Weiss, sur les Essais de critique et d'histoire
Voici encore un article qu'on peut lire avec profit après les articles de Sainte-Beuve, et qui ne souffrira pas trop du voisinage.
Indication des divers articles qui composent le livre. — « Ce sont trois ou quatre mondes différents dont M. Taine essaye de fixer la formule. J'ai eu occasion de le dire plus d'une fois ici ou ailleurs, je n'aime de M. Taine ni ses principes, ni sa méthode de composition, ni même toujours son style. Mais il est un des rares esprits qui subsistent par eux-mêmes : dignes à ce titre de la sympathie résolue de tous ceux qui vivent dans les hautes pensées. Il a jugé de bonne heure que rien n'est beau comme d'être soi; ambition, fortune, plaisirs de jeunesse, il a tout dédaigné pour cette suprême fierté. Je l'estime assez pour croire qu'il eût dédaigné la réputation elle-même. La réputation, du moins, lui est venue, rapide et brillante. Il a maintenant un journal et un public ; il est sûr d'être écouté quand il parle, et, quoique ce soit un droit qu'il ait certainement payé son prix, puisqu'il a usé, pour le conquérir, jusqu'à sa santé, je ne le trouve pas à plaindre. » = « Que l'on conteste ou que l'on subisse les conclusions de M. Taine,
APPENDICE III 2q3
on le lit toujours avec entraînement. Son style, excessif comme son système, est rempli d'expressions qui s'imposent à l'esprit et s'y enfoncent. Ecrivain de goût? je ne sais, mais écrivain puissant, chez qui les mots et les images tiennent de la nature des spectres! Il n'est pas éloigné de considérer l'hallucination comme le principe de toute poésie, et on est tenté de dire qu'il l'a transportée lui-même dans la critique. Quand son regard se fixe sur un objet, c'est pour le créer une seconde fois. Il regarde où il faut ; il voit juste. Mais il regarde trop longtemps du même côté, et sa vue est grossissante. Et comme il écrit sous l'empire de cette vision, à la fois prolongée et disproportionnée avec l'objet, son dessin et ses couleurs frappent par un caractère d'énormité, qui étonne le lecteur, et ça et là le choque. Je ne suis pas aussi subtil architecte de forces que M. Taine, et je ne me charge pas d'expliquer comment ont pu se fondre dans le même écrivain les deux qualités saillantes qui marquent de leur double empreinte, non pas seulement chacun de ses ouvrages, mais dans chaque développement d'idées, chaque phrase, chaque mot qui porte. Elles s'y fondent cependant, et M. Taine est géomètre exact autant que peintre emporté. Il y a dans sa réflexion comme une exaltation de froideur; il a toujours l'air de s'enfermer dans des rectangles d'où il éclate. » = Exemples de la véhémence de son style. — « 11 aura certainement exercé sur la langue cette influence funeste, qu'il en a surélevé le diapason de deux ou trois tons... » = « Il résulte de là que les sujels qu'il traite ne lui conviennent pas tous également. » — Exemples : Fléchier, la princesse de Clèves, Racine. — « C'est la première fois qu'on ait interprété Racine si intimement et avec tant de justesse; et pourtant, un vague instinct vous avertit que sur toutes ces pages règne une fausse teinte et qu'il est bien étrange de parler de Rérénice, de Phèdre et de Bajazeten un tel langage... ; il a trop d'énergie pour ces natures délicates, trop d'âpreté, trop de précision recliligne, trop de brutalité sous son ingénieuse finesse, trop de pente à croire que toute vérité est bonne à dire sans ornement et sans détour, trop enfin de tout ce qu'elles ne peuvent supporter. Il parle la langue qui leur serait le plus antipathique... — Au contraire, rien n'égale la verve de M. Taine, quand il se mesure à l'un de ces génies débordés de qui les passions, éclatant furieuses, après un long refoulement, se poussent en quelque sorte elles-mêmes sans règle et sans frein jusqu'aux limites de la folie et ne recident pour s'exprimer et se satisfaire en s'exprimant, devant aucun scandale de style. Là est la vraie matière de son talent. Le bon goût d'un auteur gène sa fougue; les proportions, partout où elles sont respectées, dérangent sa doctrine. « Le génie, s'il faut l'en croire, le génie, uniquement et totalement englouti dans l'idée qui l'absorbe, perd de vue la mesure, la décence. Il est à ce prix. » Ces principes esthétiques