‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 138 sur 446 · SCENE ba IE HOME TSONNCE CHSS. 41. CT I · texte numérisé non relu

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150 LES SENTIMENTS II-vi

Tout en exprimant une émotion plus intense, ce passage offre une remarquable analogie avec la lettre de Burnham : caractère imprécis de la description, travestissement des sentiments, hallucination et vision de l'ami lointain. Confrontons-le avec l’Ode Alcaïque, inspirée par le même paysage :

«O Religion, qui règnes dans ce lieu austère, sous quelque nom que tu aimes à t’entendre invoquer (ce n’est point, certes, inférieure divinité qui habite la naissance des fleuves et les forêts antiques; parmi les rochers inaccessibles, les crêtes sauvages et les pentes escarpées, au travers des torrents sonores et sous la nuit des hautes futaies, Dieu se révèle à nous d’une façon plus manifeste que sous les lambris de citronnier où on l'expose à l'écart, tout étincelant d’or et sculpté de la main d’un Phidias), — Religion, je te salue et t’invoque selon les rites. Donne au jeune voyageur harassé le tranquille repos. Si, pourtant, la Destinée m'interdit ce séjour digne d’envie, m'empêche, malgré moi, de jouir de la règle sacrée du silence, en me replongeant violemment au milieu des flots 4?, daignez m’accorder du moins, ê mon Père, de passer en un coin solitaire les heures de ma vieillesse dans la liberté; veuillez m'abriter et me soustraire au tumulte du vulgaire, aux soucis qui occupent les hommes » #5.

Ce qui, dans le récit en prose, passerait pour une intuition étonnamment nouvelle de la présence divine, ou même pour un développement du « Deus ille, Menalca ! » de Virgile #4, se révèle, dans l’ode, comme un emprunt à Sénèque : « S’il s’offre à vos regards une forêt peuplée d'arbres antiques dont les cimes montent jusqu'aux nues et dont les rameaux entrelacés ferment l’accès à la clarté du jour, cette hauteur prodigieuse, le mystère de cette solitude, ces masses imposantes de verdure.…, tout vous révélera la présence d’une divinité. Et cette caverne... au-dessus de laquelle s'élève une montagne, pour ainsi dire suspendue dans les airs, cette caverne que n’a pas faite la main de l’homme, n’inspirerat-elle pas à votre âme une religieuse terreur? Nous vénérons la source des grands fleuves, etc... » 45

Ce n'est pourtant ni par hasard, ni spontanément que le lieu commun du bois sacré se présente à la pensée de Gray. Héritier des Platoniciens de Cambridge, soutenu par Spinoza, Shaftesbury élevait son âme jusqu’à sentir la présence de Dieu dans la structure de l'univers. Ses Moralistes chantaient un hymne à la « puissante nature », dont les beautés se résolvent en Celui qui est « la source et le principe de toute beauté et de toute perfection » 4. Gray n'approuvait ni ne comprenait guère les Caractéristiques.

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