l'idée que Taine se faisait

du moi, \ acherot ajoutait : « Ah ! que Michelct avait raison dé s'écrier : « Il me prend mon moi ! » Avec ce moi, il lui prenait toutes les facultés qui ont fait de ce petit homme un des esprits et des écrivains les plus originaux de son temps... »

« Notre philosophe était si bon, si honnête, si correct par nature, qu'il est bien possible qu'en lui le sentiment du devoir n'était pas nécessaire pour accomplir le bien. La voix de la conscience parle surtout quand il y a lutte entre le devoir et la passion. Taine a-t-il jamais eu à lutter contre quelque chose ou contre quelqu'un ? Tous ceux qui ont bien connu cet homme excellent s'expliquent comment la nature a pu lui suffire pour en faire l'homme d'une vie exemplaire l. »

« Ce n'est pas seulement l'emploi exclusif de l'analyse qui a conduit Taine à la négation des vérités de la conscience. C'était un esprit qui voulait voir clair en tout, ce qui est une grande qualité philosophique. Pour arriver à ce résultat, il avait pour méthode de simplifier d'abord les questions. Voilà pourquoi quand il cherchait l'explication d'un fait constaté par l'observation etdécomposé par l'analvse, il s'arrêtait au mécanisme. Toutes ses synthèses ont ce

i . C'est ici le cas de citer tout au long la note qu'à l'Ecole normale Vacherot avait rédigée sur Taine, et qu'a publiée pour la première fois M. Monod : « L'élève le plus laborieux, le plus distingué que j'aie connu à l'Ecole. Instruction prodigieuse pour son âge. Ardeur et avidité de connaissances dont je n'ai pas vu d'exemple. Esprit remarquable par la rapidité de conception, la finesse, la subtilité, la force de pensée. Seulement, comprend, conçoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie trop souvent la réalité, sans s'en douter, il est vrai, car il est d'une parfaite sincérité. Taine sera un professeur très distingué, mais de plus et surtout un savant de premier ordre, si sa santé lui permet de fournir une longue carrière. Avec une grande douceur de caractère et des formes très aimables, une fermeté d'esprit indomptable, au point que personne n'exerce d'influence sur sa pensée. Du reste, il n'est pas de ce monde. La devise de Spinoza sera la sienne : Vivre pour penser. Conduite, tenue excellente. Quant à la moralité, je crois cette nature d'élite et d'exception, étrangère à toute autre passion qu'à celle du vrai. Elle a ceci de propre qu'elle est à l'abri même de la tentation. Cet élève est le premier, à une grande distance, dans toutes les conférences et dans tous les examens. »

Enfin, peut-être est-il bon de ne pas laisser perdre un autre mot sur Taine, qu'il y a tout lieu, ce semble, d'attribuer à Vacherot : « Un mot que nous empruntons à un des maîtres et des amis de M. Taine, résumera notre jugement sur lui : ce mot date de quatre ans, mais il est encore vrai aujourd'hui : M. Taine, disait-on, donnera un éclatant démenti à ceux qui l'accusent purement et simplement de matérialisme ; au fond, il est plus idéaliste qu'il ne le dit, et qu'il ne le veut peutêtre. » (Gindre de Mancy {Ecrivains contemporains : M. Taine, Journal général de l'Instruction publique, iG juillet 18O2, p. 522.)

caractère... Cette méthode s'applique- t-elle à tout? Les naturalistes les plus autorisés ne le pensent pas, du moment qu'il s'agit des êtres du règne organique. » — Vacherot rappelle ici l'exemple de Claude Bernard cpii, pour expliquer la vie, avait recours à « une loi supérieure qu'il appelait l'idée directrice et qui, quelque nom qu'on lui donne, est d'un tout autre ordre que les lois de la mécanique, de la physique et de la chimie. C'est ce que Taine avait peine à comprendre chez un savant tel que Claude Bernard. Il ne lui pardonnait pas d'introduire ainsi la métaphysique dans la science. Nous ne pouvions, Taine et moi, nous entendre sur ce point. J'ai toujours pensé que l'illustre biologiste était le vrai philosophe, dans cette explication des phénomènes de la vie... »

Enfin, après avoir montré que, chez la plupart des hommes, les idées de conscience, de liberté, de personnalité s'imposent à la pensée et s expérimentent pour ainsi dire à chaque pas dans la lutte contre les passions, vacherot ajoutait: « Notre cher Taine était de ces natures où tout s'équilibre, tout s'harmonise pour une vie de sagesse... »

Divers jugements anglais sur Y Histoire de la littérature anglaise.

L'Histoire de la littérature anglaise a, comme il était naturel, été l'objet d'un grand nombre d'articles anglais1. Il peut être intéressant de savoir ce qu'on a pensé de l'autre côté de la Manche de ce livre célèbre, de ce livre « glorieux », suivant la jolie et juste expression de M. Edouard Rod. A cet égard, les deux ou trois articles dont je donne ici quelques extraits exprimeront assez bien, je crois, l'état moyen de l'opinion anglaise. Le premier, qui a paru en i865 dans la Revue d'Edimbourg, semble avoir été inspiré par un chauvinisme assez étroit ; mais les témoignages d'admiration que laisse comme malgré lui échapper

i. Voir pour le détail, ma Bibliographie critique de Taine (Paris, A. Picard, 1901).

l'auteur, — qui signe Th. C, — n'en sont que plus significatifs. Il a été reproduit et traduit en entier par la Revue britannique, en janvier et février 186G sous ce titre, Y Histoire de la littérature anglaise de M. Taine jugée par la Revue d'Edimbourg ; et ceux qui ne lisent pas l'anglais pourront s'y reporter. Les deux autres n'ont, malheureusement, pas été traduits en français, ni même recueillis en volume. Ils sont l'œuvre d'un esprit singulièrement plus large, plus impartial et plus pénétrant. M. W. Fraser Rae est sans aucun doute le critique anglais qui a le plus fait pour tenir ses compatriotes au courant des travaux de Taine: dès le mois de juillet 18C1, il le présentait aux lecteurs de la Westminster Review ; trois et quatre ans plus tard, en avril 1864 et en janvier i865, il entretenait longuement les lecteurs de la même Revue de YHistoire de la littérature anglaise qui venait de paraître; plus tard enfin, il a traduit et « préfacé » les Notes sur l'Angleterre; toutes les fois qu'il a eu l'occasion de parler de Taine, — qu'il aime à comparer à Macaulay, — il l'a fait avec une sympathie admirative et intelligente, avec une justesse de ton, dont nous autres Français, devons lui être particulièrement reconnaissants. S'il réunissait en un livre les pages qu'il a consacrées à l'auteur delà Littérature anglaise, je serais assez tenté de croire que ce livre nous offrirait le jugement anglais le plus complet et le mieux motivé qui ait encore été porté sur Taine, — quelque chose comme le pendant anglais du livre de M. Barzellotti.

L'auteur de l'article de YEdiiiburgh Review parait croire que le livre de Taine est une sorte de pamphlet dirigé contre l'Angleterre et les Anglais au nom d'une admiration excessive pour la France, son génie et sa littérature. Il n'admet pas qu'on puisse critiquer les œuvres anglaises, et il voit des intentions satiriques dans toutes les pages où Taine, avec sa vigueur habituelle, analyse et décrit les traits par hasard moins heureux du caractère anglais. Il n'est même point satisfait de l'étude, si enthousiaste pourtant, sur Shakspeare : « De toutes les parties de son ouvrage,

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