LE POETE
Ses études artistiques avaient laissé trace dans ce recueil, autant que ses fréquentations poétiques, et à travers le verbiage juvénile, les impropriétés, la diffusion d'une pensée insuffisamment mûre, maint passage dénotait un œil à la fois apte et exercé à fixer l'aspect fugitif des choses, qu'il dit, apostrophant un « coursier » au galop :
... le sol que ton pied foule Se retire sous toi comme un tapis qu'on roule,
qu'il décrivît Paris
... et ses clochers à flèche dentele'e. Comme un peigne mordant la nue échevelée,
OU bien
... la demoiselle, avec sa longue queue, De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue.
Qu'importaient, dès lors, les fadeurs sentimentales,
les lieux communs de romance qui défrayaient le volume, avec ces fanfaronnades de bachelier échauffé mises en faveur par Musset? Déjà s'affirmait chez notre poète la faculté maîtresse qui, de tous les spectacles de sa vie, de toutes les émotions de sa jeunesse, allait faire ses aliments et sa substance. ^
Gautier se trouvait dès lors jeté dans une sorte de monde mixte où le personnel des ateliers coudoyait la jeune bourgeoisie élégante et lettrée, où le caprice d'imaginations effervescentes empruntait, pour se travestir, la langue des siècles passés ou l'ordonnance des vieilles estampés.
Alberlus fut le produit de ce milieu; le thème en était peu de chose, simple prétexte à décors fantastiques et à évocations macabres; les vertiges d'Hoffmann s'y associaient aux diableries de Callot ; la forme, encore trop voisine, dans le récit, de Don Paez et de Mardoche par les coupes brusques, les exclamations, les interpellations au lecteur, prenait, par contre, une fermeté, un relief, une carrure inconnues de Musset dans mille petits « tableaux » successifs projetés comme par une lanterne magique. C'étaient des canaux bordés de maisons à redans, des bouges enfumés pleins de batteries, des antres de sorcière
ESSAI SUR niEOPilILE GAUTIER
meublés de hiboux et de crânes, d'équivoques animaux aux prunelles phosphorescentes, de blanches nudités muées soudain en squelettes, des pendus se balançant dans la nuit livide. Tout cela offrait tour à tour la verve drue et grasse d'un Breughel le Drôle, la touche finement précise d'un Téniers, la transparence ambrée d'un Brauwer, l'extravagance froide d'un Bosch.
Ce petit poème fut un véritable événement littéraire ; même après les Orientales, d'ailleurs plus lâches de contexture, d'une couleur plus brillantée et plus factice, il réalisait un progrès dans l'art de la description €n vers. Tel de ses douzains, par le grain serré, le poli des surfaces, le galbe plein et ramassé, donne l'impression d'art d'un bibelot de grand prix, plaquette florentine ou nezké japonais.
Cependant le poète ne s'attarda pas à ces miniatures patientes, et cinq ans de méditation, d'assidu commerce avec Byron et Goethe, donnèrent naissance à un recueil d'inspiration toute philosophique : la Comédie de la Mort. L'idée mère du poème principal était originale, mais contestable : n'osant sans doute interroger le tombeau sur l'au-delà de la vie charnelle, qui ne lui aurait donné matière qu'à des con-
jectures hasardeuses, la libre recherche des tempS nouveaux n'ayant point encore fourni à la poésie de quoi remplacer la grandiose mise en scène de la Résurrection, du Jugement et de l'Éternité, Gautier se contente de lui demander une leçon sur la conduite de nos destinées terrestres. Mais si l'on eût compris que des êtres désormais en possession de l'immortalité pussent projeter sur notre pauvre existence des lueurs célestes ou sinistres, que pouvaient nous enseigner de simples spectres, tristes émanations, vagues « doubles » d'anciens vivants? Ceux-là n'avaient sûrement rien appris à dépouiller leur enveloppe corruptible; aussi s'expriment-ils comme feraient des vieillards d'expérience ou, tout au plus, des moribonds lucides.
Quoi qu'il en soit, Faust, Don Juan, Napoléon apparaissent successivement, à l'appel du magicien, et le néant de la science, du plaisir, de la puissance militaire s'exhale tour à tour de ces « bouches d'ombre. » L'un dit : « Jouissez de la vie sans lui vouloir arracher son secret, le savoir est un leurre : borné de toutes parts, il n'explique rien et ne sert qu'à désenchanter l'âme. — Aimez , ajoute l'autre, mais n'aimez qu'une femme, la volupté
volage porte avec elle l'ennui et le dégoût. » La vanité des conquêtes s'exprime, chez Napoléon, par le regret de la vie simple, des tâches naturelles et paisibles. Seul, Raphaël, évoqué lui aussi, se borne à maudire la critique et à déplorer la décadence de l'art. Dissonance bizarre à première vue, et que l'auteur eût pu mieux préparer ou mieux résoudre, mais où s'affirme sa croyance à une, tout au moins, des formes du bonheur : le libre déploiement des facultés
artistiques.
« On ne trouve guère qu'à louer dans l'exécution de
cet ouvrage. La magnificence de la langue, la courbe savante des strophes et leur chute précise, l'éclatante beauté des images ne déguisent néanmoins qu'imparfaitement ce qu'il y a parfois d'un peu superficiel dans la thèse. Faust, par exemple, si pressé de condamner la science, comme impuissante à résoudre les pourquoi de la destinée, avait-il le droit de taire l'heureuse activité qu'elle communique à l'esprit, les adoucissements de tout genre dont l'humanité lui est redevable, les perspectives optimistes qu'elle ouvre à l'imagination avide d'idéal? Peut-être enfin la gêne d'un talent exclusivement plastique, aux prises avec un sujet trop abstrait, se fait-elle sentir dans la ten-
là ESSAI SUR THÉOPHILE GADTIEK
dance qu'aie poète à multiplier les hors-d'œuvre, énumérations et motifs pittoresques, qui allongent le développement sans le nourrir. C'est ainsi qne ce même Faust, pour exprimer l'inanité de ses recherches, se borne à narrer ses explorations sous-marines, en deux strophes descriptives empruntées presque mot pour mot à une pièce antérieure : « Qui sera Roi?» On réprime un sourire à voir Gautier se plagier lui-même.
Les poèmes qui accompagnent la Comédie de la )nort, et dont beaucoup sont d'une grande beauté, échappent en général à de tels reproches ; la donnée en est mieux circonscrite, moins ambitieuse, e^l offre plus de marge à Tornementation. L'art souverain de transposition de Gautier y éclate dans le Triomphe de Pétrarque, d'après un tableau de Louis Boulanger, dans Melancholia, inspirée du cuivre de Durer, dans le Thermodon, réduction d'une bataille de Rubens. Si la tranquille noblesse du premier de ces morceaux relègue bien loin son faible modèle, la sévérité méditative du suivant, les corps-à-corps furieux et les grappes de chairs du Thermodon ne pâlissent pas auprès des originaux.
Toute une série de courtes pièces, d'une forme parfaite, comme le Nuage, les Colombes, Rocaille,
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Chinoiserie, enferment, tels de précieux flacons, une goutte dorée d'essence, sublimé de pensée ou élixir de rêve. D'autres, beaucoup plus étendues, Thébaïde, Ténèbres, reprennent quelqu'un de ces thèmes funèbres qui traversent, comme les bouffées d'un Dies irx, l'œuvre tout entier du poète. Le voyage de Gautier en Espagne y ajouta une suite de magnifiques lamentations, inspirées soit par la désolation ensoleillée de ce pays, soit par les sinistres conceptions de ses peintres. On n'a pas oublié In deserto, Stances, ARibera, Les Affres de la mort. Deux tableaux de Valdès Leal, A Zurbaran. L'horreur physique de la destruction, le grouillement des chairs déliquescentes, l'affreux chaos des bières pourries, le rictus sardonique des crâneS;, tous les épouvantements de la tombe y sont retracés avec une verve sauvage et comme un rire de folie. La nuit sans réveil, l'anéantissement sans espoir, nont jamais rien inspiré d'aussi tragique.
Comme trop rares contrastes à ces macabres visions, il faut noter, dans ce recueil et le suivant, quelques pièces d'un ton familier, enjoué, doucement railleur, sortes de causeries rimées, dont A un jeune tribun est la plus connue. Emile Montégat regrettait
beaucoup que Gautier n'eût pas davantage cultivé ce genre qui n'est autre que l'épître, et que l'abus du prosaïsme, la facilité lâche et décousue ont trop discrédité. Nul ne fut en effet mieux doué que lui pour le faire revivre, en lui infusant un sang nouveau, avec sa curiosité universelle, l'extrême dextérité de sa main, son talent à parer d'images les vérités de bon sens et à donner du trait aux généralités poétiques, toutes qualités qui l'apparentent de près à Régnier, comme la fermeté trapue de son vers. L'accent généreux n'y eût point manqué, ni l'élévation du sentiment, ainsi que l'atteste la pièce finale du volume des Poésies diverses. Ce n'est qu'une longue comparaison, merveilleusement lilée, où l'ascension lente d'une tour, et les splendides horizons qui succèdent, sur sa plate-forme, à l'obscurité opaque, puis de marche en marche décrue, de ses spirales, évoquent l'œuvre successive, de jour en jour montante, du poète, du faîte de laquelle il peut enfin saluer, après son long elîort, le radieux lever du soleil de la gloire. Il n'y a rien dans toute l'œuvre en vers de l'écrivain, pas même Terza rima^ pas rnême le douloureux adieu au foyer par lequel s'ouvre le recueil Fspafia, qui égale cet admirable cri d'orgueil.
Cependant les heureux loisirs se faisaient rares pour Gautier, les besognes mercantiles s'imposaient, de plus en plus absorbantes, à sa maturité gênée. Le vorace feuilleton et tout ce qu'il comportait d'heures dépensées aux expositions, de soirées perdues au théâtre, de dissipation et de dispersion intellectuelles, l'éloignaient peu à peu du travail recueilli, lentement, amoureusement sécrété, de la poésie. Des moments dérobés à son « minotaure » il tira pourtant un léger recueil, la plus populaire peut-être de ses œuvres. Emaux et Camées. L'éclatante virtuosité, l'impeccable maîtrise en ont été célébrées à bon droit. Plus d'un critique s'est plu à en faire ressortir le fini délicat, la joliesse frêle; l'ingénieux travail de ciselure et de patine, ainsi que l'art charmant qui y sertit pierres, perles et gemmes. C'est une sensation presque voluptueuse, et comme un délicieux chatouillement pour l'esprit, de les voir scintiller sur l'écrin, de les faire ruisseler entre les doigts, d'en écouter le clair tintement.
Mais on s'est trop étroitement attaché à ce côté matériel de l'œuvre, on n'a pas assez dit tout ce que cette splendide parure recouvre de sentiment discret, subtil, mélancolique, et aussi d'amertume. Une émo-
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tion d'autant plus profonde qu'elle est plus sobre et plus contenue, respire dans Vieux de la Vieille, dans le Monde est méchant, dans les Joujoux de la Morte, dont Henri Heine eût jalousé l'exquisité d'art ; mais elle est encore impersonnelle, objective. Combien plus poignants ces regards perdus, ces soupirs refoulés, ces larmes à fleur de paupière, où se trahissent le désenchantement, la tristesse de vieillir et de survivre, l'avortement des grands espoirs, la nostalgie de la liberté et des espaces ! Clair de lune sentimental^ Tristesse en mer, le Château du souvenir sont, à ce titre, en dépit de la pudeur virile qui les étouffe ou les assourdit, des confidences qui en disent long sur la mélancolie de cette carrière glorieuse, dont une explosion finale et unique : Après le feuilleton, vomit enfin les servitudes et les rancœurs. Aucune note ne fait donc défaut à ce recueil, où les Fantaisies dliiver représentent le badinage musqué, le Souper des armures, la verve truculente et le rire copieux, les Variations sur le Carnaval de Venise je ne sais quelle rêverie musicale en mineur, Nostalgie d'obélisques, enfin, un des spécimens les plus fins qui soient de Thumour nuancé dironie et de poésie. Et cette incroyable variété de tons tire un surcroit
de piquant de la persistance d'un rythme unique, dont la preste sveltesse s'allonge, s'incurve, s'insinue, et moule, comme un collant, toutes les idées et toutes les formes.
Pour bien apprécier le mérite et la supériorité de cet ouvrage, quon prenne la pièce intitulée Bûchers et tombeaux^ avec son magnifique développement philosophique, et qu'on lise ensuite, dans les premières poésieSy. Les joyeusetés du trépas. On verra tout ce qui sépare un croquis rapide et juste de l'œuvre achevée, où se manifestent à l'envi la maturité de la conception, la certitude du plan et l'infaillible sûreté du métier. Pour toutes ces raisons, il n'y a nulle exagération à voir dans Émaux et camées un des chefs-d'œuvre de de la poésie française, une production sans précédent, et, jusqu'à l'apparition des Trophées, sans égale.