‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 121 sur 446 · II-v PEINTURE ET MUSIQUE · texte numérisé non relu

II-v PEINTURE ET MUSIQUE

sans parti pris ses souvenirs de lectures. Il s’élançait, enfin, au rythme de ses sens charmés.

Ses Notes offrent avec le recueil de Richardson d’évidentes analogies. La description des œuvres, l'explication, l'appréciation se succèdent ou se combinent selon la même formule de catalogue. Très vite, pourtant, les différences se marquent. Richardson, qui vise à la publication, écrit une œuvre complète, élaborée, mais artificielle. Il n’est jamais allé en Italie. I1 décrit et juge ce qu’il n'a jamais vu, d’après des renseignements fournis par son fils *. Dans ce travail de seconde main se mêlent aux notations directes, aux réflexions techniques suggérées par une longue carrière, les dissertations de l’érudit et les préjugés du théoricien. Tout y est froid, uni, pédantesque. Prises sur le vif, les Notes de Gray sont concises, semées de jugements raccourcis, d’exclamations spontanées frappant à l’emporte-pièce l’éloge où la critique : inexprimablement beau! des plus divins ! aussi gracieux que possible ! parfaitement insignifiant ! monstrueusement disgracieux ! très absurde ! 4 JI/impression est neuve, franche la réaction.

Un sens pénétrant du dramatique, une perception subtile des sentiments éclairent tout à la fois sa dette envers les critiques antérieurs et le jeu de son intuition. Il imite l’ Anthologie en décrivant les statues : « Alexandre le Grand... agité par une violente passion, mélange de colère et de fierté. Les sourcils sont hauts, les prunelles jaillissent, la bouche est ouverte et tous les traits contribuent à exprimer un singulier transport, celui d’un Oreste dont la raison s’altère, ou plutôt d’un Jason à la vue de ses enfants massacrés » 4, Il cite ses poètes : Horace, devant un Zefhus el Amphion; Milton, devant un Jugement d'Adam et d'Eve *. Son humanisme condamne Baroche pour avoir représenté inexactement la famille d'Enée; fait grief au Guerchin de n'avoir pas lu Virgile 4. Ainsi, Richardson paraphrasait Tacite pour expliquer Nicolas Poussin #.

Du traditionnel parallèle entre la peinture et la poésie, on perçoit des infiltrations. Gray définit le drame « un mélange de poésie et de peinture » 4%. Il invoque l’analogie, soulignée par Dryden, eutre la comédie et les sujets familiers 4%. Les bourreaux de la Flagellation de Saint André, riant d’un camarade qui, en serrant une corde, l’a cassée et tombe à la renverse, ressemblent aux meurtriers de Shakespeare « échangeant des plaisanteries au milieu des plus tragiques événements ». Dans ce trait « d’insensibilité aux

39. Richardson, Account, 0. c. sup. n. 1, Préface. 40. TE 219; MW IV 242, 239; TF 228; MW IV 232, 236. 41. MW IV 275. Cf. Statues du Zeuxippe, bass. - 42. MW IV 226, 245. 43. MW IV 235, 230.

A4. Account, 0. €. Sup. n. I, PP. 159-063. 45. MW IV 251. 46. MW IV 277.

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malheurs des autres », il reconnaît un effet de théâtre qui « ajoute à l'horreur de la situation » #7.

Mais lorsque, pour traduire le pathétique d’une scène, il calque la manière minutieuse de Bellori, son imagination fait vivre chaque détail, et il annonce Diderot bien plus qu’il ne rappelle son modèle : « Au centre le mourant, pâle et presque inanimé, est étendu sur son lit et reçoit du prêtre le dernier office. Sa femme est assise au chevet... Rien de plus noble que la douce et gracieuse attitude de son corps. De l’autre côté, l’une des filles, pleurant et se tordant les mains, donne libre cours à sa douleur. Une seconde, les yeux et les bras levés, implore l’aide du Ciel. D'autres personnes sont là, qui manifestent leur chagrin selon leur caractère et en raison de leur degré de parenté. Le prêtre, le jeune garçon en surplis agenouillé, l’homme portant une torche ressemblent à trois personnages analogues du Saint Jérôme du Dominiquin… La jeune fille qui, sur le pas de la porte, regarde en tournant la tête, est toute raphaélesque » 4. Qu'il se dégage d’un tableau une poignante émotion, une vapeur de mélancolie ou une harmonieuse élégance, la traduction s'opère, immédiate, en accents de sobre délicatesse. Ainsi, pour une Mort d'Adonis, à la pensée « étonnamment belle et poétique » 4; ainsi, pour les Funérailles de Sainte Pétronille du Guerchin : « Sa dépouille, couverte de fleurs, comme il sied à une vierge, est descendue dans la tombe. Un jeune homme au port noble et distingué, sans doute un parent de la morte, les larmes aux yeux, raconte l’histoire à deux vieillards qui manifestent leur surprise et leur peine. De l’autre côté, deux femmes en pleurs et un petit garçon tout attristé de voir leur chagrin. Des anges au ciel. Le Christ accueille l’âme de la sainte, qui est agenouillée avec toute la modestie et l’humble beauté qu’il est possible d'exprimer » 50.

Nul n’écoute mieux que lui la silencieuse éloquence des attitudes et des visages. Nul n’est plus sensible au sourire des madones 51. Il lit « l’admirable regard amoureux du Christ » dans un Mariage de Sainte Catherine 5?; frissonne devant un Marsyas écorché « se tordant en tous sens dans sa douleur. Belle expression; membres remplis de souffrance » 5. Il capte les nuances les plus fugitives, les plus secrètes; savoure les réussites où l'artiste met dans les corps une âme en mouvement. Voici Hélène enlevée par Pârs, lui, « beau jeune homme triomphant, au visage plein de joie confante et d’exultation »; elle, qui « le suit avec fort peu de résistance » 54, Voici un Silène « bien droit, et pourtant très ivre »; un

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