LA VIEILLESSE ET LA MORT
La critique fut la dernière expression du talent de Gautier. Nul emploi ne convenait mieux, sinon à ses ambitions de créateur, du moins à son éclectisme réfléchi, à sa sagesse désabusée. Il avait lentement évolué, en toute sincérité d'impressions, de l'art un peu tapageur et superficiel des œuvres juvéniles, au style tranquille et pur qu'afTectionne la maturité. Si Shakespeare, en lui, tenait toujours Racine en échec, si Rembrandt balançait Raphaël, le Parthénon avait définitivement éclipsé Saint-Marc. La noblesse et la clarté du plan, l'harmonie des parties, la ferme simplicité ou la finesse exquise du décor, voilà ce qui l'inclinait de plus en plus vers l'art Hellénique. Il arrivait à cet état d'esprit où l'on trouve dans la sobriété le suprême raffinement.
Cette insensible transformation ne le rendit, nous l'avons vu, ni injuste, ni même indifférent à aucun effort sincère, fût-ce dans les voies les plus opposées
ESSAI Snt TllltOI'lIlLK GAUTIER 40
à la sienne. Son autorité s'en accrut encore, et les dernières années de sa vie constituèrent un véritable pontificat artistique. Ses avis, ses appréciations étaient avidement recherchés, accueillis avec une respectueuse déférence ; il exerçait, en Tabsence de Victor Hugo, une espèce de vice-royauté de la poésie, qu'il tourna toute au profit de la conciliation et de l'apaisement.
Mal portant depuis longtemps, par suite d'une sorte de pléthore constitutionnelle, affligé de troubles cardiaques, qui réclamaient une existence calme et régulière, il n'en vint pas moins s'enfermer à Paris dés nos premiers désastres. « On bat maman, avait-il dit, j'accours ! » Il donna autour de lui l'exemple du travail méthodique, du devoir simplement fait, de l'imperturbable confiance. Ses Tableaux de siège en portent témoignage. La capitulation, le viol armé de Paris portèrent le dernier coup à sa santé. Ceux qui le virent à Versailles, pendant nos troubles civils, s'arrêtaient avec tristesse devant cet homme de forte stature, d'assises puissantes, en qui le découragement et la fatigue s'exprimaient par l'affaissement des épaules, les plis et les boursouflures de la face. Cette admirable tête de Jupiter Serapis, aux robustes attaches, au
'Universiîf^ BIBUOTHECA
front lumineux, encadré d'une longue chevelure crespelée, n'offrait plus qu'une animation intermittente, et comme de courts réveils de lion malade.
Il mourut le 23 octobre 1872, dans sa petite maison de Neuilly, résigné à l'inévitable, envisageant stoïquement cette disparition, dont l'horreur remplit son œuvre, lui qui avait si pleinement, si prodiguement vécu. Le désespoir des siens eut pour écho la douleur unanime de tout ce qui tenait une plume, un ciseau, une palette. La jeunesse, qui aimait en lui la force accueillante, la bonté active, afflua derrière son char funèbre, et, hommage touchant, rendu avant lui au seul Ronsard, une gerbe poétique où chacun mit sa fleur ou son épi, vint recouvrir d'une moisson parfumée le « Tombeau de Théophile Gautier. »