‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 141 sur 446 · II-vi LA NATURE · texte numérisé non relu

II-vi LA NATURE

et les plus étonnants que j'aie jamais contemplés. Ajoutez à cela les étranges aperçus formés par les pointes et les crêtes de rochers en face; les cascades qui, en maïints endroits, se lancent du sommet même jusqu’au fond de la vallée, et la rivière au bas, et bien d'autres détails impossibles à décrire; vous en concluerez que nous n eümes pas à regretter notre peine » 55.

Parlant simplement à sa mère pour lui dire comment les choses sont et comment il les a vues, Gray compose cette fois un tableau sobre, sans couleur et encore général, mais aux grandes lignes verticales qui vous font paraître petit. La voix impétueuse, la puissance et toute la vie élémentaire de cette immensité vous entourent. Ces deux périodes sonores et graves, à peine gramnmiaticales, oratoires sans emphase, veulent embrasser la scène et en communiquer la grandeur. Ces masses, ce gouffre, ce torrent, ces cascades emplissent l’âme d’étonnement. Ce spectacle est beau parce qu'il est « romantique », c’est-à-dire merveilleux et émouvant. Cette émotion est précieuse : elle est, elle aussi, poésie. Sur son journal de route, Gray avait spontanément noté : « Parti des Echelles à cheval pour voir la Grande-Chartreuse; chemin dans une immense montagne; souvent la route pas plus de deux yards de large; d’un côté, le rocher suspendu au-dessus de vous, et de l’autre, un monstrueux précipice. Au fond court un torrent appelé le Guiers Mort, qui se fraie un passage parmi les rochers avec un bruit formidable, et de fréquentes chutes. Vous trouvez ici toutes les beautés qu’un endroit aussi sauvage et aussi horrible (korrid) peut offrir. Rochers aux silhouettes variées et singulières, cascades tombant à une profondeur immense de bois de pins suspendus et grondement solennel du courant qui rugit au bas, ensemble contribuent à former l’un des spectacles les plus poétiques imaginables »56, Ce quatrième document, le plus personnel, est peut-être aussi le plus remarquable.

Pendant de iongs mois ses regards se promenèrent sur les paysages éclatants de l'Italie. Ses descriptions systématiques, celles d’un palais ou d’un jardin, offrent une raideur pédantesque. Gray veut trop écrire un J#inéraire à la manière des anciens. A Tivoli, on croirait entendre Pline le Jeune parler de sa villa 57. Mais il excelle dans l’instantané vivant, spirituel : « Imaginez un vaste bassin, plein d’une mer bleue et de bateaux de toutes sortes et de toutes tailles, les uns mettant à la voile, d’autres arrivant, d’autres à l’ancre. Tout autour, des palais et des églises qui se haussent pour voir par-dessus la tête les uns des autres; des jardins, des terrasses de marbre, avec des orangers, des cyprès, des fontaines et des treilles couvertes de vignes » 5. I1 aime les

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