‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 151 sur 446 · I-vi LA NATURE · texte numérisé non relu

I-vi LA NATURE

À en considérer les résultats, tout ce zèle paraît dérisoire. Il sait mesurer, comparer, se documenter, et possède au plus haut point l'esprit de vérification. Son initiative est nulle, et sa contribution personnelle un amusement d’amateur. Lorsque Michael Tyson aida Thomas Gery Cullum dans la préparation de sa Flora Anglhca, il demanda à Mason de lui prêter le Linné de Gray, en «recopia des extraits », et jugea le travail à peu près en ces termes : « Peu d'originalité sur les mammifères, les vieux auteurs simplement transcrits; pour les oiseaux et les poissons, description exacte de tout ce qu’il avait pu observer; le volume des insectes est parfait, et j imagine que personne ne possédait son système comme lui » 14, Maïs à l’immense production contemporaine Gray n’a pas ajouté une Flora Anglica de plus, pas un Fasciculus Plantarum circa Cantabrigiam qui rivalise avec celui d’Israel Lyons.

A quoi bon? Ce n’était qu'une manière d’oublier, en cherchant quelque forme de l’ordre et de l'harmonie. « Je me félicite de ce qu’il y ait dans le monde de ces occupations. Bien des gens qui me méprisent font des choses qui ne valent pas la moitié autant » 145, I] aimait ses nomenclatures et ses dessins comme sa musique. Et quand il quittait son livre, il regardait autour de lui : c'était le « visage de la nature » 14, Rousseau a écrit sa Septième Promenade pour de tels hommes. Le voit-on aller dans un sentier par un jour d'hiver, s’approcher des petits oiseaux

engourdis, « si familiers qu’on pourrait les prendre avec la main » 147?

Que l’on ouvre un de ses carnets 14 : « J’ai observé le premier

perce-neige; les rouges-gorges chantent; les jacinthes et les jonquilles sortent de terre ». Une à une les fleurs brisent leur gaine, les crocus, les narcisses, les anémones, les giroflées, les cyclamens. Voici les pinsons. Avril voit les cerisiers et les abricotiers en fleurs, les violettes et lies anémones des bois. Les marronniers verdissent, la terre se pare, les insectes s’envolent, l’herte monte dans les prairies. C’est bientôt la moisson, la splendeur des jardins, les roses, les chèvrefeuilles, les pieds-d’alouette, les campanules. En octobre, l’abondance des fruits annonce la première chute des feuilles. Encore du jasmin, des géraniums, des soucis, des résédas. Encore des giroflées, des géraniums écarlates le 2 décembre. Le 22 du même mois, plus rien que la pluie, de l’eau partout, des inondations….

Dans la concision méditée de ses notes et de ses descriptions d'animaux et de plantes, dans la condensation limpide d’un latin inspiré de Pline, dont il sait pourtant éviter l'enilure, se mêlent la sympathie, ie réalisme amusé, une poésie inattendue. Voici le

144. MM IV 235-6. 145. TI, II 24. 146. TI, IL os. 147. TL III 10.

148. Les observations suivantes sont extraites du carnet de 1755. Cf. sup., p. 150.

164 LES SENTIMENTS II-vi

lapin accueillant sa progéniture : « E terra primum prodeuntes pater agnoscit, salutat, lingua manibusque demulcet » *#. Voici l'humeur câline du chat, son enjouement de minet, sa placidité de matou : « Domesticus parum docilis, subdolus, adulatorius; domino dorsum, latera, caput, afiricare amat. Junior mire lusibus deditus et jocis; adultus tranquillior » 15. Le bourdonnement du scarabée, à la tombée de la nuit, retentit comme dans un de ses

vers : « Vesperi volat, magno cum sonitu, post solstitium æstivum »151, [| enferme en une courte ligne la mort stoïque du renard : « Captus acriter mordet, animose pugnat, moriturus silet »152, « Auro tota refulget, pulcherrimum animal », dit-il,

étonné par son éclat, de la modeste chrysomèle des DÉS AE il se penche avec émotion sur la frêle gentiane : « Planta humilis, flos amplus limbo fulgentissime cæruleo, quo nihil in herbis pul- CHÉIUSNEES

Un jour qu’il se promène avec Nicholls dans les champs de Cambridge, il entend des oiseaux. Il se tourne vers son compagnon, et capte spontanément la musique de la nature sous une forme cadencée :

Voici que l’alouette chante, et voici que la grive Lance ses notes espacées dans la plaine de l'air 155,

Il était prêt à tous les jeux. N’a-t-il pas converti en mètres latins pleins et sonores, alors qu'il avait abandonné toute poésie, la classification des insectes 155? Pour décrire ces mêmes insectes, il a dressé une liste de vingt-deux nuances différentes 157, Jamais peintre de la nature avait-il disposé d’une telle palette?

Nous devons à Buffon, affirme Faguet, le « plus beau poème qui ait été composé en France » 158, Ce même poème, Gray l’a vécu à chaque minute de ses dernières années, tandis qu’à chaque pas de sa promenade il en construisait, pièce par pièce, l’insouciante ébauche. Mettait-il quelque idée en son assemblage de minuties? Une seule qui les enfermait toutes avec humilité. Sur le volume du Linné qui traitait des insectes il avait inscrit en épigraphe ces deux phrases d’Aristote :

On ne doit pas éprouver de répugnance puérile à observer les animaux les plus simples, car tout dans la nature contient quelque merveille.

que vous commande d'entrer avec confiance, car ici même sont les

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