Maxime du Camp
-'i E'iSAI SUR THÉOPHILE "GAUTIER
à jamais regrettée. Et qu'est-ce là, sinon la perception très nette de ce qui s'attache à Tamour de chair qu'aucun devoir partagé, aucune communauté d'idéal ne rehausse, de sujétions avilissantes et d'inévitable satiété? Et quel éloge indirect;, contraint si l'on veut, mais d'autant plus éloquent des pures tendresses, que cette fiction réduisant la possession à une seule étreinte, pour la volatiliser aussitôt dans le souvenir en quelque chose de presque idéal !
C'est ainsi que Gautier, dont on a voulu faire une sorte de prêtre enivré de la Vénus phj'sique, préludait h cet Avata7\ où une sorte d'intuition toute psychique avertit l'héroïne que l'homme qui lui offre l'apparence et la voix de son mari, n'est que l'habitant d'emprunt de son enveloppe mortelle ; à Spirite, qui unit dans un hyménée mystique lame d'une jeune morte à un amant de chair; au Roman de la Momie^ qui revêt d'un appareil archéologique une situation toute semblable ; et que nous le voyons célébrer à quatre reprises, avec une conviction et une ferveur croissantes, sur les ruines ou parmi les impostures du corps, les joies extatiques de l'immatériel amour.
La conception du Capitaine Fracasse doit remonter à l'époque où Gautier écrivait, pour la France lit-
téraire, les notices sur les poètes du temps de Louis XIII réunies plus tard sous le titre les Grotesques. Il fut frappé de la libre verve, de l'imagination originale, des saillies hardies de ces écrivains primesautiers qui unissaient le sens pittoresque, les élans lyriques de la Pléiade à une ouverture d'esprit, à des curiosités, à des audaces de pensée totalement étrangères à leurs prédécesseurs. Ronsard et son école avaient surtout créé des images et des rythmes, leur essor était court et ne se haussait guère qu'à célébrer les charmes du renouveau, ou les grâces d'une amie érigée en Muse. Leur vocabulaire lui-même, tout rajeuni et rafraîchi qu'il fût au jaillissement des sources antiques, s'encombrait de néologismes hasardeux, d'emprunts latins mal digérés.
Les Théophile, les Saint-Amant, pour des tableaux plus vastes, des thèmes plus complexes, prirent la palette poétique nettoyée, mais fort appauvrie, par Malherbe, et y versèrent à flots une couleur grasse et riche, puisée au fonds le plus ancien de la langue, les dictons populaires, les expressions de métiers, les idiotismes savoureux des fabliaux et des contes. Ils eurent ainsi en main le plus admirable répertoire d'expressions qui se soit vu, car la langue de Louis XIII
unit l'opulence à la précision, le nerf à l'ampleur, et qu'elle se guindé aux élans lyriques ou s'abandonne aux familiarités salées, revêt tous les tours, reflète tous les jeux de lumière, embrasse tout le domaine du sentiment et de l'action.
Que chez eux le génie ait été inférieur au métier, la pensée à sa mise en œuvre, nul ne le conteste, et c'est la cause du discrédit, fort exagéré d'ailleurs, d'où toute l'admiration et l'éloquence de Gautier n'ont pu réussir à les tirer. Mais il était désirable que ces merveilleuses qualités de diction, ce moule si simple et si fort fussent enfin appliqués à un sujet bien construit, à une affabulation régulière, à des sentiments cohérents et nouveaux, pour que, ravivés par une adaptation intelligente, une sorte de rentoilage, ces vieux maîtres reprissent enfin tout leur lustre.
Le capitaine Fracasse réalisa cette gageure : la fable simplifiée à dessein, avec ses personnages traditionnels, ses articulations visibles, ses tournants prévus, son dénouement optimiste, n'était qu'un canevas sans prétention. Le poète y répandit toutes les splendeurs jadis gaspillées sans profit par la verve déréglée de ses devanciers, les associa, les harmonisa, les contrasta avec une habileté con-
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sommée, et on vit jaillir de la toile ces inoubliables dioramas : le Château de la Misère, le Chariot de Thespis, Brigands pour les oiseaux, Effet de neige, qui font de la première partie du roman un éblouissement, une féerie lumineuse, une sorte de prestige prismatique et impalpable.
On a reproché au Capitaine Fracasse son scénario enfantin, sa psychologie rudimentaire, ses ressorts surannés : enlèvements, surprises, reconnaissances, trésor retrouvé. C'était méconnaître l'évident partipris du poète, le quereller à faux sur sa conception purement décorative et pittoresque, et en s'obstinant à y réclamer de l'observation et de la vraisemblance, vouloir, comme dit Heine, « empailler un clair de lune. »
Le Roman de la Momie appartient à la dernière phase de l'évolution intellectuelle de Gautier. Fidèle défenseur et apologiste opiniâtre du Romantisme, plus sans doute par point d'honneur que par l'effet d'une conviction persistante, il en avait aperçu de bonne heure les insuffisances et jugé les écarts. Quelquesunes des charmantes nouvelles publiées par Renduel sous le titre : les Jeune-France, raillaient, dès 1833, sans amertume, mais avec beaucoup de pénétration
et d"à-propos, les manies et les tics de l'école : les attitudes tendues et crispées, les défis à la Société, les anathèmes aux lois, quelles qu'elles fussent, qui se permettaient d'endiguer, au nom de l'intérêt général, l'omnipotence de la passion; l'affectation provocante à ériger en modèles les irréguliers, les déclassés de tout ordre, du réfractaire au pirate, du contrebandier au brigand. Cet idéal anarchique, prêché, réalisé môme, en chambre, par d'excellents éphébes destinés à faire plus tard des caissiers ponctuels et de scrupuleux notaires, procédait d'une psychologie pour marionnettes, qu'on vit trop souvent supplanter, dans les œuvres les plus ambitieuses de l'école, l'étude impartiale des caractères et des passions. La joyeuse caricature de Daniel Jovard porta coup dans les ridicules factices dont s'affublait une fraction de la jeunesse, et plus d'un franc « bousingot », sentant la meurtrissure à ses épaules, dut pester, à part lui, contre la défection de ce faux frère.
Le temps a pleinement justifié les réserves de Gautier. En mettant ainsi son parti en garde contre des travers bénévoles, bien loin de lui faire tort, il l'eût aidé à prolonger son existence, si celui-ci n'eût porté.
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dès la première heure, tous les germes d'une prochaine décrépitude.
Il n'en coûte plus à notre époque d'éclectisme apaisé de rendre au Romantisme la justice qui lui est due. Mais, pour considérable et salutaire qu'ait été son œuvre, il faut convenir qu'elle ne porta guè^^e que sur des questions de forme. Si on doit mettre à son actif une sorte d'émancipation de la personnalité qui fit des poètes, non plus les hérauts sonores de l'opinion publique et des idées moyennes, mais des âmes indépendantes, douées d'une vie propre, et exprimant sans fausse honte l'intime fonds de leurs sentiments et de leurs pensées; si encore, d'une manière générale, il rattacha plus étroitement au monde extérieur l'homme moral, délivré des liens factices des salons et des bureaux d'esprit, et donna par suite à la Nature, dans les manifestations diverses de celui-ci, le double rôle d'inspiratrice et de confidente qu'elle y joue depuis lors, ces deux innovations mises à part, les autres réformes du romantisme affectèrent un caractère tout technique.
C'est ainsi qu'il affranchit le théâtre du joug des Unités, la poésie des entraves du style noble et de la tyrannie de la césure, qu'il vivifia la langue par l'élar-
gissement du vocabulaire et la réhabilitation de& images. En quoi il accomplit justement la tâche qui lui incombait, car l'aptitude psychologique des Français, leur talent inné d'analyse, leur don d'exposition claire et animée n'étaient qu'emprisonnés sous la croûte épaissie des préjugés et du faux goût, et toutes ces forces vives n'attendaient qu'un libérateur pour se déployer à nouveau.
Mais le Romantisme, en outre des travers rappelés plus haut, eut en propre des défauts qui pouvaient, à la longue, altérer ces qualités natives, s'ils n'eussent, par bonheur, été hautement antipathiques à la sobriété de notre génie, à son amour de la netteté et de la mesure. C'était la rhétorique déclamatoire avec toutes ses bouffissures malsaines, c'était surtout ce jeu puéril de l'antithèse qui, transplantée du terrain du style dans celui de l'observation, y engendrait soit des entités antagoniques, symétriquement opposées deux à deux, soit des âmes mi-partie où alternaient mécaniquement la sublimité et l'abjection, le dévergondage et l'ingénuité, la scélératesse et le pur amour. On noyait ainsi dans une sorte de grossissement parodique tout ce qui est proprement la matière de la psychologie, les nuances, les perplexités, les-
revirements, les inconséquences, non sans violer du même coup cette loi supérieure des organismes qui fond toutes les disparates dans l'unité de la personne.
Ces vices originels, inassimilables au tempérament national, avaient par avance frappé de caducité Técole nouvelle. Elle laissa derrière elle de magnifiques effusions lyriques, de saisissants décors pittoresques, mais pas une figure, et pas un type. Lorsqu'elle dut reculer devant le retour néo-classique dirigé par Ponsard, tout ce qu'elle contenait de principes utiles, d'innovations justifiées avait passé dans le domaine public, et jusque dans les œuvres mêmes qu'on lui opposait; il ne lui restait, sous peine de mort immédiate, qu'à se soumettre à cette loi de transformation qui est, pour tout être ou ensemble organisé, la condition essentielle de la survivance.
Un des articles du programme romantique avait été le renouvellement des thèmes littéraires par l'étude attentive des époques et des milieux. A la voix d'Augustin Thierry, dont la Conquête de V Angleterre donna l'impulsion à cet ordre de travaux, toute une ardente phalange s'était abattue sur nos annales, cherchant fiévreusement dans le fatras des Mémoires
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cette couleur locale dont on était avide. Le Cinq-Mars de Vigny; les scènes de la Ligue, de Vitet; le drame d'Hemu III, la Chronique de Charles IX, sont sortis de cette enquête. Mais trop souvent, dans les tentatives de reconstitution du passé, la mauvaise foi des témoignages contemporains, et l'amour de Teffet, du détail voyant chez les écrivains du jour, s'étaient unis pour travestir les événements et dénaturer les caractères. L'extension des études historiques, les rapides progrès des sciences développèrent peu à peu dans le public le goût de l'exactitude; on réclama des méthodes plus sûres : le recours aux sources, documents d'archives ou relevés de monuments, et, dans la présentation des faits, une impartialité, un désintéressement littéraire absolus.
Si le Romantisme se plia et put suffire à cette évolution, Gautier compte entre ceux à qui on en est redevable; il s'y employa avec un zèle méritoire, et nul érudit ne surpassa ce poète en sagacité ni en scrupules. Ses investigations locales se condensèrent en livres de voyages, ses recherches rétrospectives prirent forme dans les délicates nouvelles du Roi Candaule, d'Une nuit de Cléopâtre, d'Atria Marcella, et, poussées plus avant, produisirent cette
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cristallisation sans [)n\ : Le roman de lu Moimr.
La donnée en est toute fantastique, mais peu nous importent les amours paradoxales d'un jeune lord et de Tahoser, fille du grand-prêtre Petamounoph. Tout l'intérêt du livre est dans l'évocation, incroyablement nette et colorée, d'une civilisation abolie, avec ses foules grouillantes, l'entassement symétrique de ses architectures, ses rites religieux et funéraires, la superposition immuable de ses castes, tout cet appareil serré qui immobilisait les mœurs et assujettissait les âmes, comme les bandelettes emmaillotant les momies. Aucun étalage d'érudition, aucune affectation didactique ne dépare ce tableau, animé et harmonieux comme une fresque d'hypogée, où hommes et animaux s'avancent sur une sorte d'insensible cadence, pareils aux silhouettes nerveuses et cernées des représentations murales.
Ce fut le dernier effort de Gautier dans le genre romanesque. Il l'avait traité d'une manière bien personnelle , sans nul souci des conventions admises. Mademoiselle de Maupin est une planche de nosographie morale, Le capitaine Fracasse, une merveilleuse symphonie de vocables, le Roman de la Momie, une restitution presque technique, par l'exac-
titude des documents et la sagacité de la mise en œuvre.
L'artiste donnait ainsi la main à l'ethnographe et au critique que nous allons retrouver dans les œuvres suivantes.