‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 132 sur 446 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La Nature !

Le 11 novembre 1739, Gray écrivait à West de Turin : « Je reconnais que nulle part jusqu'ici je n’ai rencontré de ces œuvres de l'Art grandioses et simples qui doivent nous émerveiller et dont la vue doive nous rendre meilleurs. Mais celles de la Nature m'ont étonné au delà de toute expression » ?.

En reprenant une opposition déjà traditionnelle, Gray songeait à Addison et à son éloquente exaltation des splendeurs du monde visible *. I1 exprimait ses doutes sur la valeur moralisatrice des plaisirs esthétiques. Mais il écrivait sous le coup d’une vive émotion, et pour lui les termes s’affrontaient dans leur entière simplicité. L/'art, c'était la main de l’homme; la nature, le paysage alpestre qui venait de se révéler à lui.

Conformément à son éducation scolaire, Gray avait emprunté aux anciens sa première vision de l'univers sensible. Les Grecs et les Latins ont connu, sous des traits généralement sobres, la nature gracieuse et riante, douce et mélancolique des idylles et des églogues. Ils ont entrevu chez Lucrèce les déserts et les sommets abrupts 4, quelques paysages terribles dans l’Enéide5, un

1. Ouvrages consultés pour l’ensemble de ce chapitre : W. Shenstone, Select Works in Verse and Prose, Glasgow, 1775. E. Gebhart, Le sentiment poétique de la nature dans l'antiquité, Paris, 1860. I,. Morel, James Thomson, Paris, 1895. G. Sergi, Les émotions, trad. R. Petrucci, Paris, 1901. C. E. Norton, The Poet Gray as a Naturalist, Boston, 1903. D. Mornet, Le sentiment de la nature en France de J.-J. Rousseau à Bernardin de Saint- Pierre, Paris, 1907. M. Reynolds, The Treatment of Nature in English Poetry, Chicago, 1900. L. Cazamian, Etudes de psychologie littéraire (L'intuition panthéiste chez les romantiques anglais), Paris, 1913. F. Paulhan, L’esthétique du paysage, Paris, 1913. À, Dauzat, Le sentiment de la nature et son expression artistique, Paris, 1914. C. E. de Haas, Nature and the Country in English Poetry in the first half of the Eighteenth Century, Amsterdam, 1928. L. Binyon, Landscape in English Art and Poetry, Londres, 1931.

DARCTAEEZE OS

3. Addison, Spectator n° 414 (pp. 597-8). L'opposition de la nature et de l’art se trouve dans Shakespeare, Winter's Tale, IV, iii, 89-02; Milton, Paradise Lost, IV, 241-3; Sir Thomas Browne, Garden of Cyrus, IIX, début; Cowley, To the Royal Society, 9, 19, Essays, Of Myself, éd. A. R. Waller, Cambridge, 1906, p. 457; Shaftesbury, o. c. sup. Il n. 35, IL, p. 393 (The Moralists, IIL, 2); Pope, Essay on Man, III, 160.

Page 1