TERRAIN GLACIAIRE EPARPILLE DE LA COLLINE DE TURIN
Lorsqu'on quitte le terrain glaciaire éparpillé qui entoure les moraines d’Ivrée et de Rivoli pour descendre vers le Pô, on ne rencontre plus ni roches striées, ni cailloux rayés, ni blocs erratiques. Par conséquent, on ne trouve point dans cet intervalle de traces apparentes du séjour d’un ancien glacier. Maïs à peine a-t-on traversé le Pô, qu’au pied même de la colline qui s’élève sur sa rive droite (voyez la carte) on revoit des amas de cailloux provenant de la partie des Alpes située en face, des blocs erratiques de même origine, et du lehm ou boue glaciaire. Avant de décrire ce terrain erratique, nous sommes forcés de donner une idée de la structure géologique et minéralogique de la colline de Turin.
Constitution géologique de la colline de Turin. — Nous désignons sous ce nom une rangée de petites montagnes s’élevant en moyenne à 400 mètres au-dessus de la plaine (600 mètres au-dessus de la mer), et formant un arc de cercle dont la corde est dirigée du sud-ouest au nord-est, depuis Moncalieri jusqu’à Brusasco”?. La convexité de cet arc est tournée vers les Alpes, la concavité vers les Apennins. Les vallées de Suse, de Lanzo, de Pont et d’Aoste s’ouvrent en face de cette petite chaîne. Sa ligne de faîte est sinueuse et s’étend de Cavoretto à Tonengo. Un grand nombre de ravins, parcourus par de petits torrents, sillonnent son versant méridional. Le versant septentrional, tourné vers les Alpes, est plus abrupt et moins fréquemment découpé par des vallées perpendiculaires à la ligne de faîte.
* De l’ancienne extension des glaciers de Chamonix, les collines de Superga, près de Turin (Mémoires de la Revue des Deux -Mondes, 1. xvir, p. 920, — 1847: Société géologique de France, t.II, p. 193), et A. Siset Edinburgh new philasophical Journal, 1. 43, p. 54. monda, Osservazioni geologiche sui terreni della forma- — 1847. zione terziaria e cretacea in Piemonte. Mem. della
* Voyez sur ce sujet : Collegno, Essai géologique sur Accad. di Torino, t. v, p. 419, — 1845.
La colline de Turin est-composée presque en totalité de couches miocènes ap— partenant à deux époques différentes ; elles se distinguent autant par leur inclinaison que par des caractères minéralogiques et paléontologiques. Près de La ligne de soulèvement (voyez coupe 1 en d), les couches du miocène inférieur sont presque verticales ; mais en s’éloignant de cette ligne leur inclinaison diminue de plus en plus, et à la base orientale de la colline, entre Chieri et Andezeno, là où l’assise du miocène supérieur sert de base au pliocène, le plongement des couches est tres-faible.
Généralement parlant, le miocène de la colline de Turin peut être partagé en deux étages : le miocène inférieur et le miocène supérieur. Le premier, composé en grande partie de conglomérats caillouteux à gros blocs, de couches de gravier, de sable, d'argile schisteuse durcie et micacée, pourrait être appelé la région à conglomérats. On peut subdiviser cette région en autant d’assises qu’il y a de changements dans le volume des matériaux. Lorsqu'une des assises, celle des sables ou de l'argile schisteuse, par exemple, prend un grand développement, elle n’est pas interrompue dans son épaisseur par des couches à gros blocs. — L'autre étage consiste presque exclusivement en terre micacée ou calcarifere, grise, cendrée, noirâtre, bleuâtre, tantôt feuilletée, tantôt à cassure compacte : il peut être désigné sous le nom de région à mollasse. Outre la différence de la roche composante, et les divers degrés de plongement des couches respectives, ces deux régions présentent des faunes assez distinctes : il est donc parfaitement logique de les considérer comme deux époques successives, mais rapprochées et continues de la chronologie géologique. Cette division en deux étages des terrains qui composent le groupe qu’on est convenu d'appeler la colline de Turin, n’est pas une manière de voir qui nous soit personnelle, nous la partageons avec les savants paléontologistes piémontais, Eugene Sismonda et Louis Bellardi. C’est à la base et vers la partie moyenne de l’assise inférieure que les conglomérats prennent un grand développement ; c’est là qu’on rencontre aussi le plus souvent de véritables blocs enclavés et empâtés dans les couches. Le miocène supérieur se montre aux environs de Chieri, d’Andezeno, de Castel-Nuovo d’Asti, etc., et forme une zône qui s'étend au pied du versant méridional de la colline".
Blocs erratiques de la colline de Turin. — Toute la colline de Turin, le revers tourné vers les Alpes; aussi bien que le revers opposé ; tous les points culminants, tels que Superga, la Tour-du-Pin, aujourd’hui télégraphe, l’Ermitage (eremo) et la Madeleine, ainsi que le pourtour de la base, sont parsemés de blocs erratiques. Ce
: Ce terrain reparaît au pied des Apennins, dans confondu avec le pliocène, sous la dénomination désles environs de Tortone et dans les duchés de Parme ormais trop élastique de marnes subapennines, il renet de Plaisance; on le rencontre sur les bords dela Mé- ferme en Piémont les amas de gypse de Castelnuovo diterranée entre Gênes et Nice, et probablement il d’Asti, de Moncucco et du Tortonnais.
existe aussi dans l’ltalie méridionale. Presque toujours
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sont des diorites, amphibolites, serpentines et micaschistes, roches appartenant toutes à la partie des Alpes qui regarde la colline. Ces blocs sont anguleux à arétes tranchantes, quelquefois arrondis, surtout quand ils ont roulé dans le lit des ruisseaux ; ceux de serpentine sont souvent pyramidaux ; les micaschistes affectent la forme tabulaire. Ils sont généralement enfoncés en partie dans des masses trèsépaisses d'argile, de sable et de cailloux. Celui dont nous donnons ici le dessin se voit au-dessus du torrent le Tepice, qui descend des hauteurs de Superga : il a 16 mètres de circonférence à la base, sur plus de 2 mètres de hauteur.
Bloc erratique serpentineux dans le vallon du Tepice, colline de Turin.
Sur la route de Superga à CGordova on rencontre un énorme bloc tabulaire de micaschite. Un autre semblable git sur le sommet d’une colline, sur le territoire de Baldissero, dans une localité appelée Haute-Pierre. Dix ou douze de ces blocs se trouvent à Moncalieri même, où ils ont été en partie détruits par la mine, pour tracer les alignements des rues : on voit encore leurs têtes pointer le long des murs qui avoisinent la cathédrale.
Un examen superficiel des blocs erratiques dont la colline est parsemée laisserait dans l’esprit quelques doutes que nous devons prévenir. En effet, en observant les couches miocènes inférieures, on voit que ces couches elles-mêmes contiennent des blocs de très-grandes dimensions, généralement calcaires". Les couches dont ils
: On trouve aussi dans les mêmes couches miocènes son entre certaines serpentines, le calcaire et le pordes blocs de serpentine qui ont plusieurs mètres de phyre quartzifère, est encore plus intime; ainsi on diamètre. Les blocs et cailloux calcaires, la serpentine, trouve des blocs calcaires colorés en vert et pénétrés le porphyre quartzifère, les jaspes et les granits sont par des infiltrations serpentineuses ; d'un autre côté on toujours associés ensemble dans les conglomérats, rencontre des brèches plutoniques renfermant def fragde facon que la présence de ces dernières roches ments de ce même calcaire. Il est donc très-probable indique le voisinage des cailloux calcaires, La liai- que ces trois roches proviennent toutes de la même
font partie sont elles-mêmes des conglomérats de cailloux de roches très-variées, telles que calcaire, serpentine, diorite, amphibolite, granite, syénite, porphyre ; argilolite, jaspe, les La question est Fe celle-ci : Les blocs erratiques qui sont à la surface du sol, et ceux des sommets en particulier, appartiennent-ils aux couches miocènes, ou ont-ils été déposés par un glacier ? Cette dernière opinion nous paraît la plus vraisemblable. Voici nos raisons :
1° Les conglomérats marins contenant des gros blocs, ne se trouvent qu'à la base du miocène inférieur ; pour les apercevoir il faut pénétrer dans les ravins, et s’approcher ainsi de la ligne anticlinale. Au contraire, un grand nombre de blocs, que nous considérons comme apportés par le glacier, sont sur des points culminants ou éparpillés dans des localités dont les couches sous-jacentes consistent en sable ou argilés schisteuses, dans l’intérieur desquelles on ne trouverait pas même un caillou dé la grosseur d’un œuf. Ainsi les blocs erratiques qu’on voit dans l’intérieur de la
ville de Moncalieri; ceux qui couvrent le sommet de la Madeleine, ou qu'on ren-
région. Les connaissances que l'on possède sur la géologie du Piémont, ne permettent guère de placer cette région ailleurs que sur les montagnes qui entourent Biella, Varallo, Arona, etc., dansles D me ou sur les Apennins de la Ligurie.
Le calcaire en blocs et cailloux est assez fréquemment silicifère ; dans ce cas, il est aussi très-tenace et à cassure esquilleuse ; mais, quand il se présente dans un état normal de calcaire argileux, alors il se sépare facilement en gros morceaux et sa cassure est un peu concoïdale. Les fragments de cette nature sont fréquemment perforés par des lithophages et des vers marins du miocène. Ce calcaire a desteintes très-variées, elles passent du rouge au violet et à l'azur foncé, du blanc, au jaune et au vertémeraude. Nous n'avons jamais trouvé trace de fossiles dans l'intérieur des blocs et des cailloux. Cette dernière circonstance, ainsi que l'intime association du calcaire à la scrpentine et au porphyre quartzifère indiquent une grande analogie avec ces masses calcaires des Alpes qui, ou par suite du métamorphisme, ou par des particularités de gisement, sont très-souvent dépourvues de corps organiques.
L'existence de gros blocs erratiques dans une formation neptunienne, n'est pas un fait isolé dans la science et propre à la colline de Turin. Sur les pentes élevées du Bolgen, montagne située au fond de la vallée de Sonthofen, dans la Bavière méridionale, MM. B. Studer' et A. Escher de la Linth, ont vu des blocs de gneiss à angles aigus et à arêtes vives ayant
1 Ueber erratische Bloecke der Secundaerzeit | Mittheilungen der naturforschendén Gesellschaft in Bern 1845 p. 93):
plusieurs mètres de diamètre, et contenus dans un conglomérat faisant partie des couches que leurs fossiles rangent dans la période crétacée. Ces blocs sont originaires des montagnes gneissiques du Tyrol; or, plusieurs chaînes calcaires et un espace fort large les séparent de leur point de départ : ils n'ont pu être amenés dans leur gîte actuel, ni par des glaciers, ni par des courants, et leur transport doit remonter au-delà de la période crétacée, à une époque où les chaînes calcaires n'existaient point encore.
Dans la vallée de Habkeren, qui s'ouvre en face d'Unterseen (canton de Berne), on voit dans le lit du Traubach et du Lombach des blocs de granit dont plusieurs ontun décamètre de longueur. L'un deux, situé en face du village de Habkeren, surpasse dix fois en grosseur les blocs gigantesques de Monthey et de Steinhof. Le granit qui les compose est fofalement 1nconnu dans les Alpes, aucune roche de la Suisse n'a la plus légère ressemblance avec lui. Des blocs du même genre, mais moins gros, se retrouvent dans des schistes de la vallée appartenant à Ja craie supérieure. :
Au-dessus de Sepev, dans le val des Ormonds (canton de Vaud), des conglomérats faisant partie des couches secondaires de la chaîne du Niesen, renferment des blocs d’un à deux mètres de diamètre : la plupart sont des gneiss et des schistes micacés, qu’on ne trouve en place qu’au sud de Saint-Maurice; quelques blocs sont calcaires et paraissent provenir des montagnes voi- ‘ sines. Ces faits, rapprochés de ceux que nous avons cités, ouvrent un vaste champ aux spéculations géologiques.
contre au lieu appelé la Trinciera dans la vallée du Tepice, se trouvent sur un sol uniquement composé de sable, de marne et d'argile. Dans ces régions, les blocs erratiques sont aussi communs que dans le vallon de Rio-Dora, où les conglomérats marins contenant des blocs sont très-développés.
2 Les blocs appartenant aux couches miocènes sont constamment arrondis et polis, tandis que les blocs superficiels sont presque toujours à angles aigus et à arêtes vives.
3° Les plus gros blocs des conglomérats sont calcaires, tandis qu'aucun de ceux que nous considérons comme glaciaires n'appartient à cette classe de roche.
4° Si l’on voulait soutenir que les blocs erratiques sont des témoins qui ont survécu à la destruction des couches marines auxquelles ils appartenaient, nous ferions observer d’abord que cette explication ne saurait s’appliquer à ceux qui se trouvent sur les régions sableuses et marneuses. En outre, si cette hypothèse était vraie, la grande majorité des blocs superficiels devrait être calcaire; car, dans les couches à conglomérat, ces blocs sont les plus gros et les plus nombreux". Vainement on objJecterait que les blocs calcaires superficiels ont été détruits par l’exploitation ; car sur cmqil y en a au moins deux composés d’un calcaire siliceux qui les rend impropres à la fabrication de la chaux. Ainsi en parcourant les vallons de Sassi et de Rio-Dora, où les fours à chaux sont très-nombreux, on rencontre souvent des blocs de calcaires siliceux ayant plusieurs mètres de diamètre et provenant des conglomérats marins. Toutes ces raisons nous portent à considérer comme d’origine glaciaire les blocs anguleux superficiels de la colline de Turin.
Cailloux erratiques de la colline de Turin. — Les blocs dont nous venons de parler reposent toujours sur une masse, quelquefois très-épaisse, de cailloux plus ou moins arrondis. À Superga et à la Madeleine, deux des points culminants de la colline, ces accumulations acquièrent une puissance énorme. Ces cailloux sont ordinairement empâtés dans une argile ocreuse passant au lehm, dont nous parlerons tout à l’heure. La nature minéralogique de ces matériaux est analogue à celle des moraines situées au pied des Alpes: ce sont des serpentines, des euphotides, des diorites, des micaschistes et des gneiss. Jamais dans ces amas, on ne rencontre les cailloux de porphyre, de syénite, de jaspe, de calcaire, etc., qui accompagnent toujours les gros blocs appartenant aux couches miocènes inférieures. Parmi ces cailloux on en trouve quelques-uns qui présentent des traces de stries; mais nous devons dire que ces cailloux sont rares.
: Ces blocs sont quelquefois tellement volumineux, détruit. Les blocs et les cailloux calcaires du miocène qu'il en est, dans la vallée de Rio-Dora, qui ont fourni inférieur sont la seule pierre à chaux des environs de jusqu’à 18 ou 20 fournées de chaux, et dont le poids Turin; ils donnent l'excellente chaux hydraulique, convariait entre 200,000 et 220,000 kilogrammes. Un nue sous le nom de chaux de Superga. Le calcaire d’entre eux a même déjà donné, au dire des ouvriers; nummilitique en couches de Gassino donne de la chaux
plus de 400 fournées, et il est loin d’être entièrement grasse.
Lehm. — Partout, sur la colline, à la base, sur les pentes, sur les sommets, et particulièrement sur les versants est et sud, on observe des lambeaux d’une argile Jaunâtre ou rougeâtre à teintes très-vives. Ces dépôts d'argile acquièrent quel quefois une grande épaisseur: ainsi, en montant de Cavoretto à la Madeleine, le chemin est flanqué des deux côtés de masses de lehm ayant jusqu’à 10 mètres de hauteur. Au Pino, la grande route de Turin à Chieri traverse un autre lambeau d’une très-grande étendue, et d’une épaisseur de plusieurs mètres. Entre Cambiano et Andezeno, à la base méridionale de la colline, ces accumulations de lehm constituent des monticules allongés dont la forme a été comparée par M. A. Sismonda à celle des moraines. Entre Trofarello et Cambiano, les monticules de lehm se relient étroitement aux Sabbioni dont nous avons EE 14 à l’occasion des monticules de sable des environs de Grugliasco. Ordinairement ce lehm ne contient pas de cailloux'. Cependant il est quelquefois impossible de le distinguer de l'argile qui empâte les cailloux sur lesquels reposent les blocs erratiques. En général, dans les régions à mollasse et à sables, comme aux environs de Chieri, les lambeaux de lehm contrastent par leur couleur ocreuse, souvent d’un rouge vif, avec la teinte grisâtre des champs, dont le sol appartient aux couches argilo-schisteuses et aux marnes mollassiques. Les productions de ces deux terrains différent aussi : sur le lehm, on sème de préférence les céréales ; sur la mollasse (tuf des habitants), on cultive la vigne. Prétendre que ce lehm est le résultat de la désagrégation et de la décomposition des couches miocènes, et particulièrement de la mollasse, serait une grave erreur, car celle-ci en s’altérant produit une argile qui reste toujours blanchâtre; de là les noms de ÆRrvalba, Albugnano, Monte-Chiaro; ete, donnés à des villages bâtis sur la mollasse ou sur les couches argilo-schisteuses qui accompagnent les conglomérats. Déjà depuis longtemps M. Constant Prévost avait observé que les amas de lehm ne reposent pas toujours sur les couches miocènes, mais qu’ils sont appliqués sur le tranchant même de ces couches.