II-vi LA NATURE
l'idéal conçu par l'esprit; elle ne réalise qu’imparfaitement son but. Le reflet d’un paysage dans une chambre noire est plus étonnant que le paysage lui-même, du fait de la réalisation surajoutée 19°, Bien plus, l’art est libre de créer une nature plus parfaite, où seront réunis plus d’agréments que dans le réel 2%, Composons donc, pour nos méditations, un éden aussi touffu qu’une ode pindarique ; que dans nos vers fleurissent ensemble les roses et les jasmins, que les orangers fructifient sous tous les cieux 21, Addison revient presque au même point que Pope 2%, Mais il a enseigné, chemin faisant, une vérité capitale : il existe un sentiment de la nature; ce sentiment est un plaisir des sens dans la mesure où l'esprit reconnaît dans la nature l’ordre de l’art.
Car en elle-même, dit l'esthétique, la nature n’est qu'un chaos de représentations sensorielles 2%, Sa beauté ne se perçoit qu’en un schéma mental. De très simples correspondances subjectives avec une scène aux couleurs brillantes, avec l’obscurité de la nuit, peuvent créer un état d'émotion sympathique. Le troubadour choisit dans le printemps l'illustration de son épanouissement amoureux; pour construire les régions démesurées de l'Enfer, Dante se tourne vers les Alpes; Thomson organise la nature dans le sens d’une synthèse didactique où l’on chercherait vainement un paysage particulier. Dans ces divers cas, le sentiment de la beauté naturelle, s’il existe, est un élément second. L'innovation, favorisée par le développement des voyages et le contact direct, consiste à percevoir la nature dans le cadre de l’art; à lui prêter, consciemment ou non, des intentions d'artiste; à la rechercher pour les tableaux qu’elle offre. Historiquement, la poésie de la nature et la peinture de paysages sont désormais solidaires.
Le produit normal de la mentalité qui se fait jour dans les écrits d’Addison est le jardin paysager : avant le voyage, la maison champêtre. Mis en pratique par Pope, vulgarisé par Kent, Bridgeman, Batty Langley et Lancelot Brown, cet art de transition trouve en Shenstone son plus exact théoricien 24. Le jardin répond à un besoin d'émotion, mais satisfait ce besoin par un subterfuge. Le jardinier s’autorise du traité Sur le Sublime et le Beau de Burke, et de la théorie des sensations agréables de Hutcheson; il crée une « nature probable » aux décors attendrissants ou « pensifs », aux scènes sublimes, belles ou mélancoliques; il cultive à la fois ies fleurs et les sentiments 2%. En principe, l’inspiratrice de ce