LE ROLE ET L'INFLUENCE
Sa gloire, depuis lors, n'a pas subi d'éclipsé ; son œuvre rimée a, il est vrai, reçu du temps quelques atteintes ; promise à la gloire des anthologies, il se peut que la majeure partie en disparaisse. Toutefois les Émaux et Camées survivront, sans doute, avec le Capitaine Fracasse, le Roman de la Momie et le Voyage en Espat/ne, parmi les plus parfaits monuments de notre langue. La tradition de sa critique se continue dans la jeune école, qui lui a emprunté son impartialité compréhensive, son vocabulaire flexible et sonore. Mais ce qui consacre le plus sûrement son noni, ce qui lui assigne une place considérable dans notre littérature, c'est l'influence qu'il a exercée sur toutes les œuvres d'imagination de la fin de son siècle, ce qu'il a laissé de lui dans la plupart des livres marquants des trente dernières années,
Gautier, avec Victor Hugo, mais mieux que lui, car la vision grossissante d'Hugo déforme souvent les
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objets et fausse les perspectives, a ouvert nos yeux à la nature extérieure, à la beauté des choses, qui ne met pas seulement autour de nous un décor récréatif ou reposant, mais constitue un principe de renouvellement pour notre énergie, et se transmue dans notre cerveau en images et en pensées, comme les produits du sol deviennent nos os et nos muscles. Il a façonné, pour exprimer cetie beauté, un instrument d'une étonnante souplesse, qui en épouse toutes les formes et en reflète toutes les nuances.
Telles sont ses principales contributions au progrès intellectuel général. Historiquement parlant, son rôle n'aura pas été moins important. Par la position indépendante qu'il avait prise peu à peu, au regard du Romantisme, il s'est trouvé naturellement à la tête de l'école Parnassienne, qui en répudia les outrances de passion et le « moi » exubérant, se piqua d'une sorte de sérénité olympienne, et mit les ressources du rythme et de la couleur au service d'une contemplation tout objective. En môme temps, par le caractère fortement concret, la robuste matérialité de son style, son souci d'exactitude et de précision, il préparait l'éclosion du Naturalisme, et c'est dans son œuvre que Flaubert, les Concourt, Zola et Daudet ont recueilli
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de quoi donner du corps à leurs fictions, et y mettre, sur le réseau nerveux de l'analyse, les téguments compacts qui en font la substance et la solidité.
Les destinées du Parnasse ont été courtes ; le Naturalisme, plus souple, plus extensible, n'est pas encore près, ce semble, de mourir, et il se trouve, en fin de compte, que Gautier aura surtout travaillé au profit d'une école qu'il aimait peu, et de tendances dont il blâmait la brutalité et la sécheresse misanthropique. Mais cela n'en prouve que mieux l'incomparable prix d'un outil propre à toutes les tâches et sa valeur en quelque sorte scientifique.