I-vi LA NATURE
Cette solitude lui appartenait; il l’associait à une tristesse ressentie. 11 aimait le chemin verdoyant. Les monticules de Burnham, assez hauts pour ses frêles jambes, charmaient ses yeux, apaisaient son ennui. La majesté des grands arbres le pénétrait, et il écoutait leur balancement. Au détail virgilien ?? il rendait la vertu mystique par quoi l'émotion devient visionnaire, et il parait le travestissement d’un sentiment vécu d’une douceur intime étrangère à la mécanique poésie des odes « À la Solitude » contemporaines #. Comme s’il eût conscience de sa supercherie, il répandaïit enfin sur sa mosaïque le sourire du quant-à-soi. Ces hyperboles, cette strophe volontairement ampoulée qu’il improvise, ces expressions burlesques voilent sa sincérité, tout comme l’apostrophe finale à Walpole. Triste Corydon, il appelait cet Alexis qui le faisait souffrir. Mais au seuil des cruels reproches, il s’arrêtait, achevait par une plaisanterie.
Cette lettre ne révolutionne pas l’art du pittoresque. Il est douteux, par ailleurs, qu’à l'exception de la forêt, la campagne de Burnham et de Stoke, proche pourtant de celle où Milton puisait ses images, ait beaucoup séduit Gray vers cette époque. « Il pleut, c’est dimanche, je suis à la campagne : trois choses tristes. » #4, dit-il une fois. Mais en une précieuse minute la sensibilité du jeune citadin s’est révélée au contact d’une scène imposante. C'était la minute poétique. Tout en parlant une langue d'emprunt, il éprouvait un soulagement à fixer son état d'âme aux souriantes images des choses.
On admet que le sentiment moderne de la nature a atteint sa pleine expansion du jour où l’homme, affranchi par la science de toute superstition craintive, a pu voyager en sécurité parmi des sites pittoresques #. Précisons : lorsque sera usée, au point de vue littéraire, l'émotion que communique un paysage agreste, lorsque l’automatisme d’une tradition ou l’empiétement d’une idée morale l’aura dénaturée, une renaissance se produira le jour où l’homme, accédant à des sites d’un pittoresque exceptionnel, subira un choc violent, si les associations immédiates, cortège de toute émotion esthétique, développent ce choc non pas en un sentiment de malaise ou de terreur, mais en un sentiment de satisfaction et de ravissement.
Le jeu du tempérament et des habitudes mentales de l'individu marque ici une avance, là un retard, sur le moment historique. Un Defoe, un Johnson, demeurent peu sensibles aux beautés naturelles. Par contre, les Remarques sur l'Italie d’Addison, qu'on oppose trop simplement aux lettres de Gray, et même le Journal