‹ Essai sur Théophile GautierChapitre 7 sur 10 · LE CRITIQUE · texte numérisé non relu

LE CRITIQUE

Ces apliludes naturelles, ce métier souverain le prédtistinaient à la critique d'art; il y atteignit, dem-. blée,la maîtrise; la justesse et l'incroyable mémoire de son œil, la plasticité sans exemple de son style, la sûri'té de son jugement lui assurèrent dès le premier jour une autorité, une prééminence qu'il garda jusqu'à sa mort.

La critique dogmatique formulant des arrêts ex cathedra, au nom d'un credo artistique dont chaque jour écoulé démontrait l'absurde étroitesse, et couvrant d'anathémes toute tentative pour modifier et assouplir les canons consacrés, avait heureusement fait son temps avec les Landon et les Delécluze. Mais la liberté reparue produisit ses effets ordinaires : la confusion des idées était extrême, engouements et préventions s'entrechoquaient au hasard/, si, dans la foule des partisans et des tirailleurs, se distinguaient des esprits judicieux comme Jal, Ch. Lenormant,

Louis Peisse, des talents osés et brillants tels que Thoré ou Gustave Planche, aucune compétence ne s'imposait suffisamment pour rallier autour d'une doctrine assurée les opinions flottantes.

A la vérité, des hommes considérables, Guizot, Thiers, s'étaient adonnés, accidentellement ou par intervalles, à la critique d'art; de ceux-là, Vitet seul s'y était spécialisé avec succès. Mais ces sortes d'esprits, formés par la philosophie et l'histoire aux idées générales, et volontiers systématiques, cherchaient plutôt, dans les œuvres d'art, les éléments d'une classification ou les fondements d'une théorie, qu'une délectation désintéressée des sens et de l'esprit.

La critique « artiste » était encore à fonder. Gautier la conçut d'une manière très originale : au lieu de distribuer à droite et à gauche des verdicts qui, n'étant que l'expression d'une opinion ou simplement d'un goût individuel, n'avaient aucun titre au respect des justiciables, il décrivit les œuvres, les refit, en quelque sorte, transportant dans son style les procédés mêmes de l'artiste, usant, selon les cas, de glacis ou d'empâtements, prodiguant la lumière ou creusant le clair-obscur, filant la ligne avec les académistes,heurtant les touches et écrasant les tons avec les ro-

ESSAI SUR TUÉOPniLE GAUTIER 'il

mantiques, en sorte qu'à travers les phrases, le tableau se dressait peu à peu, ramené à ses caractères dominants, à ses masses principales, et accusant par là, mieux même que l'original, sa structure et son partipris.

Une telle conception de la critique en limitait ("videmment l'horizon aux seules œuvres de valeur. Gautier, dont la bonté est restée proverbiale, y trouva l'avantage de faire aux médiocrités l'aumône du silence, et même alors que certaines considérations l'empêchaient de se taire, il sut exprimer ses antipathies et ses résistances sans personnalités désobligeantes, par la seule façon d'accentuer le trait, de placer le rayon à l'endroit qui appelait l'objection. Cette imperceptible caricature suffisait aux esprits avertis, et sous la débonnaire indifîérence qui passa plus tard en légende auprès des gens superficiels, les autres sentaient fort bien la restriction ou le blâme.

Nulle critique toutefois ne fut plus compréhensive, plus intelligente; jamais homme ne dépouilla à ce point ses préjugés, ses habitudes d'esprit, ses prédilections ou ses répugnances instinctives; tout ce qui, à un titre quelconque, tranchait sur la banalité courante par la pensée ou par rexécution, que l'œuvre

fût idéaliste ou triviale, dramatique ou bouffonne, qu'elle exaltât les nobles puissances de l'homme ou fil saillir l'animalité humaine, trouva en lui un juge dont Téquité s'enveloppait de bienveillance. Il aimail à découvrir les jeunes vocations, 'à encourager les talents timides, à éclairer leur marche, à prévenir leurs écarts. Il eut pour Chassériau des sollicitudes de père ; il exalta, dans le silence presque universel, la fierté de solitaire, Fâpre grandeur de J.-F. Millet; il devina Regnault dés son premier envoi.

Il alla plus loin. Voyait-on, dans les récentes expositions rétrospectives, surgir un inconnu, ressusciter un oublié, qu'il s'appelât Trutat ou Dehodencq, on pouvait l'avancer à coup sûr, Gautier, dans quelque feuilleton perdu, lui avait éloquemment donné le baptême ou l'absoute. Nous insistons sur ces points, parce qu'on a dénié quelquefois à Gautier l'intelligence critique ; ce n'était, a-t-on dit, qu'un admirable instrument pour broder des variations sur des thèmes connus. Ce reproche, fondé peut-être pour tel brillant publiciste de ses élèves, ne saurait l'atteindre sans la plus criante injustice. La divination du talent touchait chez lui au prodige, pas une fois elle ne fut en défaut. La conscience qu'il en avait fut peut-être son plus actif sti-

ESSAI SUH THÉOPHILE GAUTIER 4li

Ululant clans une tâche que trente ans d'exercice ininterrompu lui rendirent singulièrement rebutante. Il se sentait ulile, et n'eùt-il soustrait qu'un seul nom à l'obscuriti' meurtrière, c'était assez pour lui faire (( tourner sa meule » comme il disait, avec une résii^nation nouvelle.

Il célébra les grands maîtres, il les suivit avec délices dans leur vertigineux essor, il lissa et fit briller les plumes de leurs ailes. Que de religieux hosannas, que de dithyrambes splendidesà la gloire d'un Titien ou d'un Phidias! Mais loin de s'immobiliser dans la contemplation du passé, d'écraser les novateurs sous la statue des ancêtres, tout efîort ingénu, toute recherche personnelle, toute tentative pour s'affranchir de la tyrannie des poncifs lui mettait la plume à la main et l'éloge à la bouche. Ainsi comprise, la critique prend le caractère auguste d'un ministère public, et ce mot de « sacerdoce » dont on l'a affublée par moquerie, redevient pour elle un titre légitime autant que vénérable.

Mais Gautier ne s'en tint pas à la critique des œuvres d'art; le sens littéraire si fin qu'il avait montré dans les Jeune-France^ la verve satirique qui s'étalait dans la préface do Mademoiselle de Maupin le dési-

gnèrent au choix de Girardin pour le feuilleton dramatique de la Presse, qu'il rédigea d'abord avec Gérard de Nerval, puis détint sans partage.

La faiblesse de la production courante en matière théâtrale, le peu d'intérêt de la plupart des ouvrages représentés, qu'on eût dit extraits d'un moule uniforme, et où les combinaisons d'incidents, les rencontres imprévues, les quiproquos, les pourchas soidisant comiques à la recherche d'un nom ou d'une lettre, tenaient lieu d'observation et de style, n'étaient pas pour lui rendre la besogne attrayante. Mais, sans aller tout d'abord directement contre le vent, il accorda de moins en moins d'attention aux imbroglios des Scribe ou des Bayard, qu'il se contentait de narrer sans commentaires, se raccrochant, en désespoir de cause, aux inventions originales qui se faisaient jour de temps à autre, cocasserie verbale d'un Duvert, bouffonnes saillies d'un Varin, large gaieté populaire et humaine s'exhalant des Saltimbanques ou de Robert-Macaire.

Quant aux œuvres vraiment fortes oi^i s'affirmait une conception philosophique de la vie, un sens pénétrant de l'histoire, il s'en fit l'avocat convaincu, l'énergique champion, et il n'y eut pas de sa faute si Léo Burckart et le Tostament cJeCe^arne vécurent que peu de soirées.

ESSAI SUR THÉOPniLE GAUTIER Ao

Par Sun insistance toutefois à sijinaler, partout où elles se rencontraient, les parcelles de vérité ou les étincelles de poésie, par son dédain affiché, motivé, pour les ficelles de l'intrigue et la basse cuisine du métier, il prépara, plus que personne, le public à une forme plus relevée du théâtre, lui en donna le goût et l'impatience, et par là même contribua à la susciter. Les débuts d'Augier, lapparition de Dumas fils, les essais de George Sand à la scène n'eurent pas d'appréciateur plus chaleureux, et son action bienfaisante reste étroitement liée à la rénovation dramatique du milieu du xix" siècle.

Les choses du théâtre, avec leur part inévitable de convention, le grossissement un peu factice des sentiments et des efîets qu'exigent l'audition en commun et la vision à distance, ne le passionnèrent pourtant jamais outre mesure; son esprit se mouvait plus à l'aise dans la sphère du roman et de la poésie, où il retrouvait soit la complexité et la progression de la vie, soit la liberté et l'indéterminé du rêve. 11 en jugea avec sa largeur et sa perspicacité habituelles; ses trop rares études critiques sur cet ordre de productions gardent une valeur singulière.

Son essai sur Balzac est un document de premier

-40 ESSAI ?ri! rnÉOPlITLE gautier

ordre pour l'intime compréhension de ce génie inquiet et mêlé. Taine, assurément, et après lui Emile Faguet, ont analysé avec plus de méthode ses idées dominantes et ses procédés de travail, la qualité de son observation et les faiblesses do son stjde. Lui seul Ta dressé de pied en cap, avec ses conceptions énormes, ses incessants besoins, son égoïsme naïf cl ses parties d'illuminé, son génie calculateur et ses bouffées chimériques. L'œuvre énorme du romancier s'éclaire par là des plus vives lueurs; ses obscures substructions, le labyrinthe de son plan, ses raccords disparates, tout s'explique par le décousu d'une vie fiévreuse, les soubresauts d'une âme excessive pressée de jouir et d'éblouir.

Le tableau des Progrès de la poésie franraise depuis i 8 30 est un merveilleux raccourci de l'activité poétique de notre pays pendant la période contemporaine. Chaque écrivain, dans ce bas-relief animé, occupe sa place et son plan et prend le degré de saillie voulu par l'ordonnance de l'ensemble. Fidèle à son procédé constant, Craulier caractérise plus qu'il ne juge, mais en termes si appropriés, :iu moyen d'images si bien choisies, qu'il n'est pas un portrait, fût-ce en profil perdu, qui ne soil d'une

individualité criante. Rien, par exemple, de plus distinct, de plus tranché que les physionomies de Leconte de Lisle, de Baudelaire et de Banville, pour ne parler que des épigones. L'auteur enveloppe le premier d'une lumière sereine et froide, modèle, par de fortes ombres, le masque tourmenté du poète des Fleurs du mal, et fait jouer un jour de reilet sur la brillante impersonnalité du troisième.

Page 1