Cf. sup. n. 87. 96. Cf. sup. n. 91. 07: LT TIEE
118 LES SENTIMENTS II-iv
des idées et semblait avoir des dons exceptionnels pour les exprimer, le déconcerta. Il était actif, fougueux, étincelant. Sa pensée frémissait, secouant la somnolence et. la mesquine érudition. La variété de ses occupations, sa faculté d’assimilation étonnaient : « Il est occupé du matin au soir et n’a d'autre amusement que de passer d’une étude à l’autre » *#. Cinq leçons de botanique lui enseignent plus que Gray n’en possède *?. « Ma gaieté, mon amour pour la poésie l'avaient comme subjugué Er De Bonstetten réunit toutes les qualités morales : bonté, pénétration, noble et généreux esprit doué des vertus du plus haut rang °?. Il faut une expression shakespearienne pour le décrire : « Jamais créature aussi gracieuse ne fut mise au monde » 12,
Qu'’étaient Walpole, Mason, Wharton et les autres auprès de l'étranger? Plaisantes saillies, anecdotes, critiques infimes; affections mêlées de dépit, d’ironie ou de condescendance, toutes ces minuties s’envolèrent. À une franche et jeune ardeur, il répondit par la lucide noblesse d’une âme riche d'expériences contemplatives, de lentes lectures, de délicatesses étouffées. IL se sentit soulevé par une commotion.
Mais un trouble le déchirait. De Bonstetten lui procure un immense plaisir, « mais au moins une part égale d'inquiétude ». in proie à une étrange fascination, il écrit à Nicholls : « Vous ne le comprenez pas aussi bien que moi. Je dois laisser dans l’imprécision ce que je veux dire, en attendant que nous nous rencontrions » 1%, Intrigué, Nicholls interroge. Gray n'ose rien confier au papier : « Je pensais que mes mystères n'étaient que trop faciles à expliquer. Ayez un peu de patience; je ne peux me hasarder qu'à vous parler de vive voix» 124,
En mars 1770, de Bonstetten fut rappelé par son père. Gray voulut l'accompagner jusqu'à Londres. Il y passa avec lui deux jours fébriles, lui expliquant les monuments, lui montrant Johnson dans le Strand : « Regardez, regardez, de Bonstetten; voilà la Grande Ourse qui passe ! » Le matin du départ, il se leva à quatre heures pour le mettre dans la diligence de Douvres. « Enfin, » dit-il, après la séparation et le retour à Cambridge, « nous avons perdu notre pauvre de Bonstetten ! » 105,
Alors la crise commença, violente et pénible à voir. Il avait supplié son ami de lui donner des nouvelles tout de suite; et, de fait, de Bonstetten n’eut pas plus tôt atteint Abbeville qu'il écrivit à Gray. Mais quand ce dernier se vit seul, sa douleur éclata. Il s'emporta contre Nicholls de le lui avoir fait connaître; contre son « père maudit » de le lui arracher; contre de Bonstetten luimême, pour être venu troubler son calme. Il s’égarait : « Bien plus
OS EI IIT 267. 99. TL, III 275. 100. Cf. sup. n. 87. 101. TI, III 282-3. 102. TI AIT 260. 103. TL, III 268. 104. TL, III 274. 105. TI, III 268-0.
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légers étaient mes soirs de solitude avant que je ne le connaisse. C'est de votre faute ! Je vous en prie, que le prochain que vous m'enverrez soit estropié et aveugle; ennuyeux, inintelligent et pervers... Mais non! Brûlez ma lettre. Je suis de très mauvaise humeur contre moi-même, et je n’en crois pas un mot. Vous penserez que je lui ai pris sa folie — car il est certainement fou, vous avez sans doute raison » 106,
Il perdit toute retenue; fut aussi désemparé, jouet aussi impuissant de sa passion, qu'un jeune amant. Il montra les mêmes angoisses, les mêmes tendresses. Il envoyait des lettres lyriques, incohérentes; citait les paroles de l’aimé; parlait de lui pour la seule joie de prononcer son nom 17, C'était son premier amour 198.
I attend, anxieux : « Jamais je n’ai senti, mon cher de Bonstetten, quelle horrible longueur peuvent donner aux brefs instants de notre vie l'impatience et l'attente » 1%, On le surprend aux puériles naïivetés : « Avez-vous réfléchi, mon très cher ami, qu’il faut une semaine ou huit jours pour que je reçoive une lettre de vous et autant pour que vous ayez ma réponse ? » 10 I] lui a fait promettre de lui adresser son portrait 111, Il à besoin de croire en lui : « Votre lettre prouve au moins qu'au milieu de vos nouvelles gaietés, je tiens encore quelque place dans votre mémoire. Ce qui me plaît surtout, c’est votre air de franchise » 112,
« Vos nouvelles gaietés, » voilà le poison. Devant l’absent, la vie est ouverte. Quelle forme la passion de Gray peut-elle prendre, sinon celle d’une jalousie piatonique? Si par quelque moyen il pouvait le soustraire aux tentations du monde, aux appels de la chair; s’il pouvait le priver de son sexe... Du moins, l’exhorte-t-il à la chasteté avec insistance et précision. « Pour son malheur, » il a eu « le bonheur » de reconnaître en de Bonstetten le sage du Livre VI de la République : vif et magnanime, honnête et juste 115. Un tel homme est tempérant, et regarde la vie et la mort avec indifférence. En est-on certain? « Car, » continue Gray, récitant toujours désespérément son Platon, « ces dons mêmes causent souvent sa ruine, surtout lorsqu'ils s'unissent aux avantages extérieurs de la richesse, de la noblesse, de la force et de la beauté. » Admirant physiquement de Bonstetten, il redoute de le voir tomber : « Je prévois ces dangers avec une anxiété tremblante. » Véhément, il lui rappelle que «les vices exceptionnels, comme les exceptionnelles vertus, produisent pareillement les esprits vigoureux » 14, Et il le met en garde contre l’amour sexuel : « Le jargon des sophistes français, les séductions des femmes fardées ou les vulgaires caresses