LE ROMANCIER
Des œuvres marquantes de Gautier dans le genre romanesque^ Mademoiselle de Maiipin est la prennère on date. Mais il faut, tout d'abord, mettre à part deux nouvelles assez étendues, Jettaf/ura et Avatar, qui, Jointes au roman Spirite, constituent les tentatives (l'exploration du poète dans le domaine de l'occullisme. Elles expriment, non sans force, l'espèce de fascination angoissée qui s'emparait de Gautier, comme de beaucoup d'autres, devant les décevants problèmes soit du dédoublement moral, soit de l'extériorisation de la personnalité. Privés de critérium scientifique, enclins à ces explications hyperphysiques qui prennent aisément racine dans les fissures d'une philosophie instable, livrés de plus à toutes les séductions, à tous les prestiges extérieurs, ces sortes d'es|)rits sont comme surpris et désarçonnés par la brusque apparition du mystère. Ils en souffrent, et leur cri de terreur devant l'inconnaissable a souvent
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un accent pénétrant. Mais les exigences des sens les ont bientôt ressaisis et les ravissent de nouveau dans le tourbillon des formes tangibles, dont la précision substantielle les charme et les rassure.
Une même conception des choses inspire Fortunio et Mademoiselle de Maupin, cet épicurisme intellectuel, cette recherche passionnée de la sensation qui fut aussi le propre des grands païens de la Renaissance. Mais, ?u lieu que ceux-ci obéissaient sans scrupule à leurs appétits et en savouraient sans arrière-pensée la satisfaction, leurs descendants doivent à un développement cérébral plus grand, à une culture infiniment plus riche, une complexité d'impressions qui ralentit et gêne chez eux le libre élan de l'instinct. Plus inquiets des problêmes de l'au-delà, plus persuadés de la solidarité humaine, plus respectueux du droit individuel, la réflexion se glisse dans tous leurs actes, et avec elle de brusques retours qui font souvent du plaisir un remords et un tourment de la possession.
Dès lors, au lieu de donner cours à sa pure joie d'artiste devant l'énergie des- impulsions et l'aisance des mouvements de son héros, l'écrivain d'aujourd'hui le montre hésitant, partagé, et sa psychologie se déploie
à loisir dans toute la gamme des nuances et des ombres.
C'est ce qui donne un intérêt presque dramatique, sinon au roman de Fortunio dont le protagoniste est vraiment par trop tout d'une pièce, et se réduit à des sens et un sexe, du moins à d'Albert, en qui beaucoup d'entre nous ont reconnu le passionné faible et le libertin triste qu'ils sont. Par là Mademoiselle de Mavpin, qui doit surtout sa vogue à quelques tableaux lascifs où s'embrasent les imaginations adolescentes, méritait toute l'attention du psychologue, et quelque chose des inquiétudes qu'exprime ce livre, des problèmes d'âme qu'il effleure, apassé dans les profondes analyses de Paul Bourget.
A la vérité, cet état d'esprit y est encore enveloppé, à demi conscient; mais l'appel passionné d'un jeune homme aux grandes émotions de l'amour, sa soif ardente d'une forme, belle entre toutes, où s'ennoblissent et s'esthétisent en quelque sorte les attractions de la chair, son trouble, sa fureur lorsqu'il se sent en proie à une passion répugnante qui viole et salit son rêve, les subtilités et les sophismes par lesquels sa conscience peu à peu désemparée cherche encore à s'innocenter ; et, parallèlement, cette juste inquiétude, chez
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une vierge, de ce que recouvrent peut-être de sentiments inavouables la galanterie et les hommages de l'autre sexe, cette divination de la brutalité masculine tapie sous les fleurs des madrigaux, et la scabreuse expérience quelle lui suggère, tout cela offre un intérêt plus relevé que les simples manifestations du désir animal. Aussi, quelque sensation d'agacement que le roman d'ailleurs lent, traînant, stagnant, cause par surcroit aax nerfs susceptibles par une fastidieuse affectation d'impertinence, l'énergie et la couleur enflammée avec lesquelles ces sentiments y sont exprimés, lui assignent une sérieuse valeur d'art.
On pourrait même soutenir, tout au rebours du jugement d'un des biographes de Gautier*, qui voit dans Mademoiselle de Maupin une charge à fond de train contre le platonisme, que la conclusion en est hautement idéaliste. Que dit en effet Madelaine, dans la lettre qui termine le livre ? Qu'elle sera à l'homme dont la clairvoyante adoration la reconnue sous son travestissement, mais une fois seulement, ne voulant pas voir dégénérer en liaison vulgaire cet amour qu'elle va couronner, et préférant demeurer, dans l'esprit de son amant d'un jour, à l'état de vision inoubliable et