II-vi LA NATURE
sombre décor dans les tragédies de Sénèque‘. Dans Lucrèce encore, mais aussi dans Ovide et dans des œuvres de second plan telles que les Astronomiques, se dessine le paysage cosmique. Ce dernier aspect connaît, à l'époque où nous nous plaçons, une vogue spéciale. Après avoir servi à Milton pour reconstituer l'œuvre des six jours de 1a Création ?, le cliché de l’univers astral vient en aide à Fénelon pour démontrer Dieu 5, et bénéficie des progrès scientifiques dans les rêveries dont Fontenelle a popularisé le genre. Certains passages des Caractéristiques sur le système du monde ?, le « tableau du système solaire et des étoiles fixes » dans Mallet 1, quelques Méditations de Hervey en offrent des variantes 11, C’est dans ce vaste cadre que Gray écolier traça ses tableaux. Ses vers latins contiendront des descriptions, chargées d'emprunts au Gradus, où l’homme spécule sur la pâleur de la lune et sur ses habitants; où les flots de la mer grondent dans le lointain; où roulent dans les hauteurs du ciel les sphères Iumineuses dont ni le nombre ni le nom n’échappent à la Muse ?? : centons naïvement tressés au pied de l’autel newtonien; initiation factice, distante, mais certaine à la nature grandiose.
D'autres raisons le poussaient à l’idylle. Nos amis de la « Quadruple Alliance », fuyant les Béotiens, se plaisaient à jouer les bergers d’églogue. Leur poésie, leur affectation et leur langueur ne faisaient qu’un; ils auraient écoulé leur vie au pied du hêtre de Virgile ou du chêne d’'Horace. Au plus rigoureux de l’hiver, Gray interpelle Walpole :
« Tityre, dum patulae recubo sub tegmine fagi,
quoique vous pensiez sans doute qu’il fasse un peu trop froid pour prendre des airs languissants sous un arbre. »13 I1 plaisante, mais c’est leur rêve. Plutôt que d'étudier le droit dans « les temples barbares », combien plus doux de s'étendre « sous la vaste ramure de l’orme hospitalier ! » #4.
Pour Gray, cependant, une coïncidence donnait à ces poses quelque réalité. À Burnham, n'ayant d'autre distraction que la lecture et la promenade, il se rendait dans la célèbre forêt. Un jour, il composa pour son ami ce morceau : « Ma consolation au milieu de tout ceci est que j'ai, à une distance d’un demi-mille, par un chemin de verdure, une forêt — le vulgaire dit un communal — qui m'appartient, ou c’est tout comme; car je n'y aperçois d’autre créature humaine que moi. C’est un petit chaos de