‹ Essai sur Thomas GrayChapitre 163 sur 446 · II-vi LA NATURE · texte numérisé non relu

II-vi LA NATURE

d'un bleu sombre et les bords verdoyants contrastaient avec le noir désert qui les enchâssait. Le sol devenait maintenant inégal ; les collines, plus rocheuses, semblaient se refermer sur nous. Enfin la route atteignit le sommet d’une pente rapide, et; comme le soleil se couchait, nous vîmes, entre deux bois de chênes, bien au-dessous de nous, la Tay au fond d’un précipice d'au moins cent cinquante pieds, claire comme du verre, pleine jusqu’au bord et très rapide dans sa course. La rivière semblait sortir des grands bois épais qui se dressaient de chaque côté, et que dominent des falaises rocheuses déchiquetées d’une hauteur immense. Au-dessus, à l’ouest, on voyait les cimes de montagnes plus hautes, où reposaient les nuages du soir » 27.

Tel est l'effet des amples distributions de masses. Telle est aussi l’action de l'altitude et du bouleversement vertical; du commencement de vertige favorable à l’ein/ühlung. Les notations se dérobent à l'analyse littéraire habituelle. Un catalogue des objets décrits décevrait. Le canevas descriptif, d’une technique primitive, peut sembler pauvre et monotone. L'épithète banale, les clichés du « bois suspendu », du « rocher qui hoche la tête », de

la rivière « claire comme du verre », — « splendidior vitro », disait Horace ?71, — sont des ornements jugés suffisants. Mais la nature PE

s’anime.

Perspectives, détours, formes découpées, dentelées, audacieuses, s’enchevêtrent et fuient; arbres et prés verdoient; nappes moirées brillent dans le soleil. Voici les brèches des vallées « ouvertes au sein des montagnes », les crêtes qui « courent vers l’eau en pente douce, tantôt colorées de leurs teintes sombres naturelles, plus souvent vertes et cultivées, garnies de fermes éparses, et, près de la berge, de monticules arrondis couverts d’arbres » 27. Le ruisselet se hâte, « limpide et alerte »; la rivière « gazouille sur les pierres » ou, « enserrée dans un étroit passage, bondit en rugissant et forme une chute enveloppée d’écume blanche qui s'élève en brouillard autour d’elle » 273, Voici les fêtes de la lumière et des couleurs; le Saddleback, « dont les flancs sillonnés étaient dorés par le soleil de midi, tandis que son front était couvert d’une pourpre sombre par l’ombre des nuages qui voguaient lentement au-dessus »; l’Élysium « dans toute sa verdure, le soleil jouant alors sur le lac et illuminant les montagnes de son éclat » 274, En quittant Keswick pour Ambleside, la route gravit le Castle- Rigg : « Le soleil perçant les nuages découvrit le plus beau spec- : tacle que j'aie jamais vu : toute la vallée derrière moi, les deux lacs, la rivière, la montagne dans toute leur gloire ! Aï failli revenir sur mes pas » ?%5.

Des escarpements au profil plus étrange, un bouleversement

270. TL III 80. 271. Odes, LUI, xiii, I. 272. TL, III 253- 273. TL, III 234, 93. 274. TI, III 236. 25 EL ITPE248;

178 LES SENTIMENTS II-vi

plus énorme ou plus immédiat activent le jeu de l'imagination, appellent la comparaison significative, sinon toujours originale n1 variée : le « grand roc pareil à quelque tour antique qui penche la tête pour tomber » — développement personnel de l'image de la tradition; les « blocs aux formes grotesques qui vous fixent entre les troncs d’arbres, tels les farouches visages de Fingal et de toute sa famille qui regarderaient, menaçants, les humbles mortels d'aujourd'hui »; le Helm-Crag, « qui se distingue de ses âpres voisins par la ligne curieuse et découpée de son sommet, semblable à quelque gigantesque bâtiment démoli dont les pierres seraient jetées en travers les unes des autres en un désordre confus » 276. :

Voici naître le sentiment de la force cachée. Dépassons le Walla- Crag, « dont le front nu et rocailleux, taillé perpendiculairement, à une hauteur de quatre cents pieds, domine la route, terrible » 277. Bientôt «les rochers des Lodoor Banks surplombent redoutablement la route; et plus redoutablement encore quand on apprend qu’il y a trois ans un énorme bloc de pierre est tombé soudain du sommet » 2%, Engagés dans cette nature sauvage, nous atteignons les chutes du Lodoor. Le torrent « bondit de rochers en rochers et écume avec furie. D'un côté, une haute pointe se dressait comme une tour pour égaler, sinon dépasser, les crêtes voisines, et se trouvait entièrement dans l’ombre et l'obscurité. De l’autre côté, une colline saillante, plus large et arrondie, hérissée de bois et illuminée par le soleil qui lançait des rayons obliques sur le haut de la cascade. L/eau, dont la force sillonne profondément le sol, se précipite vers le lac. Bientôt nous nous trouvâmes sous le Gowder-Crag, colline plus formidable encore pour l’œil et pour l'esprit. Les rocs du sommet, creusés par les pluies de profondes entailles verticales, branlants et inclinés, semblent se détacher en morceaux. Toute la pente, et les deux côtés de la route sont jonchés de débris étrangement jetés les uns en travers des autres et d’une masse terrible ». Gray retient son souffle 27°.

En ces formes réside une énergie active et formidable. A ces effets écrasants, l’imagination prête une cause à leur taille. La nature se peuple d'êtres doués d’une vie et d’une volonté immenses et qui détiennent leurs secrets : « Les sommets deviennent plus altiers et de formes plus fantastiques. On arrive enfin à Sea Whaïte, où tout accès plus avant est fermé aux mortels curieux, sauf qu’un petit sentier en lacets... reste ouvert pendant quelques semaines aux habitants des vallées. Mais les montagnes savent bien que ces gens innocents ne révéleront pas les mystères de leur antique domaine, royaume du Chaos et de la Nuit Primitive » 280, Ces figures mi-plaisantes nous ramènent néanmoins au seuil de

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