‹ Essai sur Taine, son uvre et son influenceChapitre 70 sur 85 · Ô ESSAI SUR TAINE · texte numérisé non relu

Ô ESSAI SUR TAINE

nous dit-il, les chapitres que M. Taine consacre au grand poète sont les plus faibles » ; et il leur préfère de beaucoup les études de M. Mézières et celles de Schlegel. Mais, comme il avoue assez naïvement cpje ses réserves sur l'œuvre de Taine lui sont dictées par « l'orgueil national des Anglais », nous voilà bien avertis. Il rend, d'ailleurs, bommage « à l'universalité de son plan, à l'originalité de son style, au bonbeur de ses commentaires, à la finesse de ses critiques, à sa parfaite et bien rare connaissance de la langue anglaise »..., à « la merveilleuse application » avec laquelle il a lu « un nombre infini de livres anglais ». « Nous aurions, dit-il, bien de la peine à découvrir, dans le cbamp pourtant si vaste de cette littérature, un recoin qui lui soit inconnu. » II loue vivement aussi les :< admirables traductions d'extraits choisis » que Taine a introduites dans son œuvre, traductions « si fidèles et si animées » que, parfois, « elles tiennent lieu d'un commentaire. » — Un certain nombre de remarques justes se trouvent ainsi noyées dans un fatras d'observations sans portée et souvent déplaisantes de ton. Il note, par exemple, avec raison que Taine, dans son livre, s'est bien occupé des Saxons envahisseurs, mais qu'il a complètement négligé les populations indigènes de la Grande- Bretagne, qui sont de race celtique. Ailleurs, il se demande si les idées philosophiques de Taine sur la race, le milieu, le moment, cjui ressemblent si fort à celles de Buckle, — il rapiproche à plus d'une reprise les deux noms et les deux œuvres, — n'auraient pas la même commune origine. « Dès que M. Taine, dit-il encore, n'est plus séduit et entraîné par des théories trompeuses et des préjugés nationaux, il saisit d'emblée les traits distinctifs du génie d'un écrivain; discernant avec la plus lumineuse sagacité ses mérites et ses défauts, il lui assigne sa place définitive dans la république des lettres. » Et un peu plus loin : « Si seulement M. Taine pouvait mettre de côté ses théories, nous accepterions volontiers ses jugements comme ceux du plus éloquent et du plus fin critique qui ait étudié la littérature du règne d'Elisabeth. Dans ses chapitres sur Sydney et Spencer, il s'élève à un enthousiasme sincère, et jamais on n'a mieux rendu dans une langue étrangère le charme et la magie de ces poètes. » Enfin, il constate quelque part, — et l'observation a du prix à cette date, — que le nom de Taine non seulement « est déjà célèbre en France », mais encore « a passé le détroit ».

Les deux articles de M. W. Fraser Rae, le premier sur les trois premiers volumes, le second sur le quatrième et dernier volume de la Littérature anglaise sont surtout analytiques ; mais ils renferment un certain nombre d'appréciations fort intéressantes, parmi lesquelles je relève les suivantes : « M. Taine a écrit l'histoire la plus approfondie et la plus remarquable qui existe encore de l'abondante et splendide littérature de l'Angleterre...

APPENDICE III a8f)

Quelques objections que puissent soulever quelques-unes des doctrines de M. Taine, il est indiscutable qu'il a caractérise les diverses époques de la littérature anglaise avec une originalité et une précision singulières, qu'il a analysé les ouvrages des plus grands écrivains anglais avec une rare pénétration, qu'il a présenté les résultats de ses recbercbes avec une plénitude, avec une vigueur et une maîtrise de pensée qui dénotent une connaissance de notre littérature à la fois minutieuse et large, et une faculté d'admirer tout ce qu'il y a de noble en elle, aussi personnelle (pie peu commune... Quand on a à rendre compte d'un ouvrage aussi remarquable et aussi magistral que celui-là, il faut lui appliquer, comme disait Chateaubriand, la critique féconde des beautés, et non la critique stérile des défauts. Or, ici, les beautés l'emportent. Gomme œuvre de composition historique, cette histoire a peu d'égales de nos jours. Comme galerie de tableaux, elle rivalise avec l'incomparable ouvrage de Macauiay ; comme exposé de vues pbilosophiques, elle fait plus que rivaliser avec les travaux si suggestifs de feu M. Buckle. — Aucune autre bistoirc de notre littérature ne peut être comparée à celle de M. Taine pour la largeur et la force de la pensée, pour l'éclat du style et pour la sûreté et la justesse de l'exposition. » L'auteur ajoute que l'Angleterre, en fait d'histoire littéraire, doit maintenant a un Français tout autant que l'Espagne à un Américain (Ticknor), l'Italie à un Français (Ginguené), et l'Allemagne à un Anglais (Lewes et sa 1 ie de Gœthe). « Jusqu'à ce qu'elle soit remplacée par une histoire meilleure que toutes celles qui existent actuellement, l'œuvre magistrale fie M. Taine restera la peinture la meilleure et la plus accomplie qu'on puisse trouver de la noble littérature de l'Angleterre. »

Dans le second article ( sur les Ecrivains anglais contemporains), M. Fraser Rae s'exprime ainsi à propos de l'étude sur Stuart Mill : « A notre avis, c'est la meilleure exposition et la plus juste appréciation de ses doctrines qui ait encore été écrite en. aucune langue *. »

i. Rapprochons de celte appréciation le jugement de Stuart Mill luimême sur l'étude que Taine lui a consacrée : « On ne pouvait donner en peu de pages une idée plus exacte el plus complète du contenu de mon livre, comme corps de doctrine philosophique... » (Cité par Taine, le Positivisme anglais, Préface.) Et puisque nous tenons Stuart Mill, notons encore ce qu'il a dit de l'Intelligence : « M. Taine ne s'écarte des principes empiristes que dans lis deux derniers chapitres de son livre qui, à notre avis, dépassent les limites de l'induction vraiment scientifique, et, sans même invoquer une intuition supposée a priori, revendiquent une valeur absolue à travers tout l'espace et le temps pour les généralisations de la pensée humaine, valeur que nous ne pouvons admettre que dans les limites propres du l'expérience humaine. » (FortniyJitly Revieiv, juillet 1870)

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