I-iv LES JEUNES HOMMES TL
il avait étudié à Vverdun et à Lausanne. À Genève, il avait appris de Charles Bonnet la philosophie, et son imagination s'était échauffée parmi les lieux où évoluait Voltaire, où flottait l'esprit de Rousseau. Maladif, incapable de supporter la contrainte, il voulut, dit-on, se suicider : la vue d’un rayon de lune l’en empécha %, Pour le tempérer, son père l’envoya à Leyde. Il demanda à être libéré de cette captivité, et on l’'embarqua pour l'Angleterre. Il allait, aimant les livres et la nature; mais surtout la nature sauvage, les sombres forêts où l’on doit « s’avancer à tâtons », les cimes où l’on entend « le cri des aigles et des autres oiseaux de proie » 86,
À ce jeune indompté, Cambridge fit une impression lugubre. C'était une « ville de cloîtres », un « désert du cœur » 87. Shakespeare et Linné y luttaient comme deux fantômes pour la possession d’une ombre. Un « bonnet carré » lui expliqua en grec et en latin les beautés du Paradis perdu. T1 se sentit envahi par l'esprit du Penseroso « chassant les joies trompeuses, et l'œil levé vers le ciel » 58. Maïs il remercia Nicholls de lui avoir fait connaître un grand ami ®?.
De Bonstetten s'était fixé dans une auberge voisine °, et, pendant trois mois, ne visita que Gray : « Je mange tous les jours chez lui. Il vit fort retiré et a la bonté de témoigner un grand plaisir à me voir. Je vais chez lui à toute heure; il lit avec moi ce que je veux; je travaille dans sa chambre » °!. Ni l’un ni l’autre ne se lassait. Gray révélait au jeune homme « Macbeth, et toutes les magiciennes, sorcières, fantômes et esprits, dont je n'aurais jamais compris la langue sans son interprétation »°?; de Bonstetten «racontait sa vie et son pays » %. Ils discutaient interminablement : « Notre commerce était rempli d'explications et de tendres querelles… » %4, « Je le voyais tous les jours, de cinq heures à minuit. Nous lisions Shakespeare, qu’il adorait, Dryden, Pope, Milton, etc. ; et nos conversations, comme celles de l’amitié, n’arrivaient jamais à la dernière pensée » 5.
Une admiration réciproque animait leurs rapports. De Bonstetten voyait en Gray « certainement le premier écrivain et le premier poète de l’Angleterre »*%. Gray fut attiré par un magnétisme « Je n'avais pas encore vu le pareil; notre race n’est pas faite sur ce modèle » *7, Ce prodige de vingt-quatre ans, qui avait glané
ST LI ELRERIS, xx IH: 86. TI, III 265.
87. Souvenirs de Ch. Victor de Bonstetten, Paris, 1832, p. 116 (reproduit dans MW V 180-1).