CT I
48. Shaftesbury, o. c. sup. II v n. 35, II, p. 390 (The Moralisis, III, i). 49. En. VI, 282-4.
50. O. c. sup. IX v n. 35, I, pp. 51-2 (Letter on Enthusiasm, VI). 51. 1l Penseroso, 103-20.
52. Seasons, Summer, 516-628. Sur le caractère artificiel de ce développement, cf. Morel, O0. C.. SUD. 1. I, D. 359.
152 LES SENTIMENTS II-vi
niquent le vertige, suggèrent quelque dispersion de l’être fragile, quelque terrible et fatale chute dans le vide : « La mort est perpétuellement devant vos yeux ». Dans la conscience de Gray, la réaction organique rencontre un pseudo-désir d’anéantissement. Par bonheur, la mort «est assez éloignée », et «le Destin la lui refuse ». Entendons que, malgré l’image de la mort présente à ses yeux, il se sent en pleine sécurité. Son esprit est « ému » sans être « épouvanté » : nouvelle formule du sublime, plus intense que celle d'Addison 5%. À la première association, la Chartreuse en substitue une autre, plus conforme à l'instinct de conservation et au désir réel, et Gray se tourne vers l’anéantissement moins meurtrier du cloître ou, comme Île dit son philosophe, vers la retraite du sage, loin de la foule, au sein d’une âpre nature. Il aspire à la « règle sacrée du silence ». Un nouveau souvenir revêt la nouvelle image, sous la forme de l’étrange et presque romantique poème d’Héloïse à Abélard, sorti des « profondes solitudes et des cellules terribles où habite la contemplation religieuse et pensive », mais où, entre des « murs impitoyables », gémit un cœur qui brüle de passions étouflées 54, Gray se retrouvait avec lui-même.
Quelle que soit la fortune réservée à ce panthéisme vague inspiré des stoïciens, il est remarquable de voir Gray effleurer un courant spiritualiste encore indécis qui, en associant au choc émotif des représentations subjectives, et volontiers mystiques, fait de la recherche des spectacles grandioses et de l'intensité de la sensation individuelle deux nécessités interdépendantes. Il est remarquable aussi qu’en s’écoutant face à face avec l’abîme, Gray ait modestement exprimé les principaux thèmes de l’avenir : divinisation, transport de l'imagination poétique concentrée sur la réalité, goût de la solitude sublime et aspiration à l’évanouissement dans les choses.
Cette expérience restera sans suite : Gray se défie des sommets périlleux et respecte l’orthodoxie. Elle laissa pourtant une trace profonde. La Grande-Chartreuse a fixé son regard. On en peut juger par la lettre, exempte de toute fantaisie de style, qu’il adressa à sa mère :
« La route monte en lacets. En général, elle n’a pas six pieds de large. D'un côté, se trouve le rocher, avec des bois de pins suspendus dans le vide; de l’autre, un monstrueux précipice, presque perpendiculaire, au bas duquel roule un torrent qui tantôt bondit parmi des blocs de pierre tombés des hauteurs, et tantôt se précipite en vastes chutes avec un bruit de tonnerre amplifié encore par l'écho des montagnes environnantes, contribue à former l’un des spectacles les plus solenniels, les plus romantiques