II-v PEINTURÉ ET MUSIQUE T2T
jeune Faune qui « dort, mais d’un sommeil agité, avec beaucoup d'inquiet tourment sur le visage »55. Dans une Flagellation du Christ, il surprend la lutte de la chair et de la volonté, le « visage rempli de patience » et la «torsion du corps qui voudrait se dérober à la douleur » 56, I1 pénètre jusqu'au fond des cœurs. Voici une scène biblique, Sara donnant Agar à Abraham : « L/expression est admirable. Abraham est dans la force de l’âge. I1 y a de la réserve dans son visage, comme pour cacher son plaisir par égard pour sa femme. Celle-ci joint les mains et le regarde bien en face, semblant redouter qu'il ne reçoive son présent avec trop de plaisir. La modestie et le regard baissé de la servante, sa beauté et sa grâce, tout est parfait et charmant » 57. Voici, enfin, le Quo Vadis? d'Annibal Carrache : « L/apôtre tressaille, en proie à l’étonnement et à l'horreur, et lève ses deux mains. Ie Christ, figure exquise, montre du doigt la ville, et son attitude réprouve la faiblesse du saint. Ses yeux lui adressent de muets reproches. Son visage exprime à la fois l'amour et la tristesse, Sa tête, légèrement inclinée sur son épaule, traduit une pensée aussi émouvante qu'il est possible à la peinture d'exprimer » 58.
11 éprouve la fascination des regards intenses : ceux de Bramante, l'architecte, « assis à une table, ses plans devant lui, en profonde méditation »; ou, dans le Baptême du Christ, cette « surprise peinte diversement sur chaque physionomie en entendant la voix du Ciel » 5. Pour des sens capables de les recevoir, pareils effets triomphent dans l’inexpiimable des transports mystiques. Ces innombrables œuvres d’un âge de foi lui communiquaient de religieuses émotions. C'était un Saint François « défaillant d’extase au son d’une viole effleurée par un ange »; une Vierge « perdue dans la contemplation divine »; un Saint Grégoire « à genoux, en prières, l'étonnement sur le visage en entendant la voix de Marie » 6. Du Concert de Giorgione, Richardson disait faiblement : « Martin Luther jouant du clavecin; sa femme à côté de lui; Bucer derrière. le visage de Martin Luther en particulier a une grande force. Le coloris et le dessin sont beaux » 61. Pour Gray, la scène s’ordonne et s’anime, et son regard va droit au coup de pinceau magique : « Luther... jouant sur un clavecin. JI1 regarde par-dessus son épaule un homme debout, tenant un luth. De l’autre côté, une femme
55. MW IV 277, 280 (marbres antiques). 56. MW IV 286-7 (Rubens). 57. MW IV 240 (Cortone).
58. MW IV 297. On remarquera le goût de Gray pour les sujets exprimant des passions contraires. Le thème est fréquent dans l’ Anthologie de Planude. Il est intéressant de noter que Gray a traduit l’épigramme d’Antiphile 136, sur la statue de Médée « tiraillée par une jalouse haine, et par l’amour maternel » (AM 220-1), et qu’il aurait voulu en faire un tableau. Cf. inf, IV ii, p. 364.