‹ Essai sur Théophile GautierChapitre 6 sur 10 · LE VOYAGEUR · texte numérisé non relu

LE VOYAGEUR

La littérature des voyages ne date en France que de la tin du siècle dernier. Les relations humoristiques de La Fontaine, dé Chapelle et Bachaumont, le voyage de Regnard en Laponie, les lettres du président de Brosses sur l'Italie offrent divers genres de mérites; ces ouvrages navaient qu'un tort, celui de ne pas faire voir les choses; plus touchés des particularités de mœurs, des ridicules locaux que des grands traits de la nature et des races, nos gens y appliquaient une observation dépiderme, décocliaient des malices légères; ni leur œil ne voyait, ni leur langue purement analytique ne leur eût permis de traduire avec la saillie voulue les couleurs et les reliefs.

Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand furent les ouvriers de la révolution qui s'opéra à cet égard dans les esprits et dans Fidiome; mais quelques magnifiques visions qu'ils aient laissées de la nature tropicale, des paysages et des ruines de FOrient, leur

art avait quelque chose d'apprêté, de laborieux et, surtout chez le second, d'un peu uniformément grandiloquent. Ils présentaient des tableaux arrangés, des considérations générales, des rêveries historiques, et leur personnalité se mêlait toujours aux sites pour les animer ou les ennoblir, prenant au premier plan, sur quelque promontoire battu des flots, des attitudes inspirées ou orageuses.

Gautier apporta dans ses pages descriptives une préoccupation tout autre, un désintéressement absolu, une entière fidélité à l'objet; il se fit miroir, chambrenoire, n'ayant rien plus à cœur que de supprimer des spectacles représentés ses sentiments ou ses dispositions particulières. Ce loyal effacement de sa personne n'eût pas suffi à nous doter d'une littérature de voyages ; mais il avait, en outre, l'œil le plus sensible aux formes, aux détails, aux accidents de structure, comme aux harmonies ou aux contrastes; tout s'imprimait, s'emmagasinait dans sa rétine qui, de chaque chose vue, gardait l'indélébile image. Celte photographie en couleurs dont nous poursuivons par tâtonnements la pénible réalisation, le Voyage en Espagne, Constanlinople, Ttalia, le Voyage en Russie en offrent, pourrait-on dire, mille spécimens plus nets, plus

ESSAI SUH TBÉOPllILE GAUTIER H")

vigoureux, plus chatoyants les uns que les autres.

Il était également exempt d'un défaut bien français qui gâte mainte relation de voyage. Il ne se considérait pas comme un échantillon privilégié de l'espèce humaine, ni son pays comme le centre du inonde, ni nos mœurs comme les seules raisonnables. Il s'abstenait, à l'égard des singularités qu'il rencontrait, de tout étonnement injurieux, de tout dédain supérieur; il lui paraissait aussi naturel de se draper d'un pagne que de porter une blouse, de se nourrir de pilaf que de bifteck, decloitrer les femmes que de leur obéir. Il avait au plus haut degré le sens de l'exotique, c'est-à-dire de la relativité de toutes choses, et ne se fût point jugé à plaindre pour habiter la tente et coucher tout habillé. Cette condition essentielle de vérité dans les peintures, la sj^mpathie, s'ajoutait donc chez lui à des dons naturels supérieurs et à une méthode excellente. Aussi est-il resté, dans le genre du voyage descriptif, un maître inégalé, si ce n'est peut-être par Fromentin.

Ses couleurs sont aussi vives et aussi fraîches qu'au premier fjour, et on doit sans doute en faire honneur à un parti-pris qui lui a été plus dune fois reproché comme une véritable lacune intellectuelle.

11 ne s'attachait, en effet, dans ses descriptions, qu'à limniuable : les paysages, l'architecture, le fond traditionnel des mœurs et des usages. Ses livres ne renferment ni controverses politiques, ni bavardages de salons, ni anecdotes piquantes; l'homme accidentel, éphémère, en est absent, il ne le prend que dans ses rapports peimanenls avec le sol et le ciel, dans ce qu'il emprunte d'éternel à son terroir et à son climat.

C'est exactement le contraire de Stendhal, qui ne cherche, dans ses explorations, que les contingences, les traits indiviiliu'ls, les modes fugitives, les goûts et travers passagers, où s'amuse sa curiosité un peu badaude et cancanière. Les deux points de vue peuvent, à coup sûr, se défendre, mais le premier seul inspirera des œuvres durabli's, d'un intérêt constant, d'une forme tranquille et solide comme sa matière même. C'est ce qui motive, presque autant que l'inégale valeur de leur style, les destinées si différentes des voyages des deux écrivains; les Promenades dans Rome et les Mémoires d'un Touriste ne sont plus goûtés que des seuls bibliophdes; le Voyage en Espagne n'a pas une ride, se réimprimi; couramment, et demeurera classique.

Pour exprimer avec exactitude tant d'aspects et si

ESSAI SUR TDEOPniLE OAl!TIER

divers, pour noter les états atmosphériques d'un pays, le drame coloré du ciel, les étages d'une sierra, los dentelures d'une ville, les moires du vent dans les verdures, les bagarres d'une rue, les senteurs d'un bazar, la mystérieuse pénombre d'un temple; pour rendre sensible le lacis d'arabesques d'un mirhab, les fourmillantes populations d'un gopuram, le dessin compliqué d'un châle, le travail d'un ivoire, la damasquinure d'un métal, les irisations d'une faïence, il fallait que les ressources du langage s'égalassent à la richesse et au foisonnement des choses.

Gautier battit le rappel des mois, dépouilla les lexiques et les dictionnaires, compulsa les rituels, les armoriaux, les sy^mboliques, les bestiaires, les formulaires et manuels techniques de tout genre ; il dénombra les synonymes, parcourut les sens successifs, les acceptions distinctes, remonta aux ëtymologies mères, descendit aux composés et aux dérivés, et se lit un langage à lui, d'une polychromie intense, d'une précision extrême, où l'inaccoutumé des vocables, l'étrangeté des orthographes se fondaient dans la rassurante régularité des constructions syntaxiques, dans l'impeccable agencement des périodes. On a ainsi, devant ce stylo, l'impression de ces vastes

tapis d'Orient où des liiiéameQts bizarres, des profils insolites, de déconcertants méandres s'amalgament, se résorbent, pour ainsi dire, en une harmonie d'une résonnance exquise et d'une moelleuse douceur.

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