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CHAPITRE V

Peinture et Musique

Dans une vitrine de la bibliothèque de Peterhouse, on voit, parmi quelques reliques, un gracieux volume ayant appartenu à Gray. Sur la première page, le poète avait écrit : « Petite édition du Tasse, fort jolie et recherchée, surtout à cause des petites figures de Sébastien Le Clerc dont elle est ornée » 2.

I1 aimait la finesse. Son inquiétude exigeait la perfection menue. Un désir de symétrie, de netteté, régit discrètement ses gestes, anime jusqu'à ses sarcasmes. Nerveusement, il cherche l'équilibre, et souffre de sa rupture.

On le devinerait à cent détails de la vie quotidienne, si on les pouvait savoir; à la façon de sceller patiemment une lettre, afin que le cachet soit rond, régulier, sans bavure, et que « les gens de la poste » n’ouvrent pas; ou dans la joie de dire une phrase balancée, d'acheter, à Covent Garden, un bouquet de « lys écarlates » 3.

Sa sensibilité s’épanouit dans l'émotion esthétique.

1. Ouvrages consultés sur l'esthétique : P. Souriau, La suggestion dans l'art, Paris, 1893; Ch. Lalo, Introduction à l'esthétique, Paris, 1912; H. Delacroix, Psychologie de l'art, Paris, 1927; A. de Grammont-Lesparre, Essai sur le sentiment esthétique, Paris, s. 4. — Sur les Beaux-Arts : André Michel, Histoire de l’art, Paris, 1905 et sq. — Sur la critique artistique aux xvrre et xvrm® siècles : Spingarn, Critical Essays of the Seventeenth Century, O. U. P., 1908; Dryden, Essays, éd. W. P. Ker, O. U. P., 1926 (2°imp.,); Addison, Works, éd. H. G. Bohn, Londres, 1855 (pour le Spectator, les références renvoient à l’éd. d’Henry Morley, Londres, s. d.); Jonathan Richardson, Works, Londres, 1773, An Account of the Statues, Bas-Reliefs, Drawings and Pictures in Italy, France, etc., Londres, 1754; Joshua Reynolds, Fifteen Discourses of Art, éd. Fveryman'’s Lib.; J. B. Dubos, Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, n. éd., Utrecht, 1732; M. Braunschvig, L’Abbé Dubos, yénovateur de la critique au XVIIT® siècle, Toulouse, 1904. — Sur la musique : J. Combarieu, Histoire de la musique, Paris, 1913; P. Landormy, Histoire de la musique, n. éd., Paris, 1923; H. E. Krehbiel, Music and Mannñers in the Classical Period, Westminster, 1893 (la première partie de cet ouvrage, À Poefs Music, pp. 1-54, étudie les transcriptions musicales de Gray, que l’auteur avait en sa possession).

Les notes de Gray sur les musées se trouvent dans MW IV 225-305 et TF 210-22. Il faut y joindre quelques transcriptions dans les mss. de Mitford, notamment : British Museum, Add. 32.561, IIL, fol. 140 à 157.

2. Il convient de remarquer d’ailleurs que, comme pour un certain nombre de ses livres, Gray a copié cette note dans la Bibliographie instructive de Debure, Paris, 1763. Ici, cf. tome I, p. 683, n° 3438.

3 CtSHPp. I in. 61, Ii. 35.

126 LES SENTIMENTS II-v

Gray apprécia tardivement l'architecture, plus matérielle. L'édifice demeurait pour lui un livre. Les arts plastiques, en revanche, éveillèrent son jeune enthousiasme. Ce lui fut un inoubliable bonheur que de vivre deux années dans leur patrie. De cette fête, nous percevons les échos vibrants.

Non que son goût fût absolument vierge. Il connaît Vasari et Bellori et se laisse, à l’occasion, guider par eux ‘. Il avait lu Philostrate de Lemnos 5. I/ Anthologie lui était familière et lui enseignait à découvrir, dans la création de l'artiste, l’éloquente expression des sentiments humains 5. Sur son jugement pesaient les mille paraphrases de la formule d'Horace, wt pictura poesis, verset du bréviaire classique 7. C’est par ce lieu commun que la critique d'art entrait dans la littérature. Voici qu'on marchait vers un affranchissement. Oui, les arts plastiques peuvent choisir leurs sujets; ils ont leurs lois propres, distinctes de l’art poétique; ils relèvent des sens plus que de la raison. Quelques audacieux avaient ébranlé les vieux dogmes; tel Robert Wolseley, qui, pour justifier le cynisme de Rochester, esquissait, en défigurant Horace, une théorie de l’art pour l’art s.

C’est pour les idées françaises que, de son propre aveu, Gray éprouvait le plus de sympathie. Chez nous, tandis que sévissait la Querelle des anciens et des modernes, la critique artistique, de Dufresnoy à l'abbé Dubos, franchissait en cinquante ans une étape décisive. Gray avait entre les mains les Réflexions sur la poésie et la peinture, qui lui disaient en substance : l’homme s'ennuie; fuir l'ennui est un des besoins de son âme; il est nécessaire qu’il s'occupe. Deux solutions lui sont offertes : sentir ou méditer. La première est « beaucoup plus facile », et « nous courons, par instinct, après les objets qui peuvent exciter nos passions » 1, Mais les passions « réelles et véritables » sont funestes. L'art seul nous procure des « passions artificielles » sans nous meurtrir; crée des « fantômes de passions qui satisfont au besoin où nous sommes d'être occupés » 11, L'abbé Dubos prêchait la recherche de l’émotion et désignait l’attrayant refuge. Cette influence était bonne.

En face se dressait la doctrine de Jonathan Richardson. Enfant, Gray avait posé devant cet artiste 12. Il avait lu ses livres 18. Pompeux dans leur forme, les écrits de Richardson révèlent une profonde connaissance des ressources techniques de la peinture; une vénération éclairée pour « un art noble, délicieux et utile »:;

4. MW IV 245, 257. 5. Commonplace Book 1, fol. 2 6. AM 220. Voir surtout le livre IV de l’Anthologie de Planude. 3 £ ie 5 particulier les extraits de Bacon et de Ben Jonson, dans Spingarn, o. c. sup. . , , CH .

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