II-vi LA NATURE
son fauteuil, ni ne moralisait en s’épongeant le front *12. Il sortait de sa prison.
Sans « s'amuser » pourtant « à voir tomber ses larmes dans l’eau du lac »#11, Promeneur moins théâtral, il se livrait à la nature avec une assurance moyennement humaine. Cherchant dans son miroir de nouveaux paysages, il exprime la quête innombrable des foules modernes et prévoit tous les accessoires du tourisme. Une libération ardemment souhaitée lui donnait l'énergie du pionnier. Il devait à ses nerfs l’ample et nouvelle vibration; à son instinct d'artiste, la velléité de transcrire. Il se défendait d'enthousiasme : n1/ admirari 3. Mais devant le site, il se tournait vers Wharton : « Oh, docteur ! Jamais je n’ai tant désiré vous avoir avec moi! » #14 Son cœur était plus fort.
Comment résister, d’ailleurs, à une ivresse fonctionnelle? Son corps comprenait le bienfait de l’air pur et du soleil : « Je suis bien portant; c’est l'effet habituel de mes expéditions d'été » 315. Six jours dans le Cumberland l’ont « plongé dans les délices» 316. Il était heureux. Son rythme vital s’accélérait. Tout l’enchantait ; les fermes, les arbres, les prés, les vergers, un rayon entre deux averses. Il s’amusait d’une histoire de paysan, d’un banc de truites dans une eau claire #17. Partout où ses jambes le pouvaient porter, il ailait, se sentant rebondir d’une juvénile ardeur. Il se levait avec le jour, grimpait par les chemins bordés de grands arbres 318. Devenu familier, communicatif, il s’arrêtait pour parler à un pêcheur réparant ses filets, dîinait dans une modeste auberge sur son chemin, fruste repas de « langue froide » emportée dans son sac, de beurre qu’on lui sert « non certes dans un plat de seigneur, de lait, de minces galettes d'avoine, et de bière » 319, I1 oubliait l'interdiction de bière, et se réconciliait avec le monde.
Jusqu'en sa solitude de Cambridge, la grande nature le sollicitait. Alors qu’il se croyait résigné au « calme de la Grande-Chartreuse », à la pensée des « montagnes extatiques », il s’écriait : « Je n'aime pas la réclusion ! » #?° Il disait encore : « Mon moral n'a jamais été aussi bas. Ie mouvement et le changement de spectacle me sont absolument nécessaires »; ou bien, douloureusement, quelques mois avant sa mort : « Il faut que je voyage ou que je cesse d'exister » %1. Un besoin d'espace couvait sous son repliement. « Je commence à songer à aller vers le Nord, si mes maudites affaires me le permettent » 22. Il se préparait longtemps à l'avance : « Le mois prochain, nous pourrons franchir
312. Johnson, o. c. sup. n. 168 (éd. « Abbey Classics », p. 56). Cf. J. Bailey, Johnson and his Circle, Londres, s. d., p. 151.
323. Cf. SUD, p.106. 314. T1, LIT 237. Egalement 1 267; IL 35; III, 00. 315. TI IIT 202. 316. TL IIT 232. 317. TL III 240. SIG TT EIE274, 0230. 319. TL, III 258, 240, 246.