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Et plus loin : « Quoique ne pouvant faire droit à la prétention qu'il affecte d'être quelque chose de plus qu'un critique ordinaire, cependant nous considérons les études critiques de M. Taine sur nos écrivains comme plus dignes d'attention qu'aucune de celles des étrangers vivants. » Il rend hommage au mérite des études anglaises de Chateaubriand, de Villemain, de Guizot et de Rémusat. « Mais aucun de leurs écrits n'est aussi complètement affranchi des méprises qu'un étranger commet sans s'en douter, aucun ne renferme autant de ces remarques fines et perçantes où les Français généralement excellent, que ceux de AI. Taine. » Et après quelques réserves sur certaines appréciations de Taine : « L'étude de M. Taine sur Macaulay est l'analyse la plus approfondie et l'appréciation la plus impartiale de ses mérites littéraires qui ait encore été faite. Les critiqvies anglais sont à peine capables d'accomplir cette tâche » à cause de leurs préventions politiques. — « Les études sur Carlyle et Tennyson sont toutes deux excellentes : la première contient une très juste appréciation du génie de Carlyle ; la seconde met très nettement en lumière à la fois les mérites et les défauts de la jjoésie de Tennyson. Tous les jugements de M. Taine sont fondés sur une connaissance intime du sujet qu'il traite ; jamais il n'écrit au hasard, jamais il ne reproduit des opinions de seconde main. Toujours indépendant et bien informé, il montre une remarquable habileté à découvrir et à louer tout ce qui est réellement digne d'attention. »
Guillaume Guizot, D'une nouvelle méthode critique (à propos de V Essai sur Tite-Live).
Je reproduis ici quelques fragments des deux articles si lins, si pénétrants, si judicieux que Guillaume Guizot a consacrés à l'Essai sur Tite-Live, et auxquels j'ai déjà fait plus haut quelques emprunts. Ils sont peu connus, je le crains ; il me semble pourtant qu'ils sont du petit nombre de ceux qui, en naissant, se sont comme inscrits en marge de l'œuvre de Taine.
Guillaume Guizot commence par exposer la méthode critique de Taine, et il l'oppose à celle des critiques antérieurs : à ce
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propos, un trcs joli portrait de Sainte-Beuve. — Puis, il aborde la question que pose la Préface de l'Essai sur Tite-Live : « Y a-t-il en nous, demande Taine, une faculté maîtresse dont l'action uniforme se communique différemment à nos différents rouages, et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements prévus? — J'essaie de répondre oui, et par un exemple. » — « Essayons, reprend Guizot, de répondre non, et par trois exemples. »
Le premier est Tite-Live. — Guizot montre que la définition historien-orateur peut s'appliquer à beaucoup d'autres historiens : « M. Macaulay aussi est un historien orateur ; M. Taine lui-même l'a dit ailleurs. » — Et. d'une manière générale, la formule peut s'appliquer à tous les historiens romains : donc, elle est trop large. «Ce n'est pas la propre clef d'un caractère unique, c'est un de ces passe-partout qui vont à quatre ou cinq serrures. »
Le deuxième exemple est Annibal. — D'après Taine, c'est un aventurier, et il a expliqué tout son caractère en développant la formule. — Guizot montre qu'elle est trop étroite, et qu'il y a une foule de traits du caractère d'Annihal qu'elle n'explique pas. — « La logique excessive (de Taine), après l'avoir conduit à affirmer des faits qui ne sont pas certains et à mal interpréter des faits qui sont clairs, lui fait encore omettre des faits importants qui dérangeraient son système. »
Le troisième exemple est Taine lui-même. — On pourrait croire, et il aimerait à croire qu'il est un critique philosophe . — Mais, reprend Guizot, « vous êtes vous-même orateur, faut-il lui dire, puisque vous avez la passion de prouver, la dialectique échauffée par une flamme intérieure dont vous êtes à peine maître, le talent de ranger vos idées suivant une progression nette et sensible, l'instinct et le goût du style nerveux, pressant, qui poursuit à coups redoublés l'auditeur ou le lecteur sans lui laisser le temps de réfléchir, ni de se retourner contre vous, dix façons au moins d'exprimer une même pensée, une singulière variété de mouvements imprévus qui réveillent l'attention, une grande richesse d'images neuves qui laissent chacune de vos conclusions fortement gravée et colorée dans tous les esprits. Vous êtes pamphlétaire », — ou du moins satirique (le La Fontaine, et ses attaques contre le xvne siècle reprises dans les articles sur Saint-Simon et Fléchier). — « Vous êtes peintre encore » (le 1 oyage aux Pyrénées). — « Vous êtes même poète, ô philosophe ! puisque ces grands paysages ont pour vous plus que des couleurs et des formes, puisqu'à leur aspect votre cœur bat jusqu'à vous faire croire qu'un cœur aussi palpite en eux, puisque vous faites passer votre émotion dans vos descriptions jusqu'à nous faire croire, à nous, simples lecteurs, que nous sentons sous vos paroles sourdre la vie confuse de la matière et toutes ces forces
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de la sève et du sang qui sont l'âme des vers de Lucrèce. Tout cela ne vous empêche pas d'être philosophe. Ce serait plutôt votre philosophie que nous accuserions de gêner le reste de votre talent. »
— 11 y a, dans Taine, trop de logique, trop d'esprit de système.
— « Heureusement pour vous, vous n'êtes pas parvenu à nous convaincre, et votre talent vous sauve en ruinant votre système... Mais l'étendue de vos connaissances, la robuste hardiesse de votre esprit, l'enchaînement et l'éclat de votre style, tous les procédés de critique étrangers à votre méthode, que vous employez à votre insu aussi bien que s'ils vous étaient propres, toutes les idées étrangères à vos formules, que vous exposez malgré vous aussi largement que si vous trouviez vous-même vos formules insuffisantes, l'ensemble varié de vos talents, de vos recherches et de vos pensées nous apprend beaucoup et ne nous trompe pas en nous faisant présager pour vous un bel avenir. »
(Débats des 21 et 27 janvier 1867.)