‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 129 sur 446 · FLY PÉINTURE ET MUSIQUE · texte numérisé non relu

FLY PÉINTURE ET MUSIQUE

C'était l’âge des oratorios, des cantates et de l'opéra. La symphonie tâtonnait encore. La musique vocale restait par excellence la musique expressive, capable d'émouvoir. I/opéra italien, chantant et sentimental, n'avait rien perdu de son prestige, et les descendants de Monteverde composaient, pour des virtuoses dont la formation demeurait sans égale, vingt versions des mêmes livrets antiques. Leurs pages désuètes, fidèles au rituel compliqué des arias, répandaient sur l’Europe leur mélodie sensuelle et banale. Lulli sut imposer à l'opéra de France l'équilibre sincère de son siècle. Mais, en Angleterre, la victoire de Purcell ne connut pas de lendemain. Malgré Addison, sa Rosemonde et les amertumes de quelques numéros du Spectator 125, malgré l'Opéra des Gueux et ses analogues, la «noblesse britannique » restait fidèle à l'étranger. Au sein des familles les plus marquantes, les passions divisaient les maris, champions de la Faustina, de leurs femmes, attachées à la Cuzzoni. Haendel, qui pratiquait l’italianisme à sa manière, devait, après une lutte héroïque et malgré l'appui du roi hanovrien, s'effacer devant Bononcini et Porpora 126,

C'est au milieu de ces rivalités que Gray devint amateur de théâtre. À dix-huit ans, il parle en connaisseur, cite les piècés en vogue et les artistes favoris, regarde de haut le « beau monsieur » de Cambridge dédaigneux des succès de la Margaretta, ou son compagnon pour qui l'opéra « est la ruine de la nation » 127, Dans une pièce de vers dédiée à Walpole, Nicolini coudoie la reine Elizabeth 1?8, À Londres, aux vacances de Noël, la saison bat son plein. Un soir, il applaudit l’Ayrtaxerxès de Hasse, au Théâtre Royal de Haymarket; le lendemain, il assiste aux débuts de Johnson, à Goodman’s Fields, dans le Roi Arthur de Dryden, mis en musique par Purcell 1%. Au mois de juin, avant la clôture, il écoute Gizziello et la Strada, dans l’Afalante de Haendel 1%. A l'entrée de l'hiver, nous le retrouvons à l'Opéra. Dans la brillante salle resplendit la reine en personne, en sac de velours vert brodé d'argent. Sur ia scène, le grand Caffarelli, en mauvaise forme, « pousse des cris perçants » et se voit refuser les faveurs du public 151.

Les théâtres, les auditions comptèrent désormais parmi les plus précieux attraits de la capitale. « Confortablement installé dans un coin de la galerie », il « savourait » les airs de Pergolèse et tirait quelque vanité d’être le seul, dans « ces régions » populaires, à en savoir l’auteur #2. Quand la Mingotti venait chanter, il fallait que Mason et Wharton soient de la fête : « pas d’excuse, ni de faux-fuyants » 1%, I1s’enthousiasma pour Cocchi134, et, jusque dans

126. Combarieu, o. c. sup. n. ï, II, 56 et sq. et Krehbiel, o. c. sup. n. 1.

T27ACE IUTT, TOCNCL TETA: 120 ÉRIC.

TOM CL UTTES-7. TaLSCTELSESO. 132. TI, T 106-7. 139-001 1 207-8. ad DE TI 7e r606 107; IL 52.

140 LES SENTIMENTS II-v

les plus sombres années, il fréquentait encore l'Opéra avec Mason et sa femme 15.

I1 voulait de la mélodie. Les pièces à figuration, les ballets, les pantomimes n'étaient que frivolités. « Covent Garden m'a rassasié de Mr. Birch et de toute son adresse » 13%, I/opéra-ballet dans le style de Campra, qui, pour son déshonneur, occupait la scène parisienne lors de son séjour, le révolta. C’est un « drame en quatre actes sans le moindre lien »; les artistes « chantent leurs sentiments en accents lamentables, sans air, ni récitatif »; les chœurs « hurlent au delà de toute comparaison »; la pièce entière est exécutée par des « voix fêlées, faisant des trilles sur deux notes et demie. Un orchestre de vielles accompagne. Et toute la salle est plus attentive que si Farinelli chantait » #7, Mason remarque gravement que Gray devançait de treize ans Rousseau et la Guerre des bouffons 8. De fait, il devait accueillir comme « divine » la brochure de d’Alembert sur La Liberté de la musique %*. Mais, à Paris, il trouvait un opéra qui, entre Lulli et Rameau, traversait ses jours les plus sombres; et il ne faisait qu'exprimer, après l'abbé François Raguenet, une opinion de vrai musicien 140.

Aussi fut-il heureux, en arrivant à Gênes, d’y écouter « un beau concert avec, entre autres, deux voix de castrats, vrai régal pour nos oreilles, qui pendant un an n'avaient entendu que des opéras français » 141, I] se plongea dans la musique italienne. Florence la lui prodiguait. Il en voulut recueillir la fleur, et, avec son soin patient, employa ses loisirs à rassembler neuf grands volumes de transcriptions qu'il rapporta en Angleterre 14,

Classés, annotés, portant chacun la date de leur création ou d'une représentation à laquelle Gray avait assisté, le nom des chanteurs qui les avaient illustrés, on voyait défiler, en partition d'orchestre, arias, duos, trios et chœurs choisis parmi cent œuvres de premier et de second plan; intercalés d'ouvertures et de menuets, de cantates, de toccatas, de motets et de pièces pour le clavecin. Hasse le Saxon, le plus fécond et le plus populaire des compositeurs «italiens » du moment, y disputait la place à Léonard Vinci. Le doux Pergolèse, préféré entre tous1#, occupait un volume à lui tout seul, avec cinq airs d’opéra, trois duos et son Stabat Mater en entier. Derrière ces maîtres, et quelques autres dont le nom subsiste, un Galuppi, un Rinaldo de Capoue, marchait l’arrière-ban : Orlandini, Sarro, Fini, Bernasconi, Selitti, Zamperelli et bien d’autres, si oubliés que l’on s'étonne. C'était un engouement.

195 VULAITIEr20" 136: TA ro7 "ete Gorn. T3.

127 CII 201-5 138. MM II 64. 130, LI MEIUTS 3 140. Parallèle des Italiens et des Français, 1702.

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